crime

Entre proxénétisme, cambriolage et prison : avec le gangster le plus endurci de Copenhague

Leon Fristrup Jensen raconte comment il est successivement devenu mac, dealer et délinquant ultraviolent.

par Lars Jellestad
27 Avril 2017, 4:45am

Il existe plusieurs mots pour décrire Leon Fristrup Jensen : mac, père de famille, délinquant violent, ami des stars, dealer, charmeur. La plupart des gens du quartier de Vesterbro, à Copenhague, le connaissent sous le surnom de « Lonne » : un voisin incorrigible, gangster sur les bords, qui a quasiment passé la moitié de sa vie en prison.

Leon Fristrup Jensen nous raconte l'histoire de sa vie dans Born Free, un livre écrit par Peter Grønlund. Lonne est né dans une famille de la classe ouvrière à Vesterbro – qui, à l'époque, était connu comme le « quartier rouge » de Copenhague. Il l'est toujours plus ou moins, mais Vesterbro s'est beaucoup embourgeoisé ces dernières années. Lonne avait 15 ans lorsqu'il a passé son premier Noël en prison, et ce fut le début d'une longue série d'allers-retours en maison d'arrêt, pour des raisons diverses et variées : violence, vol, contrebande, recel…

L'histoire de Lonne est symbolique du changement qui s'est opéré à Vesterbro. Dans les années 1970 et 1980, le quartier était rempli de cinémas porno et de bars miteux, mais, de nos jours, on y trouve principalement des boutiques et des cafés. Lonne fait partie de cet ancien Vesterbro, tout comme ses amis, dont les surnoms sont plutôt éloquents : John le Boucher, Ricardo le Ripou et Violent Willy.

« Tous les amis et les connaissances de Lonne étaient des criminels. Vesterbro était un quartier difficile, et les garçons qui y grandissaient avaient en général deux options : soit vous deveniez un ouvrier non qualifié, soit vous faisiez comme Lonne, qui a trouvé des moyens douteux et illégaux de gagner sa vie », explique Peter Grønlund, l'auteur de Born Free.

Lonne en train d'éxecuter le « tour de la serviette ». Toutes les photos sont privées et ont été aimablement fournies par Peter Grønlund.

Lonne en train d'exécuter le « tour de la serviette ». Toutes les photos nous ont été aimablement fournies par Peter Grønlund.

Lonne apparaît régulièrement dans les médias danois depuis plusieurs années, mais Peter Grønlund s'est dit qu'il restait assez de choses inconnues sur sa vie pour en faire un livre. Dans cet ouvrage, l'auteur tente de comprendre comment cet homme est à la fois un gangster pur et dur et un fêtard invétéré, qui aime autant jeter son argent par les fenêtres que se battre jusqu'au sang.

« Il est l'un des rares Danois à avoir passé autant de temps en prison, mais il ne s'en plaint pas ; récemment, il a passé 17 mois en isolement. Mais il accepte ces peines, pour lui c'est la conséquence de ses actes », explique Peter Grønlund. « C'est ce qui m'a intéressé chez lui. Il s'agit de quelqu'un qui a un code moral complètement différent du nôtre. »

Aujourd'hui, Lonne mène une vie plutôt paisible et prend soin de son fils de neuf ans. Selon Peter, Lonne a rechuté dans le crime à plusieurs reprises ces dernières années – des incarcérations de 30 à 60 jours, des amendes pour quelques crimes insignifiants – mais rien n'est comparable aux crimes de ses grands jours, dans les années 1970 et 1980.

De gauche à droite : Bubber, une personnalité de la télé très connue des enfants, Peter Grønlund et Lonne à la soirée de publication du livre Born Free. La soirée s'est tenue au Freddys Bar, un des rares bars de Vesterbro qui date de l'ancienne époque plus sombre.

De gauche à droite : Bubber, une personnalité de la télé très connue des enfants, Peter Grønlund et Lonne à la soirée de publication du livre Born Free. La soirée s'est tenue au Freddys Bar, un des rares bars de Vesterbro qui date de l'ancienne époque.

« Il ne boit plus autant qu'avant, mais il apprécie un petit verre de temps à autre – et c'est peu dire » raconte Peter Grønlund, qui pense que Lonne est, « dans l'ensemble, un type plutôt sympa ». Il ajoute : « Une fois que vous arrivez à passer outre les tatouages sur le visage et son passé de voyou, vous êtes face à un homme amical, bavard et jamais à court d'histoires incroyables car toute sa vie tourne autour de la pègre. »

Lonne ne pense pas vraiment aux victimes de ses crimes. « Son point de vue, c'est qu'il a payé sa dette en étant en prison toutes ces années. Il n'est pas désolé pour les gens qu'il a arnaqués, volés ou frappés », explique Peter Grønlund. « C'est ce que je voulais dire quand je disais qu'il avait un code moral différent. Ça ne le dérange pas d'avoir importé énormément d'héroïne à Vesterbro, par exemple. Son raisonnement est le suivant : s'il ne l'avait pas fait, quelqu'un d'autre s'en serait chargé ! Il regrette simplement de s'être fait attraper. »

Ci-dessous, retrouvez un extrait de Born Free : Lonne nous y explique comment il a réussi à se faire un nom dans le milieu de la pègre de Copenhague.

