Hooligans

Les hooligans de l’Art contemporain

Bombers, écharpes et chants de supporters, Aurore Le Duc imagine les ultras des galeries.
31.10.16
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Diplômée des Beaux-Arts de Cergy en 2012, Aurore Le Duc invente des situations et installe ses fictions, pour nous déstabiliser. Ainsi, elle devient tour à tour Super Workaholic Girl, Dalido ou Frieda-Mercure. À la dernière FIAC, elle s’infiltre en Supporter de Galerie, bombers floqué, maquillée à la feuille d’or reprenant le motif de Buren (bandes de 8,7 cm), brandissant un gant de supporter à l’effigie de Kamel Mennour.

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Réactions :

 - Ah bah Perrotin il a investi dans la pub !

- Tiens ça me fait penser qu'il y a PSG-OM ce soir !

- Oh mais qu'est ce que c'est ça oh, pfff ça m’énerve…

On voulait dépasser les lieux communs : on est parti rencontrer l’artiste à la galerie The Window, où elle est en résidence en ce moment, invitée par Catherine Baÿ.

Qui sont Les Supporters de Galeries ?
Ce sont des groupes de fanatiques de galeristes, qui soutiennent des personnalités comme Emmanuel Perrotin, Kamel Mennour, Yvon Lambert. Bientôt des hooligans apparaîtront pour défendre de nouveaux clans, Daniel Templon, Gagosian Gallery ou Chantal Crousel par exemple. Leur appartenance à tel ou tel clan les définit et les oppose, et leur ferveur participe tout autant au système. Ils supportent le club entier : du galeriste-entraîneur jusqu’aux artistes-joueurs, en passant par les collectionneurs-investisseurs. En général, un supporter chante, saute et s’affronte à l’adversaire, puis il est gentiment invité à quitter les lieux par les agents de sécurité. Pour l’instant Les Supporters de Galeries sont restés softs, mais au moindre entrechoc, tout peut s’accélérer.

Certains ont envahi la FIAC cette année, comment ont-ils été reçus ?
Ils ont choisi de s’infiltrer dans un des plus grands lieux du système marchand de l’art contemporain en France : leur coupe d’Europe à eux. Un terrain rempli de vieux pétés de tunes qui viennent choisir des œuvres pour leur fonction décorative. Un terrain qui socialement parlant est extrêmement violent, et d’une violence tellement contenue. Les Supporters de Galeries sont francs et sans pitié. Mais ils ne font pas que la FIAC. Ils étaient récemment à la Monnaie de Paris pour rendre visite à Maurizio Cattelan, un des artistes phares de la Galerie Perrotin. Un jour les hooligans pourraient prendre pour cible Art Basel, ce qui correspondrait à leur Coupe du Monde, ou bien tout simplement s’approcher des vernissages — d’ailleurs ils ont prévu de le faire bientôt et en grand nombre.

Depuis combien de temps existent-ils ?
Depuis environ 1 an. En fait, il était prévu qu’ils viennent à la FIAC l’année dernière, mais les écharpes roses qu’ils avaient fait faire n’étaient pas prêtes à temps. Chaque groupe a son blason à l’effigie de son galeriste préféré. Le clan Perrotin arbore le chapeau de Pharell Williams, en écho à la fois où il lui avait demandé de curater une exposition. Le blason d’Yvon Lambert intègre le Piss Christ de Andres Serrano (rappelant l’extrémiste catholique qui avait endommagé l’œuvre à Avignon) reposé sur une sculpture de Sol LeWitt. Le blason de Kamel Mennour c’est son propre visage. Tu sais, Kamel Mennour n’a besoin d’aucun symbole, tout le monde le connaît depuis qu’il a fait la pub pour le BHV…

Ton travail se situe dans la critique du système marchand ?
Ce qui m’intéresse n’est pas une critique bête et méchante des galeristes, ou du système marchand. Je ne peux pas douter de l’intelligence des visions de nombreux galeristes et de leur investissement auprès des artistes. Par exemple, si Yvon Lambert n’avait pas été là à un certain moment donné, on n’aurait pas eu d’art conceptuel en France. Le rôle du galeriste n’est donc pas négatif, et son statut est central dans la diffusion de l’art.

