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Société

On est tous le complotiste de quelqu’un

Le documentaire « Hold Up » et son battage médiatique délirant ont remis sur la table l’éternelle rhétorique du peuple contre les élites. Tout en interrogeant la responsabilité des institutions politiques et médiatiques dans le succès d'un tel projet.
Marc-Aurèle Baly
Paris, FR
26.11.20

Dans mon modeste parcours de (relatif) jeune journaliste, un des principes directeurs que j’ai réussi à retenir concernant mon métier était qu’il fallait éviter de surplomber son sujet. Le risque non négligeable étant bien souvent de donner l’impression au lecteur que c’est lui qu’on surplombe, ce dernier peut ainsi se retrouver aisément avec le fâcheux sentiment d’être pris un con. Durant mes années de formation, j’ai pu également me rendre compte que le traitement de l’information résultait d’un choix éditorial délibéré, que l’information se devait d’être hiérarchisée, coupée, discutée de façon collégiale – comme par exemple, en évitant de repêcher la première vidéo virale sans intérêt ni fondement scientifique venue, afin de ne pas gonfler sa visibilité, et donc d’une certaine manière la légitimer. Normalement là vous devriez avoir compris où je voulais en venir. Sauf si vous êtes complètement idiots – ou juste fans de Hold Up

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Lorsque j’ai découvert le documentaire suscité donc, délirante (mais surtout interminable) « enquête journalistique » de 2h40 censée apporter les réponses aux questions en suspens de la gestion du Covid-19 en suggérant l’existence d’un complot du forum économique mondial de Davos visant à euthanasier tous les nécessiteux à coups de vaccins mortels, j’ai, dans un premier temps et sans doute un peu naïvement, considéré qu’il valait mieux renvoyer ces thèses foireuses d’où elles venaient : les égouts. Personne n’a jamais pris au sérieux les blagues apocalypto-cosmiques de Sylvain Durif, alors pourquoi on commencerait aujourd’hui ? 

Et puis je me suis souvenu qu’aujourd’hui l’information circulait exclusivement à travers le coup d’éclat/indignation à durée de vie limitée propre aux réseaux sociaux, que la plupart des journalistes faisaient leur veille à partir des trending topics du moment sur Twitter, et que la ligne éditoriale de la majorité des médias était inféodée à la dictature du mot-clé via l’algorithme de Facebook et des autres. Conséquence ou non de la place médiatique qu’a pris « l’affaire Hold Up » depuis sa diffusion, à l’heure où j’écris ces lignes, il se murmure (faute de données vérifiables) que le film a été visionné plus de six millions de fois. Je ne sais pas si les innombrables articles consacrés à son sujet ont participé involontairement à son succès fulgurant. Ce que je sais en revanche, c’est que je n’ai pas aperçu une pointe d’autocritique, de recul ou d’examen de conscience dans la multitude de papiers en question qui lui ont été dédiés depuis deux semaines. Alors même que les « médias » (quoi que cette appellation fourre-tout veuille dire) constituent une des cibles privilégiées de ses aficionados. Mais est-ce vraiment si surprenant ?

Complotisme ou mépris ?

Pour comprendre les causes de ce ressentiment réel ou supposé, il faudrait déjà questionner les termes du sujet, histoire de savoir de quel(s) conspirationnisme(s) on parle au juste ici. Jusqu’à présent, j’avais tendance à considérer la rhétorique complotiste (si tant est qu’il en existe une seule et indivisible) à travers ses motifs les plus « pittoresques », des machinations en général ourdies par une poignée d’individus malfaisants dans le but de servir de funestes desseins – soit bien souvent et le plus tranquillement du monde, s’atteler à la domination de la planète. 

Exemples parmi tant d’autres : les francs-maçons seraient responsables de la Révolution française afin d’abattre l’église catholique, les juifs chercheraient à gouverner le monde depuis au moins le Moyen-Âge, les illuminatis-reptiliens et Hillary Clinton se réuniraient dans le groupe d’influence Bilderberg une fois par an dans le but de contrôler le monde, le gouvernement américain aurait sciemment placé des bombes dans les Twin Towers pour justifier la chasse au pétrole, quelqu’un aurait enfourné des matières fécales dans les tartelettes de chez IKEA, etc… Que d’histoires à dormir debout (même si pour le coup, IKEA c’était vrai) qu’on s’échange sous le manteau pour éviter de faire face à, au choix : 1. la brutalité (et l’indifférence) du monde 2. ses dédales et sa complexité 3. le manque de contrôle, il est vrai tragique, que tout un chacun peut avoir sur le cours des choses. 

