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Après tout, se taper plein de gens nuls après une rupture n'est pas si mal

« Il faut voir chez une personne pour qui on n’a aucune estime, l’opportunité de s’écouter et de se connaître. »
17 décembre 2019, 7:25am
Sexe amour couples relations
Photo de Karl Tapales

D’après ce que je sais de la vie, un chagrin d’amour sur cinq se confond avec une blessure narcissique : on croit avoir aimé alors qu’on a juste été humilié. Pour se venger, s’offrent à nous deux options. La première, la plus difficile, consiste à se faire croire que l’autre s’enfile des bières et des sessions de Playstation à outrance avec ses bouseux de potes jusqu’à pas d’heure en se finissant aux pornos payants. Pendant ce temps, vous décidez de choyer votre grandeur en faisant des trucs qui vous font sentir supérieur à votre ex – et mine de rien à tous les autres – pour avoir l’air quand même pas mal antipathique. Vous bookez des rendez-vous avec des spécialistes de la médecine douce dans tous les sens, vous perdez cinq kilos en devenant chiant avec le choix des restau, squattez des vernissages dont tout le monde se fout et des week-ends de couples pour les juger afin d’optimiser théoriquement votre prochaine relation.

Souvent, ces ingrédients feront de vous quelqu’un de gaiement marié avant la crise de nerf (à peu près 35 ans) pour perpétuer la tradition selon laquelle, la seconde option (celle qui rassemble la catégorie qui, après une rupture, se tape plein de gens) est faible et dégueulasse. Faible parce que si sur le moment la perspective d’être le temps d’un quart d’heure dans les bras d’un inconnu (ce que vous étiez autrefois avec la personne aimée semble délicieuse), cela implique souvent une amertume que vous serez prêt à payer pour déstocker de votre mémoire. Ainsi, le monde est divisé entre les ascètes et les jouisseurs. Ce sont les mêmes personnes que l’immobilier clive en deux en offrant d’une part l’occasion d’investir, d’autre part de louer des apparts plus sympas jusqu’à se retrouver sur la paille.

Récemment, je me suis convaincue que cette deuxième catégorie était la mienne et qu’au vu de la façon dont je me portais aujourd’hui, elle méritait d’être défendue.

Pourquoi

En couple, mon rôle de fille a beaucoup consisté à regarder mon corps, comment je pourrais le parfaire pour le rendre absolument désirable et résistant à la moindre difficulté d’accès. Cette charade métaphysique a trouvé refuge dans l’épilation au laser traumatisante de tous les endroits à vocation érotique, c’est à dire tous les endroits, et une pose de stérilet qui m’a couté un malaise vaginal et des douleurs sur plusieurs semaines. Très difficile alors de ne pas amortir ces avantages sur les quelques années qui me restent de seins qui tiennent.

Je pourrais aussi dire que je privilégie d’une vie urbaine à l’offre illimitée, que je suis malheureuse pour dix et que j’ai une peur noire de l’abandon et de la solitude, ou bien que j’ai des antécédents psychologiques pas drôles du tout, me destinant depuis toujours à une sexualité dite « vive ». Autant de raisons aléatoires que je peux me figurer pour éviter d’être confrontée à mon hypersexualité. Car hypersexuelle, je le suis, en grande partie parce que baiser plein d’inconnus ne me lasse pas, compte tenu de l’intérêt sociologique que j’y ai trouvé. À force, l’abondance de mon activité a fait de moi une sorte de centre de recherche clandestin et libéral, où, de bonne grâce, je me trouve fonctionnaire du hasard.

