Environnement

90% des requins ont mystérieusement disparu durant le Miocène

Un événement dont on ne sait rien a décimé la quasi-totalité d'une espèce qui a survécu à des impacts d’astéroïdes et au réchauffement climatique.
24.6.21
Requin Disparition
Rodrigo Friscione via Getty Images

Les requins ont toujours parcouru les mers de notre planète bleue. Ils étaient déjà là, bien avant les dinosaures. Mais comme l’indique une étude récente, cette lignée, ancienne et riche de sa diversité a souffert de grandes atteintes au cours des 20 derniers millions d’années. En fait, aujourd’hui, l’être humain coexiste avec une toute petite partie des requins qui ont peuplé notre planète au fil des âges.

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Si bon nombre de requins sont en danger d’extinction du fait des activités d’une espèce apparue bien plus récemment (oui oui, c’est nous), l’évolution de cette lignée a également connu un goulot d’étranglement particulièrement dévastateur voici 19 millions d’années environ, lorsque près de 90% des requins ont disparu des mers du globe. Cette « extinction majeure des requins dont on ne savait rien jusqu’ici » s’est produite au début du Miocène, une période assez trouble de l’histoire géologique. Et les origines de cet événement restent inexpliquées, comme l’indique un papier publié dans le magazine Science jeudi dernier.

À la pêche aux requins

« Les requins peuplent les mers depuis 400 millions d’années, » racontait par téléphone la principale autrice de l’article, Elizabeth Sibert, chercheuse en post-doctorat au sein du programme Hutchinson, à l’Institut des sciences biosphériques de l’Université de Yale. « Ils ont survécu à presque toutes les extinctions de masse. Ils ont survécu à l’extinction permienne qui a emporté 95% des espèces vivantes sur Terre, ils ont survécu à divers impacts d’astéroïdes, au réchauffement climatique, aux ères glacières et à tout un tas de trucs. »

« Pourtant, un événement dont on ignorait jusqu’à l’existence pure et simple a détruit 90% des requins, » soulignait-elle.

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Sibert a découvert les premiers indices de cette extinction cataclysmique en étudiant des ichtyolithes, de tout petits fossiles d’écailles et de dents de poissons, alors qu’elle était jeune chercheuse associée à la Société des Compagnons de l’Université de Harvard. En utilisant des traces fossilisées extraites d’un noyau sédimentaire venu des eaux profondes du Pacifique Sud, elle est parvenue à reconstituer un registre des populations de poissons et de requins au cours des derniers 80 millions d’années.

« On ne sait pas exactement à quelle vitesse cela s’est produit. On peut seulement affirmer que ce changement s’est opéré sur moins de 100 000 ans. Ça a pu prendre une journée, 1000 ans. Impossible à dire. » - Elizabeth Sibert

Les sédiments présentaient des quantités similaires d’écailles de poissons et de requins jusqu’à ce qu’un astéroïde vienne s’écraser sur Terre, il y a environ 66 millions d’années, et emporte les dinosaures ainsi que de nombreux requins. Cet événement a fait baisser le ratio de requins par poissons à 1 pour 5. Ce chiffre est resté relativement stable jusqu’à ce que, soudainement, au début du Miocène, les traces de la présence des requins soient divisées par 10. 

Sibert s’est concentrée sur cette étrange disparition des requins avec l’aide de Leah Rubin, étudiante en doctorat à la faculté de Sciences environnementales et de foresterie de l’Université de New York. Leah Rubin était encore étudiante en premier cycle à la faculté de l’Atlantique, lorsque l’article a été écrit.

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Le duo a passé au peigne fin 798 écailles (ou « denticules ») de requins de ce site du Pacifique Sud, ainsi que 465 denticules venus d’un site du Pacifique Nord, et les chercheuses les ont méticuleusement classées selon 88 groupes morphologiques apparentés. Alors que ces 88 groupes étaient présents avant l’événement cataclysmique qui s’est produit lors du Miocène, seuls 8 d’entre eux étaient encore présents après, selon les informations recueillies grâce à l’analyse des sédiments. Cette découverte indiquait qu’un grand nombre d’individus avaient disparu, mais que des espèces avaient également été totalement emportées par cet événement. Ainsi, la biodiversité des requins avait perdu environ 70% de ses espèces.

« Cela venait bouleverser 45 millions d’années de stabilité. Et à l’échelle géologique, tout a été bousculé en un claquement de doigts, » expliquait Sibert. « On ne sait pas exactement à quelle vitesse cela s’est produit, et on peut seulement affirmer que ce changement s’est opéré sur moins de 100 000 ans. Ça a pu prendre une journée, 1000 ans, 100 000 ans… Impossible à dire. »

Le mystère du déclin soudain des populations de requins est d’autant plus intrigant que l’on n’a pas de piste sur la potentielle cause de cette disparition. Aucun bouleversement climatique majeur n’a jamais été relevé sur cette période, et il semble y avoir un vide dans les registres sédimentaires qui rend illisible la moindre piste menant à une perturbation environnementale qui aurait pu être à l’origine de cette chute des populations de requins. Par conséquent, une nouvelle étude s’est intéressée au début du Miocène, ce qui devrait donner lieu à des recherches interdisciplinaires sur cette période encore assez peu abordée par les chercheurs.

« Je crois que les requins essaient de nous dire que quelque chose s’est produit à ce moment-là. Et il me semble important de les écouter. » - Elizabeth Sibert

« Comme la plupart des projets de recherche, ce premier papier apporte plus de questions que de réponses, et nous pensons pouvoir analyser l’ensemble des données recueillies en travaillant sur les denticules à travers différentes perspectives, de l’hydrodynamique à l’écologie, » ajoutait Rubin, lors d’un échange de mails.

Si les causes de cette soudaine extinction, survenue il y a plusieurs millions d’années, restent inconnues, l’être humain est clairement à l’origine de la disparition actuelle des requins. Des dizaines de millions de squales sont tués chaque année du fait de nos activités. Et cette tendance est d’autant plus effrayante que cet animal, cette lignée symbolique du monde marin et si fortement présente dans l’imaginaire, ne s’est jamais vraiment remise du cataclysme rapide et mystérieux qui l’a frappée au cours du Miocène.

Il est fondamental de comprendre ce qui s’est produit, de savoir pourquoi les requins ont massivement disparu voici 19 millions d’années, afin d’en savoir plus sur les moyens de les préserver aujourd’hui. Ces deux périodes soulignent que même des animaux aux origines évolutives lointaines, et jouissant d’une réputation de grands prédateurs peuvent disparaître à tout jamais si l’on n’y prend pas garde.

« J’espère vraiment que ce papier inspirera d’autres personnes et les poussera à étudier cette période. Parce que je crois que les requins essaient de nous dire que quelque chose s’est produit à ce moment-là, » concluait Sibert. « Et il me semble important de les écouter. » 

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