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Lorsque j'avais 15 ans, j'ai passé deux ans et dix mois dans un établissement pénitentiaire pour mineurs à Nyborg. C'était la peine maximale que l'on pouvait recevoir à cet âge. S'ils pensaient qu'une peine de prison allait me faire peur, ils se sont bien plantés. Ça n'a été que le début.

J'ai eu la chance d'être enfermé à Nyborg avec des potes qui habitaient la rue Saxogade, à Vesterbro, comme moi. Avec Elvis, Buller et Violent Willy, on s'est retrouvés en taule et on s'est fait appeler « le Saxo Gang ». Elvis avait une drôle d'allure, il portait tout le temps des couleurs criardes et se coiffait toujours avec de la Brylcreem. Buller était un gros débile qui avait un sacré crochet du droit, tout comme Violent Willy. Peu de gens avaient assez de couilles pour leur tenir tête. Elvis et Buller buvaient beaucoup. Un jour, ils ont volé toute une caisse d'alcool à usage médical à l'hôpital de Frederiksberg et, dès qu'on sortait, ils buvaient un mélange de lait chocolaté et de cet alcool. Tous les deux sont morts il y a longtemps, mais Willy est toujours vivant. Il n'a jamais vraiment aimé l'alcool – par contre, il adorait tabasser des gens. Aussi, il avait cette manie de foutre des coups de tête dans les tubes de descente rattachés aux gouttières : ils étaient tous déformés par des bosses. C'était sa contribution au paysage urbain. Et puis, un jour, un des tubes amochés a été remplacé par un nouveau, fait d'un métal solide. Ce jour-là, c'est Willy qui est reparti avec des bosses sur le front.

J'étais emprisonné avec mes amis, mais pas seulement : il y avait aussi des criminels endurcis et plus âgés, qui venaient de tout le pays. Ils nous ont raconté leurs histoires, les cambriolages dans les salles des coffres, les trafics, les voitures de luxe, les femmes, toutes ces choses excitantes. Cet établissement pénitentiaire pour mineurs était une vraie fabrique de criminels. Du coup, dès que je suis sorti, je savais exactement ce qu'il me restait à faire. Je ne pensais pas à m'inscrire à l'école ou à trouver du travail : je voulais devenir un criminel à temps complet.

Pour une raison ou pour une autre, j'ai arrêté les cambriolages pendant un moment – peut-être parce que les autres types étaient plus doués que moi pour ça, peut-être parce que j'en avais marre. Je ne me rappelle plus pourquoi, mais je sais que le fait d'avoir arrêté les cambriolages m'a ouvert d'autres portes.

Lonne (en haut à gauche), avec l'actrice Anne Marie Helger et le reste de l'atelier de théâtre à la prison de Vridsløselille. A côté de Lonne, on trouve deux membres du Blekingegade Gang. Lonne et les autres hommes en cravate jouaient le rôle des gardiens de prison, tandis que les autres jouaient les détenus. Au Danemark, cependant, les prisonniers sont autorisés à porter leurs propres vêtements, donc, sur cette photo, ils sont tous déguisés.

Lonne (en haut à gauche), avec l'actrice Anne Marie Helger et le reste de l'atelier de théâtre à la prison de Vridsløselille. À côté de Lonne, on trouve deux membres du Blekingegade Gang. Lonne et les autres hommes en cravate jouaient le rôle des gardiens de prison, tandis que les autres jouaient les détenus. Au Danemark, cependant, les prisonniers sont autorisés à porter leurs propres vêtements, donc, sur cette photo, ils sont tous déguisés.

Les habitués du Den Lille Cafe étaient en général des criminels, des contrebandiers, des gars chahuteurs qui cherchaient la baston, des travailleurs aguerris, des ouvriers au chômage, ainsi que les prostituées et les ivrognes du coin. Je suis devenu ami avec une fille, Søs, qui venait de s'enfuir d'un centre d'hébergement pour filles à Viby, pas très loin d'Aarhus. Elle avait 16 ans et elle était très sympa : elle fauchait des trucs dans les rues de Verterbro et elle vivait sa vie à 100 %. Peu de temps après notre rencontre, elle m'a demandé si je pouvais l'aider à faire venir une amie à Copenhague. Elle m'a expliqué que cette amie vivait dans le même centre d'hébergement qu'elle-même avait quitté, et que les mesures de sécurité s'étaient renforcées depuis : on ne pouvait plus s'enfuir sans une aide extérieure.

