Drogue

Comment j’ai vaincu mon addiction aux sodas light

Pendant dix ans, j’ai bu jusqu’à neuf canettes par jour.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
7.9.20
addiction soda light

J'essaie d'écrire cet article, mais je ne pense qu'à ce pack de six canettes de soda light caché dans mon sac. Il m'interpelle. Ces derniers jours, je me suis abstenue de les boire, mais aujourd'hui, elles m’attirent comme si je n'avais aucun contrôle sur moi-même. Alors que je verse les douces bulles dans un verre rempli de glaçons, j'ai la bouche qui bave et les mains qui tremblent d'impatience.

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Bonjour, je m'appelle Natasha et je suis accro aux sodas light.

Si beaucoup de gens ne reconnaissent pas la dépendance aux sodas comme une dépendance, mon histoire me dit le contraire. Tout remonte à 2012.

À l'époque, j'étais en deuxième année d'université. Alors que mes camarades découvraient l'alcool, les cigarettes et la drogue, de mon côté, je ne m'y intéressais pas vraiment. J'avais vu comment l'abus de drogue et d'alcool pouvait détruire des familles et, plus encore, je détestais l'odeur persistante de la fumée de cigarette sur mes vêtements. Ainsi, pendant que mes amis fumaient et buvaient, je me contentais d'une canette d’un liquide couleur caramel, que je sirotais avec plaisir, tout en jugeant mes camarades qui s'adonnaient à des vices que je croyais plus dangereux et plus addictifs.

C'est aussi l'année où j’ai consulté une nutritionniste pour la première fois. Mes terribles habitudes alimentaires m'avaient fait prendre un poids inquiétant et je n’entrais plus dans mes vêtements. La nutritionniste m'a regardée avec pitié. « Vous seriez si jolie si vous perdiez un peu de poids », m'a-t-elle dit. J'ai hoché la tête cordialement, sans me rendre compte à ce moment-là de la portée de ces mots et des préjugés dont ils découlaient. Alors que je lui détaillais les atrocités quotidiennes que j'infligeais à mon système digestif, y compris les boissons gazeuses, elle a pris des notes et m'a dit comment rectifier le tir. Mais elle a fini par me donner un conseil apparemment anodin qui allait détruire mon monde. « Passez aux sodas light, m’a-t-elle dit. Cela vous aidera à satisfaire votre envie de sucreries et vous empêchera d'accumuler des calories supplémentaires. »

« Dès le réveil, j'ouvrais une canette. Sur le trajet de la fac, et, plus tard, du travail, j’avais une canette à la main »

Ça a été un déclic pour moi. J'avais peur qu’elle me demande de renoncer à mon soda adoré. Au lieu de cela, je n’avais qu’à opter pour sa version zéro calorie et j'étais en sécurité ! C'est du moins ce que je pensais. Les années ont passé et ma dépendance s'est aggravée. Dès le réveil, j'ouvrais une canette. Sur le trajet de la fac, et, plus tard, du travail, j’avais une canette à la main. Toutes les heures, mes amis entendaient le craquement, le bruit et le sifflement familiers, suivis d'une gorgée généreuse.

Plus ma tolérance augmentait, plus mon besoin de consommer des boissons gazeuses allégées augmentait également. En 2017, je buvais six canettes par jour. En 2019, ce nombre était passé à sept. Au début de cette année, ce nombre oscillait entre huit et neuf.

Mais ensuite, le confinement dû au coronavirus a été instauré, et mon monde s'est effondré. Soudainement, je ne pouvais plus me procurer ce délicieux plaisir pétillant. J'ai commencé à fouiller dans les applications de nourriture et de livraison sur mon téléphone en espérant que l'une d'entre elles m’en livrerait. J'ai harcelé mon épicier pour qu'il s'approvisionne auprès d'autres magasins. Les commerçants me regardaient avec étonnement empiler des sodas dans mon sac. Je n’arrêtais pas de lire des articles sur la façon dont s’en sortaient les alcooliques qui, depuis le début de la quarantaine, avaient du mal à mettre la main sur une bouteille. Certains avaient eu recours au suicide parce qu'ils n'avaient pas pu obtenir leur dose, d’autres étaient même morts parce qu'ils avaient essayé de remplacer l'alcool par du désinfectant pour les mains. « Quels imbéciles ! me suis-je dit. Ils n'ont aucun self-control ou quoi ? » Bien sûr, j'ai commodément négligé le fait que j'étais moi aussi à la merci d'une dépendance chimique. Ne vous méprenez pas, je ne compare pas une dépendance à l'alcool à une dépendance aux sodas diététiques. Je suis tout à fait consciente des effets néfastes de l'alcoolisme sur le corps et l'esprit. Je ne fais que souligner mon propre oubli et mon manque de perspicacité.

