Père Fouettard racisme pourquoi
Photos : Martine Kamara
Société

Le moment où ces jeunes ont réalisé que le Père Fouettard était raciste

« Un de mes potes s’est fait harceler et tabasser parce que, selon les agresseurs, il ressemblait au Père Fouettard. À chaque fête, il a peur. Après avoir entendu cette histoire, je ne pouvais plus faire semblant. »
Martine Kamara
Rotterdam, NL
Martine Kamara
Rotterdam, NL
27.11.20

Sorties, concerts, festivals, taper la bise,… En 2020, on a dû (temporairement) dire au revoir à pas mal de traditions qui nous étaient chères. Il serait peut-être temps de se séparer d’une autre bien moins fun : Père Fouettard et son black face.

Quand je vivais encore avec mes parents, j’étais du genre à défendre le Père Fouettard. Malgré le fait d’être une personne de couleur, j'étais, comme tout le monde, aveuglée par la tradition. Je me souviens exactement du moment où j'ai réalisé que j'avais tort. Une fois, j’ai dit à une pote que le Père Fouettard ne pouvait pas avoir un lien avec l'esclavage et les Noir·es parce qu’il est Noir à cause de la cheminée.

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Elle m'a regardée et m'a dit : « Tu ne ressors pas d’une cheminée avec une coupe afro. » Ça a fait tilt. Je ne suis plus revenue en arrière. Et plus j'en apprenais sur le sujet, mieux je comprenais.

Certain·es personnes ont pris moins de temps à se réveiller, d’autres plus. Pour beaucoup, ce moment n'a pas encore eu lieu. J'ai demandé à quatre jeunes comment iels ont réalisé que le Père Fouettard était une caricature raciste.

Jeroen (23 ans)

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« J'ai entendu parler du débat sur le Père Fouettard pour la première fois en 2015. Je pensais que c'était des conneries. On vit dans une société où tout le monde se sent rapidement insulté·e – et je trouvais que cette discussion en était un exemple. Beaucoup de gens de mon entourage n’étaient pas trop dans le politiquement correct. Par exemple, il y avait beaucoup de blagues sur les gens de couleur. Et on trouvait que le débat sur le Père Fouettard, c’était des simagrées.

J'aime bien débattre, c'est pourquoi j'en parlais souvent avec les gens. J'ai utilisé des arguments classiques du genre  « c'est exagéré » et « les gens ne devraient pas se sentir blessés si facilement ». Je me disais aussi que la façon dont on militait contre le Père Fouettard, en faisant des manifs par exemple, n’était pas la bonne. Je me disais que ça empiétait sur le plaisir des enfants. 

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J'ai eu ces discussions non seulement avec des Blanc·hes, mais aussi avec des potes de couleur, qui disaient que le Père Fouettard était du racisme, et que ça leur faisait du mal. Après ces discussions, je n'étais pas particulièrement convaincu, mais quand même intrigué. J’ai fait des recherches sur Internet pour savoir pourquoi les gens trouvaient cette tradition raciste.

« J'ai trouvé des photos où le personnage avait des chaînes attachées aux chevilles. C'était pour moi la preuve concrète que le Père Fouettard faisait bel et bien référence à l'esclavage. À partir de ce moment, j’ai arrêté de penser que ce débat était exagéré. »

Je suis tombé sur de vieux livres pour enfants sur le Père Fouettard. Dans ces livres, le terme « Père Fouettard » était désigné par le « n-word ». J'ai aussi trouvé de vieilles photos où le personnage avait des chaînes attachées aux chevilles. C'était pour moi la preuve concrète que le Père Fouettard faisait bel et bien référence à l'esclavage. À partir de ce moment, j’ai arrêté de penser que ce débat était exagéré.

Quelques années plus tard, j'ai vécu une situation qui m’a encore plus ouvert les yeux. Je travaillais dans la vente à domicile et ma superviseure était une femme noire. Dans l'une des maisons où on s’est rendu·es, un enfant a ouvert la porte et a crié : « Regarde, c'est Père Fouettard ! » C'était embarrassant. 