J'étais ravi de pouvoir l'aider, du coup on a pris la voiture et on est partis à Jutland. L'autre fille s'appelait Jonnie et on a pu la faire sortir sans problèmes. Jonnie avait noué deux draps ensemble qu'elle avait ensuite passés par la fenêtre et, lorsqu'elle a vu le signal de phares, elle est descendue du deuxième étage en rappel. Ensuite, nous sommes tous rentrés à Copenhague en écoutant de la musique à fond et en buvant des bières.

Quelques jours plus trad, Søs est passée au bar et elle m'a donné 300 kroner (40€). Je n'ai pas compris et je lui ai demandé pourquoi : elle ne me devait pas d'argent. Mais elle m'a répondu que c'était pour moi. Les mecs assis à la table ont rigolé et m'ont dit que je devrais prendre l'argent. Peu de temps après, Jonnie a également commencé à m'apporter du fric. C'est comme ça que je suis devenu mac.

Ça s'est vraiment fait par hasard, pour être honnête. Elles passaient au bar, me donnaient entre 40€ et 55€ à chaque fois et, même si c'était un peu étrange au début, je m'y suis vite habitué. En retour, elles comptaient sur mon aide lorsqu'un client ne voulait pas payer ou posait des problèmes. J'ai aussi pu leur louer un appartement à Eriksgade où elles amenaient leurs clients.

C'est devenu une sorte de routine : tous les jours, un peu avant midi, je leur apportais du papier toilette, des serviettes en papier et des serviettes propres. Ensuite, j'allais prendre un verre et m'amuser au Den Lille Cafe ou à un autre bar, De Fire Årstider (« Le Quatre Saisons »). C'était là que se retrouvaient tous les macs de la région, à l'époque. Les filles passaient nous filer la thune, prenaient un verre avec nous, puis elles repartaient au boulot. Quand elles gagnaient pas mal d'argent, on allait tous manger dans des restaurants chics puis on allait faire la fête. On dépensait sans compter. Lorsqu'on sortait, c'était toujours ma tournée : des verres gratuits, des bouteilles offertes, pour tout le monde, tous les soirs. Je me faisais tellement de thune que, comme tout bon mac qui se respecte, je me suis payé une Mustang jaune, pas très discrète ! Les filles avaient des tatouages « Lonne forever » sur les bras.

Lonne a les noms de ses trois fils tatoués à l'arrière du crâne.

Lonne a les noms de ses trois fils tatoués à l'arrière du crâne.

La vie était belle, mais je devais toujours garder un œil ouvert. Plusieurs fois par semaine, il fallait que j'aille menacer des mecs. Si des clients se plaignaient, étaient trop bourrés, refusaient de partir ou de payer, alors les filles venaient me chercher au bar. Certaines fois, on montait à plusieurs à l'appartement, on s'entraidait. On a fait fuir plein de types, qui en général redescendaient de l'appartement avec moins de dents qu'à l'arrivée.

On n'a jamais signalé ces incidents à la police. Peu importe le nombre de bleus ou d'os cassés, on n'appelait quasiment jamais les flics. Cependant, je me suis à nouveau retrouvé rapidement en prison pour agression à main armée et voies de fait. Un jour, un de mes amis, un petit mec chahuteur qui s'appelle Benny, est arrivé au bar, l'air complètement paumé. Il venait de se faire sévèrement démonter la gueule. Il se trouve que Benny était chez le poissonnier du coin, un type immense et costaud, pour acheter un truc à manger. Pour déconner, Benny avait giflé le type avec un poisson ; c'était du Benny tout craché. En temps normal, il se serait juste pris un coup de pied pour une connerie pareille, mais le poissonnier l'a mal vécu. Du coup, Benny s'est pris une grosse rouste.

J'étais assis en train de boire quand j'ai entendu ça, et ça m'a rendu dingue : je suis parti en trombe pour aller à la poissonnerie et, quand j'ai vu le type, je lui ai foutu un coup de boule et l'ai frappé jusqu'à ce qu'il tombe à terre. Là, je lui ai donné quelques coups de pied au visage, histoire de lui montrer que personne ne fait chier mes potes.

Contrairement aux clients des prostituées, le poissonnier est allé porter plainte et m'a identifié lors du procès. Il gardait un souvenir très vif de moi, je lui avais fait la peur de sa vie. Il a expliqué devant le tribunal que j'avais débarqué dans son magasin à l'improviste pour le frapper sans relâche, comme un sauvage. J'ai tout nié en bloc. J'étais totalement innocent. Je suis resté sur mes positions, même après que la sentence soit rendue. J'ai toujours plaidé innocent au tribunal, je n'ai jamais avoué quoi que ce soit. C'est un de mes principes, dans la vie. Cependant, le juge ne m'a pas cru, du coup j'ai passé les 10 mois suivants à la prison de Vridsløselille pour avoir tabassé le poissonnier.

Born Free a été publié au Danemark par la maison d'édition Bogkompagniet.