Tu dresses un constat, donc ?
On peut dire ça, je m’intéresse aux poncifs de l’art contemporain, des poncifs véhiculés par les médias. Faire événement reste la principale priorité dans le monde de l’art, et on en arrive parfois à oublier le travail des artistes. C’est incroyable. Un monde d’argent, de luxe, une concentration de personnes autour desquelles tout gravite. L’excitation ressentie en entrant dans le Grand Palais au moment de la FIAC par le touriste lambda. C’est l’image d’un monde auquel tout le monde peut potentiellement avoir accès, mais duquel le grand public ne reste jamais que spectateur extérieur.

Comme dans le milieu du football professionnel ?
Oui, comme au stade. On assiste tous à un grand spectacle, qui nous éblouit et nous attire, mais auquel on ne participera jamais. Certains y participent par leur fanatisme ou par leur hooliganisme. L’instinct guerrier et presque primitif, le sentiment d’appartenance à un club, à un groupe social, la construction de l’identité du groupe en opposition à l’équipe adverse : ce sont des sujets qui m’intéressent énormément.

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Quand as-tu pensé pour la première fois aux Supporters de Galeries ?
En sortant des Beaux-Arts de Cergy, à la même période que la Coupe d’Afrique et plus précisément un jour de victoire de l’Algérie, j’ai vu les gens hurler, agiter les drapeaux, klaxonner et entrer quasiment en transe. Je suis sortie de là en me disant « Putain mais t’imagines si les gens avaient le même enthousiasme pour l’art contemporain que pour le foot, ce que ça donnerait ? ». De là, j’ai commencé à imaginer comment un collectionneur pouvait exprimer sa joie, comment des hooligans de galeries exprimeraient leur violence ?

Les ultras de Kamel Mennour devant Buren. 

De quelle violence parles-tu ?
De celle du monde de l’art, et encore plus de l’art contemporain, qui est un milieu extrêmement violent. Ça s’explique parce qu’il brasse des sommes d’argent monstrueuses et que s’y pratiquent des luttes de pouvoir, d’image sociale mais aussi des grandes guerres d’ego. Entrer dans certaines galeries, au même titre qu’entrer dans un White Cube, reste encore très compliqué pour moi. Déjà visuellement, j’y vois un univers ultra-violent, très lisse et blanc, qui ne met pas du tout à l’aise. Pour moi c’est carrément hard-core. En plus, cette violence est contenue, et donc moins imagée. Ici, tout n’est que bonne figure et façade. La violence ne s’exprime pas de la même manière, même si elle reste très palpable. Je veux simplement la faire entendre, avec toutes les subtilités qui la composent.

Tu n’as pas peur que ton travail se retrouve coincé dans l’idée d’une provoc’ ?
Non, la fiction que je mets en place s’inscrit dans le réel. Les Supporters de Galerie investissent les lieux physiquement, ils nous entourent. Les réactions des gens m’intéressent, elles font évoluer les clans de supporters. Un peu comme quand, grâce aux retours des personnes piégées, The Yes Men rebondit et va plus loin dans sa fiction. Mon projet de performance peut s’activer lors de n’importe quel événement, et si ça permet de faire prendre du recul aux personnes présentes, c’est tant mieux.

Et les galeristes, ils en pensent quoi de cette pièce ?
Justement, Emmanuel Perrotin me suit depuis peu sur Instagram, ce qui m’amuse beaucoup !

En attendant les prochaines interventions des Supporters de Galeries, on retrouve le folklore (chants, blasons, bombers, etc.), les photos de la performance, et les dessins sur Instagram et sur le site web de Aurore Le Duc.