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Parle-t-on pour autant de la même chose lorsqu’on place côte à côte des théories qui relèvent de la bouffée délirante mâtinée de science-fiction pure avec des poussées paranoïaques collectives liées à un contexte économique et social des plus anxiogènes ? C’est en tout cas ce que suggèrent un nombre non négligeable de publications des deux dernières semaines. Sebastian Dieguez, neuroscientifique interviewé dans le quotidien belge « L’Echo », définit « le complotisme » en ces termes :

« Une espèce de disposition naturelle de l’esprit qui tend à trouver une intention derrière des évènements, une cause externe. Le penchant naturel de l’esprit humain est de chercher un responsable, ainsi qu’un sens. Cette manière de penser parcourt toute l’Histoire, jusqu’à l’avènement de la pensée rationnelle. »

Ce qui, jusque-là, n’est pas à proprement parler une manière aberrante de penser le monde. Sauf que plus loin, le vénérable sachant tente de circonscrire le sociotype du complotiste lambda : « C’est généralement une personne anxieuse, méfiante, qui peut présenter des tendances paranoïaques. C’est aussi une personne habituellement peu éduquée, manquant de ressources pour expliquer les choses de manière différente, faisant preuve d’une certaine paresse intellectuelle qui l’amène à choisir ce qui fait immédiatement sens et est instinctivement plaisant. » 

La France est une aubaine pour QAnon

Et c’est là que ça devient intéressant. Car s’il existe un liant entre les différentes écoles de « pensée » complotistes, il faudrait déjà aller chercher dans la manière dont ces théories sont reçues par les deux piliers institutionnels que sont « le gouvernement » et « les médias » suscités. Alors certes, il serait réducteur d’affirmer que la réception paniquée d’Hold Up par une partie de la presse peut être imputée au seul besoin de buzz et de trafic de cette dernière. Mais si les tas d’articles parus sur le sujet depuis deux semaines tentent de démonter point par point les arguments du documentaire en question, c’est tout d’abord parce que l’autorité journalistique a bel et bien été sapée comme jamais.

Les médias ont d’abord tenté de répondre aux délires par du bon sens et de la rationalité, notamment en déconstruisant les biais d’intentionnalité (à qui profite le crime ?) qui sous-tendent la plupart des théories complotistes. Et qui confondent surtout la cause et sa conséquence, ce qui permet bien souvent d’étayer ses propres croyances sans s’adjoindre la douloureuse tâche de les remettre en question (ex : si le coronavirus existe, c’est uniquement dans le but de renflouer les caisses des industries pharmaceutiques - sans considérer un seul instant que le second ne serait que la suite logique, bien que malheureuse, de l’existence du premier). Sauf qu’en plus d’être dans la majeure partie des cas inefficaces (on convainc difficilement quelqu’un qui pense que vous êtes « le système »), c’est une méthode qui peut facilement se retourner contre ses auteurs. Notamment si on observe les groupes de médias français exclusivement sous le prisme de leur modèle économique et de leurs financements – une des nombreuses marottes des croyants du complot.

« Le principal problème étant ici le manque de transparence vis-à-vis de ces intérêts convergents – et on sait bien que ce sont les secrets bien gardés qui alimentent la pompe à complots »

Un des plus gros griefs porté contre les médias mainstream est qu’ils sont détenus aujourd’hui dans leur majeure partie par de grands groupes industriels – on se réfèrera à cette carte qui détaille tout ça. De là, on peut légitimement se poser la question de la présence de conflits d’intérêts, de l’indépendance journalistique réelle, ainsi que des intérêts symboliques, politiques et économiques que possèdent des grands industriels à posséder des titres de presse prestigieux, lesquels se posent également en passant comme de massifs faiseurs d’opinion. Xavier Niel, co-propriétaire notamment du groupe Le Monde, a d’ailleurs déclaré lui-même : « Si des journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix. »

Là encore, le piège est de confondre la cause et l’effet, considérer tout cela comme un complot, un projet secret piloté par les dirigeants afin de contrôler l’esprit de la population – alors que le phénomène n’est, au fond, que la conséquence directe de la collusion entre les médias mainstream et le pouvoir en place. Ce qui n’est pas moins alarmant, mais qui n’est pas la même chose : le docu Hold Up n’hésite pourtant pas à piétiner joyeusement cette nuance à l’écran. À un moment, le film montre le docteur Martin Blachier sur le plateau d’une chaine d’info en continu pester contre l’inefficacité de l’hydroxychloroquine, qualifiant les défenseurs du traitement de dangereux charlatans. Le documentaire s’empresse alors de révéler des liens (réels ou supposés) du médecin avec des groupes pharmaceutiques privés, suggérant un conflit d’intérêt et l’idée que sa présence sur les plateaux n’opèrerait que dans le but de décrédibiliser la parole du prophète Didier Raoult – ce dernier ne pouvant pas vraiment, soit dit en passant, prétendre à l’exemplarité concernant ce point précis.

