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Dans le camion-porno japonais à la conquête de l’Occident

À la rencontre de l’homme qui a conçu un camion aux vitres sans tain, où se déroulent des tournages de films porno au beau milieu de la rue.

par Joël Le Pavous
06 Février 2017, 5:30am

Steven s'est fait un nom dans l'industrie pornographique à Tokyo il y a vingt ans, en créant un camion dédié à la pornographie. Depuis, il promène sa curieuse navette du stupre à Budapest, capitale hyper-touristique de la Hongrie et Hollywood européen des films pour adultes. Le parking où il m'a donné rendez-vous n'est pas aussi glauque que je ne le craignais, mais il fait un froid glacial. Steven guette mon arrivée derrière l'énorme centre commercial WestEnd, situé près de la gare de Budapest-Nyugati. Après les présentations de circonstance, il m'emmène voir sa création, le « FuckTruck ». De l'extérieur, elle ressemble à une remorque noire banale. Mais à l'intérieur se trouve un vrai décor de film X – le véhicule dispose d'un clic-clac, de serviettes, de lingettes, de lubrifiants et gels divers, ainsi que d'un système de chauffage pour ses clients les plus frileux.

Physiquement, Steven n'a rien d'un Marc Dorcel ou d'un Fred Coppula. Il est petit, arbore des lunettes à montures épaisses et semble particulièrement discret. Mais depuis décembre 2015, il invite des dizaines de candidats à forniquer dans son camion afin de se retrouver sur sa pornothèque web. Par l'intermédiaire de son traducteur, Steven m'explique que l'un de ses employés a pour mission d'alpaguer les femmes dans la rue, en parlant dans un premier temps de « massage » ou de « shooting mode ». Les intéressées empochent l'équivalent de cent euros pour leur accord de principe, puis engrangent un billet de 10 000 forints (33 euros) à chaque fringue retirée. Si elles acceptent le coït, elles touchent une somme bien plus considérable

Kamilla dans le FuckTruck ».


Certaines sont totalement novices et se laissent prendre au jeu, d'autres sont recrutées sur Internet et deviennent pros comme Kamilla*, 24 ans. « J'ai commencé en octobre 2014 donc je connais bien le métier et le camion », me dit-elle en rigolant. « On m'a demandé de me déshabiller et de poser, rien de sexuel au début. Ensuite, j'ai foncé et adoré le concept. Gagner 500 euros par tournage, c'est quand même appréciable quand tu veux être indépendante. Par contre, je refuse catégoriquement les insultes, le mec qui t'agrippe par la gorge ou les partenaires à l'hygiène négligée. Ça me coupe l'envie direct. »

Kamilla me confie également que sa mère la soutient, du moment qu'elle ne prend pas de risques inconsidérés. Son père – plus vieille école – a appris la nouvelle via une connaissance de la famille et tolère aujourd'hui son job, malgré ses réticences de base. Kamilla m'avoue entre deux sourires qu'elle voudrait tester la sodomie en live réservée jusqu'ici à ses petits copains officiels, avant de se « ranger » pour devenir agente.

Niveau argent, elle m'explique que le curseur oscille autour de 350 euros par scène pour un homme débutant, et 250 pour une femme. Soit la moitié d'un salaire net hongrois moyen en deux-trois heures de tournage maximum. La somme double si le candidat a déjà fait ses preuves. De l'aveu de Kamilla, les différents employés de « BoxTruckSex » sont réglos et on ne lui impose aucun camarade de galipettes.

Capture issue du site BoxTruckSex.com

En contrepartie, les vedettes récoltent également des surnoms de type « Cherry Kiss », « Aida Sweet », « Suzy Rainbow », « Christina Shine », « Liz Heaven », « Angelina Wild » ou « Nasty Khalifa ». Des pseudos bateaux croisés maintes fois sur PornHub ou Beeg. Normal, sachant que Steven vise prioritairement les pays anglophones. Hors Hongrie, il balade occasionnellement son baisodrome ambulant en République Tchèque, et prévoit une prochaine excursion en Italie. Et il ne cache absolument pas son excitation à l'idée de parquer son engin non loin de la Tour Eiffel dans un futur proche.

En attendant, Steven affûte son dispositif à Budapest. « Il y a énormément de belles femmes par ici, et Budapest a vraiment la cote dans le milieu. Ç'aurait été bête de passer à côté », déclare Steven. « Et puis tu sais, quand une Japonaise se dévêtit, elle tergiverse, rougit, se sent gênée et cache sa poitrine. Les Européennes, en particulier les Magyares, sont plus désinhibées et s'exécutent devant la caméra sans sourciller. » Le vidéaste parle d'expérience, vu qu'il a également bossé pour SoftOnDemand, le roi du porno nippon aux concepts fantasques : sexe sous hypnose, parodies X de jeux TV, parties fines à 500 personnes et autres réjouissances. Mais la société est également connue pour sa « Magic Mirror Car », ancêtre du « BoxTruckSex » qui trace sa route au Japon depuis 1996, et repose sur le même concept.

En Hongrie, Steven dirige une PME de six personnes – dont un traducteur qui gère les mails et les interviews en anglais, un webmaster, un caméraman, un manager et un conducteur. Quand j'évoque mes doutes sur la légalité du camion et les activités qui s'y déroulent, Steven me répond : « Mon avocat m'a expliqué que l'écriteau d'avertissement, le fait qu'on voie rien de dehors et le floutage des passants dans le champ nous couvrent. On a l'autorisation de circuler, donc les flics n'ont aucune raison concrète de nous coller une amende ou de nous coffrer du moment que le chauffeur respecte les limitations de vitesse et paie le stationnement. »

Le vigile du parking vient justement aux nouvelles et demande à mes « hôtes » si nous comptons rester longtemps dans le secteur. János* le rassure pendant qu'il vérifie le moteur et l'agent de sécurité repart sans demander son reste. Steven et son traducteur anglophone font le guet, comme quand je discutais avec Kamilla et j'interpelle le chauffeur. « Honnêtement, j'en ai rien à faire si des gens s'enfilent pendant que je conduis. Ce ne sont pas mes affaires de toute manière », m'explique-t-il. « Ceux qui gèrent ce truc font comme ça leur chante. Mon job, c'est de trimballer ce camion alors je le trimballe là où on me demande d'aller. Point. S'il faut que je me gare quelque part, je me gare, comme sur le parking où nous sommes en ce moment. »

János ne souhaite pas me divulguer son salaire, ni le nombre de litres de gasoil qu'il crame par course. Après tout, un plein à 15 000 forints (50 euros)ne risque pas de bousiller le budget studio. La machine« BoxTruckSex » continue de tourner avec des moyens limités, et semble avoir encore de beaux jours devant elle.

*Les prénoms ont été changés à la demande des intéressés

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