Aujourd’hui, je veux continuer d’en débattre, mais je me situe de l’autre côté. J'ai même gardé quelques photos des livres pour enfants sur mon portable. Je peux les utiliser quand les gens commencent à dire que c'est une question de « tradition ». 

Ma première réaction face à ce débat a été défensive. Je pense que beaucoup de gens ressentent ça. Quand on dit que le Père Fouettard est raciste, iels ont l'impression qu’on dit qu’iels sont aussi racistes. C'est la discussion qui leur pose problème, pas l'idée de la suie ou d'un Père arc-en-ciel. Si tout le monde pouvait lâcher prise, on serait débarrassé·es de Père Fouettard en un rien de temps. Ce serait un monde idéal. »

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Fecho (19 ans)

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« Quand j'étais petit, je vivais dans un quartier avec de la diversité. Mon père originaire du Venezuela, ma mère de Curaçao. Bien que les deux soient noir·es, on fêtait la Saint-Nicolas. C'est une tradition, donc on n’y pensait pas. Mais enfant, j'avais des doutes sur le Père Fouettard. Je me demandais pourquoi on ne me maquillait pas, alors qu’on maquillait les autres enfants. Je ne trouvais pas ça logique que ce soit la cheminée qui rende le Père Fouettard si noir. Et on m'appelait parfois Père Fouettard, parce que j'étais plus noir que les autres enfants. Bien sûr, j'étais enfant, donc je n'avais pas encore de vraies réponses face à tout ça.

Quand j'étais ado, il y a eu plus de questions : qu'en est-il dans les autres pays ? Le Père Fouettard, c’est normal aux Pays-Bas et en Belgique, mais qu’en est-il aux Etats-Unis ou en Angleterre, où le « blackface » est considéré comme inacceptable ? Pourquoi on s’en fout ici ? 

Vers l'âge de seize ans, j'ai vu sur les réseaux sociaux et à la télévision que je n'étais pas le seul à poser ces questions. De plus en plus de gens pensaient que Père Fouettard c’était du racisme. Tout s'est mis en place. Avec ces nouvelles infos, j’en ai parlé avec ma famille et je leur ai demandé ce qu'iels en pensaient. Iels étaient tou·tes d’avis que c’était une tradition raciste. 

« Avec certaines personnes, on dirait que je parle à un mur. Mais c’est important de continuer à le faire. En parlant à mes potes, je peux les faire se rendre compte que c’est une tradition raciste et iels l'expliquent à leurs familles. »

Toute ma famille est noire, donc je voulais l’avis de personnes ayant une couleur de peau différente. Mes camarades de classe blanc·hes n'y ont pas vu de racisme. On m'a dit qu’on avait toujours fait comme ça et que c’était la tradition. Mais quand j’en ai parlé à mes potes turc·ques, marocain·es et asiatiques, iels étaient d'accord avec moi.

Aujourd’hui j'étudie les arts du spectacle. Je peux compter les Noir·es de mon école sur les doigts d’une main. La plupart des enseignant·es et des élèves ne pensent pas que Père Fouettard soit raciste. Ça engendre des situations gênantes. Cette année, par exemple, on doit se produire déguisé·es en ramoneur·ses dans des parcs d'attractions pendant la Saint-Nicolas, mais je ne veux pas me promener dans un costume comme ça. Certain·es enseignant·es me comprennent, mais d'autres non. Iels en discutent actuellement pour décider si je peux en être exempté. J’espère que je le serai ; je n'y arriverai pas.

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Je continue à en parler autant que possible autour de moi. Ça peut être fatiguant, surtout avec les personnes qui ne sont pas ouvertes. Avec certaines personnes, on dirait que je parle à un mur. Mais c’est important de continuer à le faire. En parlant à mes potes, je peux les faire se rendre compte que c’est une tradition raciste et iels l'expliquent à leurs familles. C'est pour ça que je continue. Autant dans la vie réelle que sur les réseaux sociaux. Même si ce n’est qu’avec une seule personne, ça en vaut la peine. »

Çanci (26 ans)

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« J'ai de très bons souvenirs de Saint-Nicolas et Père Fouettard. Je m'en souviens comme d'une belle et agréable fête que je célébrais avec mes parents et mes deux frères. 