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Mais qu’importe, par ce brouillage de la cause et de la conséquence, Hold Up nous dit que chaque affirmation d’expert médiatique sera d’office disqualifiée sous le prétexte (fallacieux ou non) que vous pourriez servir vos propres intérêts. Ce qui est loin d’être une crainte infondée.

La mise à l’index de la parole populaire (et ses conséquences)

Dans son livre Les Nouveaux Chiens de Garde, le journaliste Serge Halimi montre comment nombre d’éditorialistes des principales chaines d’info en continu siègent à la fois au conseil d’administration de grandes entreprises, collaborent avec des banques, ou encore conseillent des fonds spéculatifs, questionnant ainsi le manque d’impartialité dont ils pourraient faire l’objet. Le principal problème étant ici le manque de transparence vis-à-vis de ces intérêts convergents – et on sait bien que ce sont les secrets bien gardés qui alimentent la pompe à complots.

L’autre problème, c’est l’utilisation abusive du qualificatif complotiste aujourd’hui, bien souvent pour disqualifier d’office la parole de son adversaire, voire de tout ce qui critique le pouvoir en place. Il pourrait faire suite à « populisme », mot-valise que les éditorialistes de tous poils ont rincé pendant des années pour décrire toutes celles et ceux qui se prononçaient contre les traités européens en cours, pour l’instauration d’un référendum d’initiative populaire, contre l’immigration de masse, etc… Comme si tout ça, c’était la même chose – qu’ils sont cons ces pauvres.

Un des exemples télévisuels les plus frappants du dévoiement du concept de complotisme est arrivé en 2013 sur le plateau de l’émission On N’est Pas Couché. Natacha Polony interrogeait alors Christine Ockrent sur ses liens supposés avec le groupe d’influence ultra-secret Bilderberg – lequel, ça ne surprendra personne, est l’une des obsessions des thèses complotistes les plus cinglées. La journaliste vedette a alors soigneusement esquivé la question, dégainant sans se faire prier la carte du complotisme supposé de son interlocutrice. Ne se démontant pas, Natacha Polony a alors insisté, précisant qu’il n’était nulle question de complot dans sa question, mais plutôt du problème déontologique posé par le fait qu’un journaliste fréquente de si près des cercles du pouvoir et de la finance. Réponse de l’intéressée en agitant les bras en l’air pour bien signifier qu’elle prenait son interlocutrice pour une attardée, comme rapportée dans Acrimed à l’époque : « Bilderberg, ce n’est pas le complot du capitalisme libéral pour gouverner le monde parce qu’ils sont tous méchaaaants. »

C’est très certainement à cause de ce genre de petits secrets étalés en public (et le mépris à peine voilé qui va avec) que certains se sentent lésés, et en viennent à demander des comptes aux instances dirigeantes. Quand ce n’est pas pour retrouver une certaine liberté de parole dont ils se sentiraient privés. Selon une célèbre citation de Spinoza, cité un peu partout ces derniers temps :

« Il n’est pas étonnant que la plèbe n’ait ni vérité ni jugement, puisque les affaires de l’Etat sont traitées à son insu, et qu’elle ne se forge un avis qu’à partir du peu qu’il est impossible de lui dissimuler. Donc pouvoir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugement, c’est le comble de la stupidité. »

En d’autres mots, on comble les trous, faute de mieux. Ces mêmes trous d’air qui nourrissent les théories du complot sous leur forme actuelle ; mais s’ils permettent à l’imagination de galoper, ils ne sauraient exister sans s’appuyer sur des atteintes réelles – et pour le coup, parfaitement documentées.

