Écrire ça libère

Nassima al-Sada est emprisonnée en Arabie saoudite pour avoir demandé le droit de conduire

Nassima – et 12 autres Saoudiennes qui se battent pour la justice dans leur pays – ont besoin de votre aide.
20.11.20
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Nassima Al-Sada. PHOTO © Privé

Cet article a été écrit en partenariat avec Amnistie internationale. Cliquez ici pour participer à la campagne Écrire, ça libère d'Amnistie internationale ou ici si vous êtes au Canada. Votre contribution pourrait changer la vie de quelqu’un. 

En juin 2018, l'interdiction faite aux femmes de conduire en Arabie saoudite, vieille de plusieurs décennies, a été levée. Des rapports de l'époque évoquent la joie qui régnait dans tout le pays lorsque des femmes ont pris légalement le volant, la plupart pour la première fois de leur vie.

Un peu plus d'un an après, le système controversé de tutelle masculine du pays a été officiellement assoupli. Jusqu'en août 2019, les femmes du pays devaient obtenir l'autorisation d'un membre masculin de leur famille pour travailler, voyager ou accéder aux soins de santé, ainsi que pour leurs finances et divers autres droits légaux. Grâce aux réformes, les femmes saoudiennes peuvent désormais obtenir un passeport et voyager librement. Elles bénéficient également d'une protection contre la discrimination à l'égard de l'emploi et peuvent enregistrer la naissance de leurs enfants, vivre séparément de leur mari et s'enregistrer comme co-chefs de famille.

Écrivant sur le système de tutelle en 2016, la militante saoudienne des droits des femmes Nassima al-Sada a demandé : « Pourquoi un garçon mineur devrait-il être le tuteur d'une femme adulte ? Pourquoi n'y a-t-il pas un âge auquel une femme devient adulte, responsable de ses décisions et de sa vie ? Pourquoi un homme doit-il décider pour elle ? »

Avec son annonce historique, la famille royale saoudienne semblait enfin d'accord avec elle. Cependant, malgré les réformes et les allègements, tout n'était pas exactement comme il semblait.

Un mois après la levée de l'interdiction, le 31 juillet 2018, Nassima al-Sada a été arrêtée. Elle a rejoint une douzaine d'autres femmes qui avaient connu un sort similaire au cours des deux mois précédents.

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​Nassima Al-Sada. PHOTO © Privé​

Avant son arrestation, al-Sada (qui a tenté de se présenter aux élections municipales en 2015, avant d'être disqualifiée) a reçu des menaces sur Twitter. Une fois détenue, elle a été menacée verbalement en prison et ligotée pendant son interrogatoire. Le 20 février 2019, elle a été placée à l'isolement, où elle est restée jusqu'en février 2020. Elle a comparu deux fois devant le tribunal, mais sa troisième comparution (prévue pour mars 2020) a été annulée en raison du coronavirus. Aucune nouvelle date de comparution n'a été annoncée.

Ces réformes ont été présentées comme une nouvelle ère pour l'Arabie saoudite, qui a toujours été critiquée pour son traitement des femmes. Le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), qui a pris ses fonctions en juin 2017, souhaite réhabiliter l'image du pays et diversifier l'économie locale en la faisant passer du pétrole à la finance et au tourisme. Dans son rôle de « grand réformateur », il a fait entrer le pays dans une nouvelle ère, en supervisant le premier concert d’une artiste féminine, l’admission des femmes dans les stades et l’ouverture du pays, les visiteurs étrangers pouvant désormais obtenir un visa électronique.

Treize femmes, dont al-Sada, attendent d'être jugées pour une litanie de charges après avoir fait campagne contre des lois et des règlements qui n'existent plus. Cinq d'entre elles sont toujours incarcérées. Leurs dossiers mettent en évidence une hypocrisie profonde qui fend comme une plaie ouverte les réformes de MBS, et offrent une vue des dessous sinistres du régime saoudien.

Dans un pays où la presse est restreinte, des lois strictes signifient que toute personne critiquant le régime peut être inculpée en vertu de la loi antiterroriste. L'assassinat de Jamal Khashoggi en 2018 au consulat saoudien d'Istanbul, après que le journaliste a critiqué le régime, est la preuve du mépris du gouvernement saoudien pour la dissidence et des efforts qu'il déploiera pour la réprimer. Dans la période précédant les réformes des droits des femmes, les militantes qui les avaient réclamées à grands cris ont dû faire face à une répression sans précédent.