J'étais à l'université quand j'ai entendu pour la première fois que les gens pensaient que le Père Fouettard c’était du racisme. Pour être honnête, je pensais que c'était un non-sens. Père Fouettard était noir, tout comme les schtroumpfs étaient bleus. Je n’associais pas ça aux personnes de couleur, parce que je le voyais comme un personnage de fiction. 

Au début, je pensais que c'était juste exagéré, que ça venait d’une petite minorité qui faisait trop de bruit. Jusqu'à ce que je vois une vidéo passer sur les réseaux sociaux. Dans cette vidéo, un garçon de sept ans insultait un garçon de cinq ans de Père Fouettard, et de manière particulièrement agressive. Cette vidéo a déclenché quelque chose. J’ai commencé à lire de plus en plus d'histoires sur l'expérience négative vécue par certaines personnes à cause de cette fête. J'ai aussi beaucoup appris d'une bonne amie. Elle est noire et anti-Père Fouettard. J’ai réalisé que je voulais de moins en moins être liée à tout ça.

« Dans cette vidéo, un garçon insultait un autre garçon de Père Fouettard, et de manière particulièrement agressive. Cette vidéo a déclenché quelque chose. J’ai commencé à lire de plus en plus d'histoires sur l'expérience négative vécue par certaines personnes à cause de cette fête. »

Je suis l'une des rares personnes de mon groupe de potes qui est contre le Père Fouettard. J'entends souvent dire que les gens ont peur que notre culture soit « affectée » ou « perdue ». Je trouve ces termes un peu extrêmes. On essaie simplement d’agir mieux les un·es envers les autres.

Je pense qu'il y a encore beaucoup de gens en faveur de cette tradition parce qu'ils ne sont pas assez confrontés à d’autres avis sur les réseaux sociaux. Tout le monde est dans une bulle de personnes qui partagent les mêmes opinions. C'est une bonne chose que de grandes entreprises comme Bol.com et Hema renoncent à la tradition de Père Fouettard. Si votre environnement change, vous changez aussi. » 

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Isabel (20 ans)

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« J'ai grandi dans un milieu blanc. On célébrait la Saint-Nicolas – comme le reste du pays. Dans ma famille, tout ce qui comptait, c'était d'être ensemble et de s’offrir des cadeaux, pas la culture du Saint-Nicolas en elle-même. Mes parents ne m’ont jamais maquillée, et on ne le faisait pas à l’école non plus. 

Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je n'ai jamais aimé Père Fouettard. Enfant, je le trouvais intimidant. Mon petit frère aussi le trouvait effrayant. Je n’aimais pas cette caricature avec son costume de fou et sa couleur noire, alors je préférais ne pas y penser. Les parents de mes copines engageaient parfois quelqu'un déguisé en Père Fouettard, mais les miens ne faisaient pas ça.

À mes quinze ans, je suis allé à l'école en ville et je me suis fait un nouveau groupe de potes, dont des gens de couleur. Iels ont été les premier·es à me dire qu'iels n'aimaient pas du tout le Père Fouettard. On les avait embêté·es avec ça. C'est la première fois que j’entendais dire que le Père Fouettard était considéré comme du racisme.

« Pour un de ces potes, ça a été très intense. Il s’est fait harceler et tabasser parce que, selon les agresseurs, il ressemblait au Père Fouettard. »

Pour un de ces potes, ça a été très intense. Il s’est fait harceler et tabasser parce que, selon les agresseurs, il ressemblait au Père Fouettard. À chaque fête, il a peur ; parce qu’il l’associe à cette intimidation. Après avoir entendu cette histoire, je ne pouvais plus faire semblant. 

Les années qui ont suivi, j'ai commencé à lire davantage de choses sur le racisme et sur Père Fouettard. J'ai posé des questions à mes ami·es noir·es et j'ai lu les expériences des gens sur Internet. Maintenant, je milite activement contre le racisme et contre le Père Fouettard. C'est ma responsabilité, je crois. Ce n'est pas seulement aux gens de couleur de lutter contre le racisme. Iels le font depuis des années. Il est maintenant temps pour les Blanc·hes de prendre leurs responsabilités et de faire un geste. »

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