Avant d’arriver à ses conclusions frappadingues, le film Hold Up énumère pendant une grosse heure les manquements et les incohérences de l’Etat, relayés sans sourciller par une grande partie des chaines d’infos en continu sans un seul instant penser à connecter les points. Et là, c’est imparable, on voit que le gouvernement a menti de manière éhontée en ce qui concerne les masques. La faute politique apparait alors, images à l’appui, pour ce qu’elle est réellement : irrattrapable. Difficile de continuer à faire confiance à une figure d’autorité lorsque ses mensonges sont captés au grand jour, d’autant plus lorsqu’elle persiste dans sa dénégation par la suite. Comme l’écrit Frédéric Lordon dans un article du Monde diplomatique : « Le conspirationnisme n’est pas la psychopathologie de quelques égarés, il est le symptôme nécessaire de la dépossession politique et de la confiscation du débat public. »

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Certains avancent le signe plus global d’une crise profonde de la démocratie, dans laquelle se ferait sentir une cruelle absence de récit populaire. C’est-à-dire, pour le formuler autrement, une représentation fidèle de ce que vivent vraiment les gens. Ce que sous-entend l’historien des idées André Gunthert dans Mediapart : « Si le récit alternatif fonctionne et pas le récit officiel, c’est qu’il y a un problème du côté du récit officiel. » On aurait donc affaire à une reconquête du récit coûte que coûte, soit parce que ce dernier a bel et bien été confisqué par des narrateurs dominants, soit parce qu’il n’a pas été fourni en temps et en heure. Signe pas anodin rapporté par le média indépendant : Hold Up est le premier documentaire d’envergure qui s’attaque à la question du Covid-19 et à sa gestion gouvernementale. Une des nombreuses autres raisons qui pourraient expliquer son succès.

Mais la faillite des gouvernants et d’une partie visible des médias mainstream n’explique pas tout (sinon ce serait un peu complotiste hein). Comme le rappelle le chercheur en psychologie sociale Pascal Wagner Egger, toujours chez Mediapart, les faillites économiques et sociales surviennent souvent à point nommé historiquement. Et les coupables sont vite trouvés : « Pendant les périodes de guerre, les périodes de grande anxiété, de graves accusations vont apparaitre. C’est vieux comme la peste, on cherche des boucs émissaires, c’est à la fois très ancien et très moderne. »

Parmi les occurrences historiques qui peuvent nous éclairer sur le présent, on peut parler du cas des Protocoles des Sages de Sion, texte inventé de toute pièce en 1903 par la police secrète du tsar qui se présentait comme un projet de conquête du monde par les Juifs et des Francs-Maçons. Dans ce genre de cas de figure, on a affaire à un complot (réel) au sein d’un complot (imaginaire). Un cas d’école de complot avéré qui nous invite à nous demander, pour une fois, à qui pourrait bien profiter le crime. Non en se focalisant sur les intentions derrière les thèses déployées, mais sur leurs possibles effets publics une fois dévoilées. Et, en filigrane, sur le véritable séparatisme politique qui risque alors d’advenir une fois que la confiance sera rompue pour de bon.

« L’extrême droite en embuscade », contre-argument à la fois fondé et insuffisant

On aurait pu penser que l’apparition d’un film comme Hold Up représenterait du pain béni pour une partie des gouvernants et des médias mainstream, ravis de balayer d’un revers de la main toute opposition à la doctrine politique dominante – qu’on pourrait résumer grossièrement comme une défense de la social-démocratie à visée économique libérale. Il suffit alors de traiter tout le monde de complotiste et l’affaire est pliée. À ce titre, le spectre toujours plus menaçant de l’extrême droite apparait comme un épouvantail assez commode (bien que justifié, certains ayant justement établi le parallèle entre Hold Up et la mouvance QAnon), que l’on ressort comme à l’époque des « gilets jaunes » pour disqualifier le mouvement sans avoir à se pencher sur les causes profondes d’une telle parole dans les manifestations publiques. On peut voir alors Hold Up comme le symptôme d’une carence de la représentation publique, et pas uniquement comme une série de contre-vérités à débusquer (ce qu’il faut faire par ailleurs). Or il est impossible de s’y pencher vraiment si on n’interroge pas les structures qui sous-tendent ses incohérences.

Car il est bien souvent plus commode de traiter tout le monde de fachos ou d’idiots que se pencher sur les dérives économiques qui éclairent – en partie – la crise sanitaire actuelle – ce que se garde bien de faire un documentaire comme Hold Up, mais également nombre de ses contempteurs médiatiques lorsqu’ils s’attellent à le démonter. Comme l’écrit la philosophe Barbara Stiegler, auteure cette année de l’essai Il faut s’adapter et spécialiste du néolibéralisme :

« Dans la vision néolibérale, la conduite des individus doit être modelée par les recommandations des experts. Mais cette crise du coronavirus, comme la crise climatique, révèle le retard des gouvernants, dont les visions sont de plus en plus inadaptées aux réalités et dont les décisions sont de plus en plus éloignées du bon sens des populations […] C’est leur aveuglement du flux et leur phobie irrationnelle des stocks qui leur a, par exemple, fait détruire nos stocks de masques, nos contingents de lits et nos effectifs de soignants. C’est le même aveuglement qui les conduit à supprimer des postes de chercheurs et d’enseignants capables d’avoir une vision sur le temps long, pour leur substituer une main d’œuvre précaire, fluide, adaptable. »

Après c’est sûr, c’est toujours moins marrant d’envisager la débâcle sanitaire sous l’angle de la froideur et de l’indifférence du capitalisme que d’imaginer Macron perché dans sa tour d’ivoire le cigare au bec, pris d’un soudain éclat de rire démoniaque à l’idée d’exterminer une rangée de pauvres au hasard. 