« Je défendais constamment mon habitude, en affirmant que c’était le moins nocif de tous les vices qu'une personne pouvait avoir »

Au fil des années, mes amis et ma famille ont essayé de me faire arrêter. Il n'y a jamais eu un moment où ils m'ont vu sans canette. Je me justifiais en retournant le problème : « Tu fumes dix cigarettes par jour ! Tu crois que c’est mieux ? » ou « Au moins, je ne bois pas et je ne fais pas de black-out à chaque fois qu’on sort ». Je me mettais en colère et je bloquais les gens, les accusant d'essayer de me contrôler. Je défendais constamment mon habitude, en affirmant que c’était le moins nocif de tous les vices qu'une personne pouvait avoir. Mais derrière toutes ces disputes, je commençais lentement à me remettre en question. Même si j'avais réussi à sauver et à corriger dans une certaine mesure mes terribles habitudes alimentaires, ma santé n'avait cessé de se détériorer. J'avais constamment des douleurs dans les articulations, des maux de tête, des vertiges et une vision floue – tout cela me pesait au quotidien. J'en avais également assez de devoir toujours m'assurer d’avoir suffisamment de canettes ou de bouteilles sur moi, où que j'aille.

Cela commençait aussi à faire mal au portefeuille. Si je calcule correctement, en 2019, j'ai dû dépenser environ 80 000 roupies (920 euros) rien que pour des sodas light. Mais je n'appréciais plus la boisson, je commençais plutôt à en avoir besoin. Je n'y prenais plus plaisir. J'avais aussi très peur de ne pas boire de soda light. Cela n'a probablement aucun sens, mais quand vous avez passé une décennie de votre vie à boire une boisson si inoffensive tous les jours – elle est présente partout et vendue légalement –, le fait de ne plus en consommer vous donne l'impression que quelque chose ne va pas. Ce qui était le plus effrayant, c’est que je n'étais pas sûre de pouvoir arrêter. Est-ce que je pouvais juste… ne plus en boire ? Serais-je en paix alors ? Est-ce que j’y penserais à longueur de journée ? Et si quelqu'un m'offrait une canette ? Je me sentais comme une prisonnière, enchaînée par une simple canette.

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Ma prise de conscience a eu lieu en juillet de cette année, lorsque j'ai passé une analyse de sang. Elle a révélé que mon taux de cholestérol était élevé, que mes reins étaient défaillants, que mon foie était en train de s'emballer, que mon cœur était en difficulté et que mes articulations étaient enflammées. J'ai vu le rapport, puis j'ai vu la canette de soda light sur mon bureau. Il ne faut pas vraiment être un génie pour comprendre que les abus systématiques que j'ai fait subir à mon corps au cours de la dernière décennie ont eu pour conséquence de bousiller mes paramètres.

Les recherches indiquent que la combinaison mortelle d'édulcorants artificiels comme l'aspartame, la caféine et le gaz peut rendre les boissons gazeuses addictives, qu'elles soient ordinaires ou diététiques. Si certaines théories affirment que la propension à la dépendance est un trait génétique, d'autres affirment qu'une fois la tolérance acquise, les centres de récompense du cerveau sont de plus en plus sollicités. Selon la nutritionniste Cordialis Msora-Kasago, lorsque vous buvez du soda light, cela déclenche vos récepteurs gustatifs (à cause des édulcorants artificiels) et prépare votre cerveau à une récompense qui n'est finalement pas reçue. Les centres du plaisir dans le cerveau sont alors surstimulés, ce qui vous pousse à boire une autre canette. Les sodas light perturbent également nos sens face à des aliments naturellement sucrés comme les fruits, explique Brooke Alpert, diététicienne et auteure de The Sugar Detox. « Les édulcorants artificiels déclenchent l'insuline, qui place votre corps en mode de stockage des graisses et entraîne une prise de poids », dit Alpert.

Dans mon cas, j'étais convaincue que je ne faisais aucun mal à mon corps grâce à l'étiquette « zéro calorie ». Mais si j'étais satisfaite de ne pas avoir pris de poids, je ne me suis jamais interrogée sur les retombées des autres ingrédients contenus dans ma canette. Bien que les résultats des études sur les sodas diététiques varient, certaines ont établi un lien avec le diabète, les maladies cardiaques et un risque accru de maladie rénale chronique. Les géants du coca-cola ont également fait l'objet de poursuites judiciaires car le mot « light » lui-même est « faux, trompeur et illégal ».

Quand j'ai vu les résultats de mes tests en juillet, j'ai finalement décidé de me sevrer progressivement. J’ai craqué au bout de deux jours. J'ai donc décidé d'arrêter d'un coup. Cela n'a duré que deux jours aussi. Puis, j'ai essayé à nouveau. Maintenant, cela fait quelques jours que je remplace ma dose de soda par de l'eau et de la limonade faite maison.

Avec le recul, je pense que ma dépendance est liée à des années de faible estime de moi-même, d'anxiété et de stress. On m'a fait croire que j'avais besoin de perdre du poids, que j'avais besoin d'être calme, que j'avais besoin d'être détendue. Je ne pourrais jamais être simplement moi. Je n'ai jamais pris le temps de vraiment comprendre d'où venait la tension sous-jacente et comment je pouvais y faire face de manière efficace et saine. Je l'ai simplement traitée de manière inégale grâce à un remontant instantané : le soda light.

Mais j'essaie, jour après jour. Je suis « clean » depuis un certain temps maintenant, et je me sens à la fois craintive et pleine d'espoir. Je me suis assise pour écrire cet article parce que c'est la seule façon de donner un sens à mes pensées confuses. Le verre que j'ai décrit au début ? Je vais le jeter dans les toilettes.

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