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Tech by VICE

On a demandé l'avis de géotechniciens sur le projet de tunnel géant d'Elon Musk

À première vue, creuser un réseau de tunnels géants sous Los Angeles semble assez hasardeux, voire complètement stupide.

par Sarah Emerson
05 Mai 2017, 10:24am

Quand Elon Musk a annoncé la création de The Boring Company, une société d'ingénierie géotechnique, et son projet de construction de réseau de tunnels gigantesques sous la ville de Los Angeles, une grande vague de scepticisme m'a soudain envahie.

Quels effets un réseau de tunnels de trente niveaux, s'enfonçant dans les profondeurs de la Terre, pourrait-il bien avoir sur l'intégrité structurelle d'une ville ? Que se passerait-il en cas de tremblement de terre ? Peut-on percer le sous-sol d'une ville à ce point sans risquer un effondrement ?

Je me suis donc adressée à des ingénieurs géotechniques afin de leur parler de mes craintes, et de leur demander s'il était possible, géologiquement parlant, que l'homme puisse creuser des tunnels trop larges et trop profonds pour être viables.

"Du point de vue de l'ingénieur, creuser un tel réseau est possible, sur le principe", explique Matthew Evans, professeur associé à l'École d'ingénierie civile de l'Université d'État de l'Oregon. "Excaver des cavernes géantes sera très difficile, si ce n'est impossible. Mais creuser des tunnels est faisable, et plus raisonnable."

Ben Mason, un autre professeur de la même école d'ingénieurs, m'a précisé qu'un réseau à 30 niveaux semblait un peu trop ambitieux.

"Honnêtement, mon équipe et moi pourrions passer les 30 prochaines années à étudier les problèmes liés à ce projet", explique Mason. "Ma première réaction a été : comment pourrait-on bien construire un tel bordel ? Comment réguler la température dans les tunnels ? Comment pourrait-on protéger les tunnels de l'humidité ? Le défi est titanesque, et à première vue il ne vaut vraiment pas le coup."

Actuellement, l'objectif de The Boring Company est de trouver un moyen de creuser des tunnels à une échelle gigantesque, et rapidement. De plus, il lui faudra surmonter un obstacle de taille : le coût astronomique d'une telle opération, que l'on peut d'ores et déjà évaluer à plusieurs milliards de dollars.

"J'ai beaucoup de mal à imaginer une situation où creuser un réseau de tunnel titanesque puisse être la solution la plus adaptée et la plus économique au problème du trafic routier en zone urbaine", ajoute Evans. "Autrement dit, combien de personnes devront se déplacer à travers les tunnels chaque jour afin de rentabiliser un réseau souterrain à cette échelle ? Cette question concerne les ingénieurs des transport, les urbanistes et les économistes, entre autres. Pas seulement les entrepreneurs mégalo. »

Si l'on en croit la vidéo de The Boring Company, les tunnels sont faits pour fonctionner comme des courroies transporteuses propulsant les voitures le long d'un itinéraire prédéterminé à vitesse constante. La société a déjà effectué des essais dans un tunnel de 10 mètres de large, 15 mètres de long et profond de 4,5 mètres à Los Angeles, selon Bloomberg.

Creuser sous une ville est une opération très délicate, et aucun ingénieur responsable et sain d'esprit n'accepterait de démarrer un projet à grande échelle sans prendre toutes les précautions nécessaires. "Tout dépend des caractéristiques géologiques du sol concerné", explique Armin W. Stuedlein, professeur d'ingénierie à l'Université d'État de l'Oregon. "À chaque fois que l'on creuse un tunnel, il y a un risque que le sol bouge, entrainant avec lui toutes les structures qu'il supporte."

Tous les ingénieurs avec lesquels je me suis entretenue m'ont assuré que les tunnels de Musk n'étaient pas si différents du tunnels de métro classiques. En plus grand, en plus gros, en plus hasardeux. "En fait, c'est un réseau de métro sous stéroïdes", fait remarquer Evans.

Pourtant, si ce type d'infrastructure exacte existait déjà, Musk n'aurait sans doute pas voulu reproduire la même chose. Dans une interview accordée à Bloomberg, emporté par sa propre hybris, il imagine des milliers de kilomètres de tunnels, 30 niveaux, des voitures passer comme des éclairs à travers la métropoles. Techniquement parlant, un vaste réseau de tubes souterrains est réalisable, même dans une zone présentant un important risque sismique. Le Transbay Tube à 267 millions de dollars de San Francisco en est la preuve.

"Le risque sismique complique les opérations de construction. Dans ce genre de zones, la roche est généralement de moindre qualité, car des millions d'années d'activité tectonique l'ont fragilisée. Cependant, on peut toujours faire avec. Il suffit d'avoir des ingénieurs de talent, prudents et méthodiques, et beaucoup, beaucoup d'argent", précise Mason.

Mes sources m'ont précisé qu'il était possible d'éviter la plupart des scénarios catastrophes. Mais ici, Elon Musk va devoir creuser à une profondeur sans précédent, ce qui soulève de nouveaux problèmes.

Parce que nous ne disposons que peu de détails sur les tunnels eux-mêmes, il est impossible de déterminer quelle profondeur atteindra le réseau. Le tunnel sous la Manche, par exemple, atteint une profondeur de 76 mètres. Le tunnel de base du Saint-Gothard, dans les Alpes suisses, est situé à 2400 mètres sous la surface au plus profond.

D'autres critiques du projet méritent d'être examinée. Certains expliquent par exemple que les tunnels de Musk seront au service des quartiers riches et risquent d'isoler encore davantage les communautés défavorisées de la ville de Los Angeles.

Dans l'absolu, les tunnels sont souvent une bonne solution en terme d'impact environnemental. "On maitrise mieux ce qui est enfoui que ce qui ne n'est pas," explique Stuedlein. Mais prenons garde à ne pas soutenir par défaut les projets les plus spectaculaires au détriment des projets les plus intelligents.