« Est-ce qu’on admet qu’à l’illégitimité de l’exploitation du mépris qu’on impose à ces gens-là réponde la légitimité de la violence qui peut exister dans leur révolte ? »

Surtout que le piège lorsqu’on critique les institutions, c’est d’incriminer avant tout des individus et non des systèmes de pensée et des structures économiques, lesquels n’ont pas attendu des complots mondiaux pour s’auto-alimenter et perdurer. Comme le disait Julian Assange à la grande époque : « Cela m'agace constamment que les gens soient distraits par de fausses conspirations comme celles entourant le 11 Septembre, alors que nous fournissons des preuves de réelles conspirations concernant la guerre et la fraude financière. »

Le combat à mener dans l’immédiat serait peut-être de redonner du sens à certains mots. La question du fonctionnement des classes supérieures en castes compartimentées, la redistribution des richesses, l’exclusion du champ politique et social de ceux qu’on considère encore comme en périphérie, ne signifie pas automatiquement qu’on se place du côté du populisme le plus démagogique. Par extension, le fait d’interroger les liens d’intérêt au sein de certains lieux de pouvoir, la collusion entre le pouvoir, les médias et certains grands groupes industriels lors de grandes réunions mondaines (allez, au hasard : aux dîners du Siècle !), ne fait pas de chacun de nous un complotiste en devenir. 

Mais encore faudrait-il déjà reconnaitre l’existence d’un rapport de force intrinsèque entre les uns et les autres, comme le rappelle le journaliste Michel Naudy dans le documentaire Les Nouveaux Chiens de Garde tiré du livre du même nom, à propos de l’incompréhension des médias face à la légitimation de la violence proclamée par les syndicalistes d’une usine menacée de fermeture en 2009 :

« Est-ce qu’on admet qu’à l’illégitimité de l’exploitation du mépris qu’on impose à ces gens-là réponde la légitimité de la violence qui peut exister dans leur révolte ? Il est une violence symbolique légitime pour Pujadas, il est une violence physique collective illégitime pour Pujadas. La ligne de partage se fait, pardonnez-moi l’archaïsme, selon des intérêts de classe. […] Les journalistes, pour la très grande majorité, ne connaissent pas les classes populaires, ils les voient comme une réserve d’Indiens. Ils ne viennent pas de ce milieu, ils n’en connaissent pas les codes, les préoccupations, les conditions de vie, la culture. »

Pour le dire autrement, il est de plus en plus difficile de faire les étonnés quand une partie de la population désavoue autant la parole médiatique dominante, quelle qu’elle soit, quoi qu’elle dise. Surtout lorsqu’il suffit de se pencher quelques heures devant les chaines d’info en continu pour avoir l’impression de se faire aspirer le cerveau – ou juste pour voir une bande d’éditorialistes couineurs pleurnicher pendant plus d’une heure sur l’acharnement judiciaire ignoble dont est victime ce pauvre petit chaton qu’est Nicolas Sarkozy.

Quant à QAnon, l’incompréhension mutuelle comme le gouffre qui séparent ses adeptes de la parole journalistique dominante pourraient être rapprochées d’un phénomène médiatique aussi foireux qu’est Hold Up. Voici ce qu’on disait du mouvement d’extrême droite importé des États-Unis dans un précédent article : « Beaucoup de médias renommés ne sont pas parvenus à identifier le but du mouvement QAnon. Pour le fondateur des DéQodeurs, il est pourtant limpide : “L’égalité réelle entre les hommes, sans tenir compte de l’origine sociale ni de la couleur de la peau.” Ce qui signifie, entre autres, “une justice qui fonctionne de la même manière pour Sarkozy, Chirac, Léo et Pépito.” » Et bien qu’ils ne soient pas exactement très agréables à l’œil, les deux témoignent d’une aspiration plus qu’urgente à une prise de parole démocratique dans l’espace public. Et vu ce qu’ils nous mettent sous le nez actuellement, il serait peut-être temps de commencer à se grouiller si on ne veut pas sentir trop longtemps la tarte au caca de chez Ikéa.   

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