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Comment je suis devenu agent de joueurs esport

Depuis près de quatre ans, le créateur français de l’agence Prodigy, Jérôme Coupez, s’occupe des meilleurs joueurs du monde.
23 juillet 2020, 7:02am
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Jérôme Coupez (à droite) avec ZywOo, le meilleur joueur du monde de CS:GO.

Alors que l’esport poursuit tranquillement son petit bonhomme de chemin vers la professionnalisation, le secteur voit se développer depuis quelques années un nouveau métier : celui d’agent de joueurs. Si les sommes qui arrivent dans le secteur sont chaque semaine un peu plus grosses, les joueurs ne prêtaient généralement pas trop attention aux astérisques disséminés tout le long des contrats signés. Jusqu’à se retrouver bloqués dans une équipe, ne plus être payés ou encore en s'apercevant avoir cédé tous leurs droits à l’image à leur équipe.

Pour éviter ce genre de désagréments, Jérôme Coupez, un Français de 31 ans, met depuis près de 4 ans son nez dans les contrats des esportifs, notamment ceux de Mathieu « ZywOo » Herbaut, le meilleur joueur du monde de Counter-Strike. On a profité de la trêve estivale pour passer un coup de fil à celui qui a depuis monté son agence (Prodigy Agency) pour comprendre comment il s’était retrouvé là et si les équipes voyaient d’un bon œil l’arrivée des agents dans un business qui ressemble encore un peu au Far West.

VICE : C’est encore peu commun d’être agent de joueurs esport. Comment tu t’es retrouvé là-dedans ?
Jérôme Coupez : Il y a très longtemps, environ dix ans, j’étais moi-même joueur. Mais c’était une époque où il n’y avait pas vraiment de carrière à y faire, que ce soit en tant que joueur ni même dans le marketing ou autre. Du coup, j’ai fait mes études et en alternance, et j’ai travaillé dans le sport, principalement le sport-automobile pour les 24 Heures du Mans et en Formule 1. Je m’occupais du marketing, du business development, ou encore de la gestion de pilotes. Pas mal de choses qui peuvent s’appliquer à l’esport en fait. Puis, il y a quatre, cinq ans, l’esport a commencé à se développer sérieusement et j’y suis revenu en tant que consultant pour des marques et des équipes. Et c’est à ce moment-là, que j’ai commencé à accompagner quelques joueurs pour le développement de leur image, la recherche de sponsors. Petit à petit, ça m’a pris de plus en plus de temps, et je me suis retrouvé à gérer leur carrière, négocier leur contrat. Entre temps, j'ai accepté un poste de Head of Marketing pour la plus importante entreprise esports et le plus important organisateur d'événements esports en Asie du Sud-Est. Dans le même temps, vu que cela se passait bien avec les joueurs dont je m’occupais, d’autres joueurs du « Tier 1 » [le haut du panier] ont commencé à me contacter et je m’y suis mis à plein temps.

« On parle de salaires de 10, 20, 30 ou 40 000 euros par mois, selon les jeux »

Si bien que tu as ouvert ton agence, Prodigy.
Oui, j'ai décidé de quitter mon poste en Asie pour me concentrer sur l'accompagnement des joueurs et cela maintenant fait un an et demi qu’on a ouvert. En fait, je me suis assez vite aperçu qu’il y avait un gros manquement sur l’accompagnement global des joueurs. Venant du sport, je pensais vraiment que c’était déjà bien développé, vu les sommes mises en jeu, les gros salaires… Mais en réalité, les joueurs étaient un peu livrés à eux-mêmes et ils se retrouvaient à signer des contrats qui pouvaient s’avérer être très bloquants. N’ayant pas d’agents ni d’avocats, les joueurs signaient sans lire tous les détails des contrats qu’on leur mettait sous le nez. Ils étaient déjà bien contents d’être payés pour faire ce qu’ils aimaient et ne cherchaient pas plus loin.

Donc avant l’arrivée des agents, des joueurs se faisaient avoir par les structures ?
C’est arrivé énormément de fois. C’est aussi ce qui explique le succès de notre agence. On arrivait à un moment où l’esport devait se professionnaliser avec des sommes de plus en plus importantes. On parle de salaires de 10, 20, 30 ou 40 000 euros par mois, selon les jeux. Et les joueurs ont compris qu’ils avaient besoin d’être accompagnés pour éviter de se retrouver dans des situations pas forcément agréables.

Du type ?
Des joueurs étaient bloqués dans une équipe qui ne voulaient pas les vendre, d’autres n’étaient plus payés ou virés d’une équipe sans préavis. Ce qui peut être assez déstabilisant. Il y a vraiment pas mal de détails sur lesquels il faut s’attarder dans un contrat : comment une équipe peut résilier le contrat ou encore comment le salaire évolue si le joueur est « benched » [mis sur le banc].

Les équipes avaient donc beaucoup de pouvoir sur les joueurs…
Au lancement de Prodigy, mon idée c’était un peu de rééquilibrer la balance entre les équipes et les joueurs. On dit souvent que les joueurs sont ceux à être les mieux payés dans l’esport – ce qui est vrai – mais la balance penche quand même du côté des équipes. Par exemple, un joueur qui n’est pas conseillé va se retrouver à signer un contrat où il n’a pas le droit aux sponsors individuels, tout revient à l’équipe.