Si les gens sont nuls, c’est précisément parce qu’on ne les connaît pas

Du côté de ceux pour qui une rupture annonce le brusque début de règne d’une errance sexuelle tenace, l’idée de se vendre effleure à peine la conscience. Ainsi, les candidats de notre cul, en rendant la monnaie de notre pièce n’ont aucune raison de faire un quelconque effort pour se rendre inoubliables. C’est un échange honnête, un hit pour les best-sellers à la cons qui s’emparent voracement de la leçon opposée « Souris à la vie et tu auras ton CDI ». Si entre gens nuls, on se retrouve là, à vouloir s’enfoncer des trucs et se faire enfoncer des trucs, c’est parce que c’est la dernière issue avant une consommation massive d’anxiolytiques. De surcroit, la plupart du temps que du sexe sordide advient, c’est contre notre gré. L’avantage ici est de contrôler son curseur en en étant l’initiateur.

« Néanmoins, si les expériences foireuses représentent un puits sans fond de ressources à caractère dépressif destructrices, elles façonnent sournoisement dans votre tableau Excel platonique vos futurs critères de sélection »

En m’obstinant à me foutre sur Tinder à la rencontre d’une fille sur laquelle je pourrais purger mon homosexualité refoulée, il me semble avoir appréhendé les abimes des relations humaines. Parce que dans cette catégorie, il y a vraisemblablement plus de couples (laids, selon mon curseur) justement à la recherche d’égarées sexuelles comme moi que de filles individuelles. En ramenant mon cul résigné chez l’un d’eux, je me suis fait offrir deux rails de coke pendant que la fille se pressait la chatte d’envie de me voir niquer son mec. Comme toutes les dynamiques dans lesquelles les sujets de conversations ont une date de péremption équivalente à celle d’un tourteau mort, on a fini par parler de notre signe astrologique. Comme ça prenait, j’ai prétendu être née exactement le même jour que la fille ce qui m’a value d’être accusée de providence. Lorsque, vacillante, j’ai quitté les lieux, je me suis promise, en pissant dans leur hall d’immeuble, qu’ils étaient assez représentatifs des gens nazes, que je convoitais tellement, pour que je stoppe net mon déclin.

Coucher pour réussir

S’offrir un panel monstrueux de plein de gens plus paumés les uns que les autres fait tout de suite l’effet d’une douche froide quand on sort d’une relation. Après avoir idéalisé quelqu’un pendant plusieurs années, s’en séparer va souvent avec la conviction selon laquelle c’était la meilleure personne pour nous et qu’on est trop difficile à aimer pour tout recommencer avec un autre. Néanmoins, si les expériences foireuses représentent un puits sans fond de ressources à caractère dépressif destructrices, elles façonnent sournoisement dans votre tableau Excel platonique vos futurs critères de sélection.

Il faut voir chez une personne pour qui on n’a aucune estime, l’opportunité de s’écouter et de se connaître. Car si les raisons de l’amour demeurent irrationnelles, certaines tares incitent toujours les mêmes conséquences.

En ayant affaire aux plus altérés du cerveau que je connaissais, j’ai appris à ne baiser qu’un corps et pouvoir jouir. Ce qui est pratique en période de creux quand, comme moi, on croyait faire partie des arrogants sapiosexuels. Mais j’ai aussi appris à reconnaître quelqu’un de plus ou moins persistant quand je pense à formuler un « non » clair juste avant d’avoir à le faire. La goutte de trop, rédhibitoire chez une personne qu’on n’aime pas, devient alors une donnée plus décisive que prévu chez une personne qu’on aime et fera avoir une longueur d’avance quant à la pérennité du couple.

Tout a commencé avec un énième email enragé de mon ex que je lisais avec des yeux voletant entre des paupières à moitié closes. Si une telle lecture motive chez vous, comme chez moi, une confirmation d’un pénible dîner de groupe et un retour à pied d’une heure et demie, réfléchissez à deux fois avant d’ignorer des types bourrés et mineurs qui vous hèleront comme des imbéciles de les rejoindre à leur after de merde. Puisqu’après une rupture, ils seront les seuls que vous aurez épargnés de votre présence rabougrie, étranglez votre snobisme et pensez tout de même aux gens à qui il n’arrive rien.

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