« La répression est venue réduire au silence toute voix critique dans le pays avant les réformes que les autorités s’apprêtaient à introduire, déclare Hachem Hachem, de l’organisation Amnesty international. Ces femmes ont fait campagne, certaines depuis des décennies, pour le droit de conduire et ont appelé à l’égalité entre les femmes et les hommes en Arabie saoudite. Ces femmes étaient connues ; elles étaient courageuses et se faisaient entendre ; elles étaient très présentes et constituaient une menace pour son autorité et sa décision de se dépeindre comme le réformateur et le faiseur de changement dans le royaume. Je pense que cela fait aussi partie d'une plus grande répression contre tous les défenseurs des droits humains, les journalistes et tous ceux qui ne sont pas d'accord avec le discours du gouvernement en Arabie saoudite. »

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Alors que les entreprises de relations publiques occidentales affluent en Arabie saoudite pour offrir leurs services, les militantes des droits des femmes (celles qui représentent les véritables moteurs du changement dans le pays) restent incarcérées. Loujain al-Hathloul, éminente militante des droits de la femme, a été l'une des personnes arrêtées avant l'assouplissement de l'interdiction de conduire. Alors emprisonnée, elle a appris que son père venait d'être diagnostiqué d’un cancer. Les autorités ont proposé de la libérer, pour qu’elle puisse voir son père et lui dire au revoir, à condition qu’elle signe une déclaration affirmant qu’elle n’a pas été torturée pendant son incarcération. Elle a refusé.

Sa force est partagée par toutes les femmes actuellement confrontées à des accusations pour leur travail en faveur des droits humains. Beaucoup d'entre elles étaient bien conscientes des risques associés à leurs actions. Exemple concret : en 2009, l'Association saoudienne des droits civils et politiques (ACPRA) a été créée. Depuis 2013, tous ses membres fondateurs ont été arrêtés et condamnés à des peines allant de sept à onze ans de prison pour une série de fausses accusations.

Malgré cela, des femmes comme Nassima al-Sada et Loujain al-Hathloul ont continué à défendre l'égalité des droits et des chances pour les femmes tout en luttant pour dénoncer l'hypocrisie du régime saoudien, au péril de leur vie.

« Elle connaissait bien entendu tous les risques, mais de son point de vue, son combat ne repose pas sur des calculs de coûts et de bénéfices. C’est essentiellement cet esprit de lutte qui fait d’elle ce qu’elle est, je ne pense pas qu’on puisse la définir autrement que comme cela. » Un proche de la famille de Nassima a parlé à VICE : « Un juge a demandé sa libération l'année dernière, mais il a été immédiatement renvoyé. Elle n'a pu bénéficier d'un avocat pendant près de deux ans. Tout est entre les mains de la Cour royale qui l'a mise à l'isolement pendant un an, qui lui a interdit de recevoir des visites, et qui fait appel chaque semaine par téléphone de toutes les décisions concernant son affaire. Les autres activistes féminines sont gérées de façon très pointue par la Cour royale. Nous attendons donc que la cour royale rende sa décision dans l'affaire, et que le nouveau juge s'y conforme. »

En décembre dernier, les militants des droits humains d'Amnesty international ont fait pression sur les dirigeants mondiaux présents au sommet du G20 pour qu'ils fassent à leur tour pression sur MBS et le régime saoudien. Ils ont demandé l'abandon de toutes les charges retenues contre les treize femmes et la libération de celles encore derrière les barreaux.

« Nous espérons que ces dirigeants prendront la bonne décision et se tiendront du bon côté de l'histoire, déclare Hashem. Ils doivent faire savoir clairement que les affaires ne continueront pas comme d'habitude à moins que des réformes significatives des droits humains ne soient introduites, et à moins que les défenseurs des droits humains ne soient libérés immédiatement et sans condition. Les pays du G20 et leurs dirigeants ont la responsabilité, historique et humaine, de s'assurer qu'ils traduisent leurs paroles et leurs discours sur les droits humains en actions. Ils doivent également faire pression sur l'Arabie saoudite pour qu'elle respecte ces droits. »

Cliquez ici pour participer à la campagne Écrire, ça libère, d'Amnistie internationale ou ici si vous êtes au Canada. Votre action pourrait contribuer à garantir la libération de Nassima et la justice pour toutes les femmes qui luttent pour l'égalité en Arabie saoudite.

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