Culture

La modernité, et ceux qu’elle efface : dans les pas du « Dernier Cow-Boy »

À travers la vie d'Henry Blanton, la journaliste Jane Kramer évoque le néolibéralisme et ses tumeurs dévastatrices, qui emportent tout sur leur passage. On vous file un extrait du livre, qui vient de sortir en France.

par Romain Gonzalez
23 Février 2017, 5:45am

Image de couverture via les Éditions du sous-sol

Que faire quand votre monde se meurt, et laisse place à une société qui n'est que machines, rationalité et profit ? Que faire quand, face à la satisfaction quotidienne d'utiliser vos mains, on vous demande de vous former au calcul comptable et à la maîtrise des tombereaux de lois absconses ? Que faire, donc, quand à la tranquillité d'une vie dure, mais heureuse, se substitue une existence douce, mais vide de sens ?

Tout cela, les habitants de Cadenet, interrogés par Jean Pierre Le Goff dans La fin du village, se le demandent depuis des décennies. Et ils ne sont pas les seuls à voir leur univers disparaître, ravalé par un puissant jet de modernité aveugle et de néolibéralisme dissimulé sous les traits de la mobilité. Les cow-boys américains – puritains, à cheval, taiseux, portés sur la bouteille et l'importance de la parole donnée – ont déjà disparu de notre planète, emportant avec eux tradition, conservatisme et culture centenaire (tout ce qui fait horreur aux Inrockuptibles, en somme). Parmi eux se cachait Henry Blanton, un homme à la tête d'un vaste territoire peuplé de bêtes, qu'il attrapait encore au lasso. C'est son histoire que narre la journaliste Jane Kramer, grande figure du New Yorker – et du Nouveau Journalisme en général.

Issus de lignées de cow-boys durs au mal, Henry et ses compères assistent, aux alentours de la fin des années 1970, aux derniers râles d'un métier sur le point d'être phagocyté par l'agroalimentaire, une hydre qui avale tout sur son passage – modes de vie, communautés, entraide. C'est de cela, et de bien d'autres choses encore, qu'il est question dans Le Dernier Cow-Boy, que les Éditions du sous-sol publient en France. Je ne peux que trop vous conseiller de choper ce qui n'est rien d'autre qu'un testament du Far West, celui de John Wayne, Gary Cooper, et de tout un tas types forts, et silencieux. En voici un extrait.

Couverture du "Dernier Cow-Boy", via les Éditions du sous-sol


« Tu sais quand tout a commencé à changer ? », dit Sam. Il cracha une boule de tabac à priser dans la tranchée, et Henry et lui retournèrent vers les veaux. Les autres se levèrent, en s'étirant et en crachant, et reprirent leur poste au berceau. « C'est quand ce mec, Roosevelt, est arrivé au pouvoir, dit Sam. C'était la fin, avec l'Agence des travaux publics, comme ils l'appellent. Putain, tant que je serai vivant, je toucherai pas une seule de leurs allocs. Votre vieux cow-boy, il a sa fierté, quand même. Il veut pas qu'on s'occupe de lui. Mais les jeunes, ils bossent trois jours puis ils se tirent en ville et ils espèrent se faire nourrir par le gouvernement. Ils veulent aider personne (Sam grimpa sur la balustrade de la passerelle et fit avancer un veau récalcitrant vers le berceau), donc pas étonnant qu'on se retrouve avec ces engins. Où est-ce qu'on irait chercher des types bien qui acceptent de passer ne serait-ce qu'une journée à cheval avec un lasso ? Où est-ce qu'on pourrait trouver un seul mec bien, aujourd'hui, qui veuille bien s'accommoder du temps qu'il fait et monter de nuit, comme je le faisais, quand il pleut des cordes, ou jouer du lasso en plein cagnard, ou…

— Moi je crois que si je démissionnais demain, y aurait dix hommes prêts à prendre ma place, l'interrompit Calvin, avant de hausser les épaules. Mais ça veut pas dire qu'ils sont qualifiés. »

Henry réfléchissait. Il ouvrit la cage et, d'une claque de la main, fit retourner le veau au pâturage, hochant la tête, les sourcils froncés face à ses propres pensées.