On imagine donc que les équipes ne voient pas forcément d’un bon œil l’arrivée d’agents ?
Ça dépend des équipes. Au début c’était compliqué, notamment pour les équipes qui avaient eu de mauvaises expériences avec de mauvais agents. Vu qu’il n’y a pas de certifications pour les agents esport, tout le monde peut se déclarer agent. Il va falloir faire un peu le ménage là-dedans d’ailleurs. Donc, on a d’abord essayé de recréer une confiance entre les agents et les équipes, en leur expliquant qu’on n’était pas en guerre. Mais certaines équipes ne nous accueillent pas forcément les bras ouverts, parce qu’elles savent bien que l’on va négocier de meilleurs termes pour le joueur, que si elles négociaient en direct avec lui. Du coup, il reste quelques réfractaires. Il y a même des équipes qui ne prennent pas de joueurs qui ont un agent. Mais à mon avis, cela ne durera pas.

« Des équipes font signer aux joueurs des contrats qui stipulent que l’équipe possède 100 pour cent des droits intellectuels et droits à l’image des joueurs »

Quel est l’intérêt pour les équipes de t’avoir en interlocuteur ?
Quand un CEO ou un General Manager d’une équipe négocie un contrat avec moi, cela enlève tout l’affect qu’il pourrait avoir s’il était en direct avec le joueur. Si le joueur demande un certain salaire, et que l’équipe propose deux fois moins, le joueur va se dire « Oh, ils me prennent pour une buse en fait, je n’ai pas envie de rester là », ce qui peut affecter le mindset d’un joueur sur le long terme et avoir donc un effet sur la performance – ce qui intéresse donc directement les équipes. En revanche, si je fais l’interface, je m’occupe de la négociation sans donner tous les détails à mon client. Comme ça, il ne sait pas qu’ils voulaient le payer deux fois moins que ce qu’on a fini par obtenir et tout le monde est content. Le joueur comme l’équipe.

Les contrats dans l’esport sont assez semblables à ceux que les joueurs de foot ou de basket signent ?
On discute généralement des mêmes choses dans le sport ou l’esport : la durée du contrat, le salaire, les bonus, comment rompre ou non le contrat, est-ce qu’il y a un buy out [un prix de transfert fixé] ou non… Mais il y a tout de même un aspect qui est bien particulier à l’esport, c’est la question des droits à l’image. Et c’est un des points sur lesquels je bataille pas mal en ce moment. Des équipes font signer aux joueurs des contrats qui stipulent que l’équipe possède 100 pour cent des droits intellectuels et droits à l’image des joueurs. Dans le foot par exemple, c'est différent : en gros, le joueur garde ses droits à l’image, mais donne une licence d’exploitation au club qui le signe. Or, dans l’esport, l’équipe demande quasiment systématiquement la cession des droits d’images du joueur. Du coup, le joueur ne peut plus rien faire hors du cadre de l’équipe, et ne peut pas capitaliser sur sa propre image – par exemple pour avoir des sponsors individuels.

Comment tu te rémunères ?
On touche mensuellement une commission sur le salaire des joueurs qu’on représente. Puis on touche aussi une commission sur le marketing : par exemple, pour les sponsors individuels ou les campagnes de pub, on gère tout pour le joueur, puis à la fin on prend un pourcentage sur la rémunération totale de la campagne.

Tu sais si vous êtes nombreux à faire ton métier en France ?
Je pense qu'il n'y a pas plus d’une petite dizaine d’agents avec une bonne réputation. Mais c’est assez difficile à dire, puisqu’il n’y a pas encore de certification, ni de réglementation. Donc le petit cousin de 17 ans d’un joueur peut se déclarer agent, alors qu’il n’a pas d’entreprise derrière, ni d’assurance…

C’est un peu le Far West pour le moment…
On est en train de travailler sur la question avec l’Esport Integrity Commission (ESIC), qui a réuni dernièrement un comité de plusieurs agences, dont la notre, pour travailler sur une certification des agents. Pour le moment, on propose l’établissement de critères minimums pour devenir agent. L’ESIC va ensuite prendre nos remarques en compte et va travailler en indépendance pour fournir cette certification. Au bout du compte, cela devrait aboutir à une sorte d’annuaire où les agences et agents peuvent apparaître, ce qui permettra aux joueurs de voir s’ils ne sont pas approchés par des gens peu sérieux.

L’esport se professionnalise encore donc un peu plus. Quel est ton regard sur l’évolution du secteur depuis quelques années ?
On est sur la bonne voie. Maintenant c’est bon, l’esport est reconnu comme un sport, les joueurs comme des athlètes. Mais on reste un marché assez jeune, puis il y a encore des améliorations à apporter. Par exemple, sur la question des calendriers pour Counter-Strike, c’est assez dingue. Le rythme des compétitions et des déplacements n’est pas pérenne. Des équipes sont en déplacements plus de 30 semaines dans l’année, sans compter les boot camps et autres moments dédiés à l’équipe. Parfois, des joueurs jouent une finale aux US et le lendemain dans la journée, ils enchainent avec leur rentrée dans un tournoi en Europe. Du coup, on se retrouve avec des joueurs en burn out, d’autres blessés aux poignets, aux mains, aux tendons, parce qu’ils jouent trop. J’ai plein de joueurs qui m’appellent pour me dire qu’ils saturent. Ces dernières semaines, j’ai passé pas mal de temps à organiser des rendez-vous avec des médecins aux quatre coins de l’Europe pour des joueurs blessés.

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