« En fait, on a porté un coup à la loi de la nature, finit-il par dire. Je veux dire, la loi de la nature, ça implique la survie du plus fort, pas vrai ? Mais là, on s'occupe surtout des plus faibles. Alors bon, bien sûr, je veux pas dire les plus faibles en tant que tels, je veux dire ceux qui ont pas d'ambition. Ces vieux cow-boys, dans les films, s'ils obtenaient ce qu'ils voulaient, c'était grâce à leur ambition. Sinon, ils travaillaient pour quelqu'un qui savait comment les utiliser au mieux. Faut voir le vieux Chill Wills dans Le Mors aux dents pour bien comprendre ce que c'était que ces vieux éleveurs. Chill Wills, il avait des cow-boys, et ils restaient dehors si longtemps pour rassembler le bétail que lorsqu'ils touchaient leur paye et allaient en ville, eh bien, on aurait pu penser qu'ils comptaient jamais rentrer. Ils s'attiraient des ennuis immédiatement, et le vieux Chill Wills, il se rendait tout de suite en ville pour payer la caution et… »

Calvin secoua la tête, perplexe.

« Du coup, ensuite ils étaient obligés de retourner travailler pour lui. » Henry pointa une seringue remplie de vitamine A et de pénicilline. « Tous ces docteurs et ces professeurs en psychologie, ils savent pas la moitié de ce que ce bon vieux Chill Wills savait. Vous voyez ce que je veux dire, obtenir des choses des gens et faire en sorte qu'ils se sentent toujours utiles. Bien sûr, aujourd'hui, la plupart du temps, si un homme veut pas travailler, son patron peut rien y faire, puisqu'il suffit au mec d'appeler son syndicat, et en un claquement de doigts, y a plus personne qui travaille pour le vieux patron.

— Y en a certains qui disent qu'il faut mettre en place un syndicat de cow-boys, dit Tom, avant de se frapper le genou du plat de la main et de s'écrouler par terre en riant.

— Elle est bien bonne, celle-là !

— Ils avaient un syndicat au vieux Tascoa, à un moment, reprit Tom en se redressant. Mais d'après ce que j'ai compris, les gars ont trop bu, ils ont lancé une grève, et les éleveurs les ont laissé faire, jusqu'à ce qu'ils crèvent de faim et soient obligés de retourner travailler.

— C'était il y a cent ans, environ, dit Sam.

— Tu sais comment ces éleveurs appelaient leurs employés ? Les "domestiques pour le bétail" ! gloussa Tom. Je crois que c'est la même chose que des larbins. »

Henry prit une mine renfrognée. « C'étaient pas de vrais éleveurs. C'étaient des Anglais.

— Enfin bref, ils avaient ces employés, vingt-quatre ou vingt-cinq cow-boys, et comme disait Sam, c'était il y a presque cent ans, et ces pauvres cow-boys gagnaient trente dollars par mois, à travailler toute la semaine, jour et nuit. Et donc un soir à Tascoa, ils ont trop bu… »

Calvin secoua la tête. « C'est pas du tout ça. Le truc, c'est que le quartier général se trouvait à Tascoa. Et les ranchers ont essayé de le faire brûler. Moi, c'est ça que j'ai entendu dire. Les ranchers sont arrivés en ville en chariot avec un baril de poudre à canon. Ils étaient tous cachés derrière le chariot, à se demander qui allait allumer la mèche. Ils avaient la trouille de se montrer. Au final, ils ont dû demander à un vieux cuisinier noir de venir le faire pour eux.

— Moi, la version que j'ai eue, c'est qu'ils avaient tué le meneur de la grève, dit Sam. En l'empoisonnant. Et ensuite ils ont dit au shérif que c'était un hippie, qu'il était mort d'une overdose d'opium, enfin je sais pas ce qu'ils prenaient à l'époque. »

Les hommes restèrent silencieux.

« Eh bien, c'est pas demain la veille que nous, on renoncera à notre liberté pour rejoindre un syndicat », reprit Henry.

Tout le monde hocha la tête solennellement.


Le Dernier Cow-Boy

(c) Jane Kramer

(c) Éditions du Seuil, sous la marque Éditions du sous-sol, 2017, pour la traduction française.

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