Alice Pallot îles Eoliennes Stromboli
Culture

Volcan, mythes et climat : Alice Pallot immortalise les incertitudes

Comment la photo personnifie la nature mais peut aussi sensibiliser sur la crise climatique.
HP
Brussels, BE
24.9.20

Il est plus que jamais temps d’agir. Ce 25 septembre, VICE Media Group publie exclusivement sur la crise climatique. Cliquez ici pour plus de contenu.

Originaire de France et installée à Bruxelles depuis ses études en photo à La Cambre, Alice Pallot (25 ans) questionne la relation entre l’être humain et la nature dans l’ensemble de son travail et notamment avec son projet « l’île Himero ». Cette série est le résultat d’expériences et de rencontres sur les îles Éoliennes à travers lesquelles Alice interroge le thèmes des éruptions volcaniques. Ces images, qu’elle perçoit elle-même comme des « documentaires poétiques », adoptent une esthétique visuelle qui joue sur l'ambiguïté entre réalité et imaginaire, pour finalement interroger la place de l’humain face à la puissance de son environnement et pousser le spectateur à analyser ces photographies porteuses de sens.

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On a discuté du processus qui a donné forme à ce projet, et du rôle essentiel et sensibilisateur que peut avoir la photographie dans la lutte pour le climat.

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VICE : Salut Alice. Pourquoi t’as décidé de travailler sur l’éruption des volcans ? 
Alice : Le point de départ a été mon voyage à Stromboli en juillet 2017 pour faire l’ascension du volcan qui est le seul en activité continue en Europe. Il y a une éruption environ toutes les dix minutes. J’ai été subjuguée par ce voyage, par l’énergie presque surnaturelle qui se dégageait du volcan et par la vie qu’il y a sur cette île. Cette énergie m’a donné envie de créer. J’étais stupéfaite par la volonté des gens d’habiter au pied d’un volcan en activité. Je voulais comprendre ce lien entre l’être humain et la nature. Dès mon retour à Bruxelles, je me suis documentée et j’ai constaté que les volcans véhiculent souvent l’image de la destruction ou de la maladie. Le documentaire « Au rythme de la terre » va à l’encontre de cette image négative et m’a beaucoup inspirée. J’ai donc voulu aborder le thème des éruptions volcaniques de manière plus positive. J’ai également rencontré une volcanologue belge avec qui j’ai travaillé pendant plusieurs mois à Bruxelles, cette rencontre a été déterminante pour démarrer le projet.

« J’ai fait l'ascension du Stromboli avec un volcanologue local qui parlait du volcan comme d’une personne et avec un sentiment amoureux. Cet aspect fusionnel m’a encouragée à faire ce projet. »

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Comment t’as collaboré avec les volcanologues et les habitant·es de Vulcano et Stromboli ?
En avril 2018, je suis retournée à Stromboli puis à Vulcano où j’ai réalisé la série « l’Île Himero ». J’ai à nouveau fait l'ascension du Stromboli avec un volcanologue local qui parlait du volcan comme d’une personne et avec un sentiment amoureux. Cet aspect fusionnel m’a encouragée à faire ce projet. En montant ce volcan et celui de Vulcano, j’ai ressenti la même forme d’omniprésence.

Le volcanologue m’a aussi fait rencontrer les habitant·es de l’île. Iels étaient assez curieux·ses, d’autant plus qu’à cette période, l’activité touristique reprend à peine. Après avoir écouté plusieurs de leurs récits, j’ai eu envie de raconter leur expérience quotidienne et de parler de cette ascension comme d’un mirage envoûtant, d’une élévation surnaturelle vers le cratère. « Île Himero » veut dire « l’île chimère » en espéranto. J’ai choisi ce titre car la série est une association visuelle de mes expériences à Stromboli et à Vulcano, de mes ressentis et des vécus locaux.

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Certaines images paraissent presque surnaturelles, comment t’as pensé cette série ?
Je réalise mes photos de manière très instinctive, sans savoir ce que je vais en faire à l’avance et avec très peu de retouches. J’aime la photographie de l’instant T, ça laisse place au risque, à la découverte, aux surprises.

Pendant l’ascension de Vulcano, un brouillard épais s’est formé quand je suis arrivée aux bordures du cratère, tou·tes les touristes sont redescendu·es. C’était comme une fumée qui se confondait avec les fumerolles du volcan. Le vent était tellement fort qu’on pouvait à peine avancer. C’est à ce moment précis que je suis arrivée en haut du cratère et que j’ai pris en photo cette bouche béante, telle une immersion au centre de la terre. Ce moment était d’autant plus intense grâce aux récits et mythes que j’avais lu avant mon voyage. La limite entre fiction et réalité était très fine pour moi, c’était comme si mon esprit s'abandonnait face à la manifestation de la puissance de la nature.

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Le projet illustre l'ambiguïté qu’on peut parfois ressentir entre la réalité de l’ascension et certaines croyances qu’il y a sur les volcans. Il illustre les visions surnaturelles que ces croyances évoquent, tout en renvoyant à l’idée d’une terre fertile, d’une nature en pleine effusion, sans aucun contrôle, dépassant l’imaginaire de l’être humain.

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J’ai lu que tu associais la personnification du volcan à la madone de Stromboli. Pourquoi ce lien entre cet élément naturel et cette figure féminine ?
Certain·es habitant·es de l’île personnifient le volcan de Stromboli et l’appellent « Iddu » qui veut dire « lui », mais le volcanologue avec qui j’ai échangé le percevait comme une femme, une mère nourricière dont les éruptions s’apparentent à des manifestations divines. La madone est une des figures importantes de l’église de Stromboli, c’est une statue que j’ai trouvée très imposante et habitée. Il y avait donc un lien évident pour moi entre cette figure religieuse et le mythe sur les éruptions du volcan, c’est pourquoi je l’ai personnifié en tant que madone.

« Certain·es habitant·es de l’île personnifient le volcan de Stromboli et l’appellent “Iddu” qui veut dire “lui”, mais le volcanologue avec qui j’ai échangé le percevait comme une femme, une mère nourricière dont les éruptions s’apparentent à des manifestations divines. »

T’as fait d’autres projets où l’environnement et le territoire sont mis en avant. Quelle place tu donnes à la nature dans ton travail ?
Il y a un message sur la relation entre l’être humain et la nature derrière chacune de mes séries. Dans « Les récifs tissent des toiles », je montre une réserve naturelle comme un monde du silence fantasmagorique. Je voulais redonner vie à un paysage aride et éteint en expérimentant avec les déchets trouvés dans cette réserve.

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La série « Oasis », réalisée avec Elena Seegers et Simon de Dreuille de Botanical Agency, a été l’occasion de questionner l’ambivalence de l’industrie florale, entre la beauté véhiculée par les fleurs et les ravages que ce commerce peut entraîner, comme n’importe quelle industrie. « Oasis » est le nom du produit vedette de la société américaine Smithers-Oasis, spécialisée dans la fabrication de blocs verts de mousse à base de plastique très utilisée dans le design floral. Cette mousse est excessivement toxique et non biodégradable. Elle se décompose rapidement en une poudre fine, source d’une pollution durable, diffuse et agressive.

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Quel est le message que tu veux transmettre ?
À une époque où on doit reconsidérer nos techniques et choisir comment on veut s’engager dans la biosphère, je pense qu’il est nécessaire de proposer des images immersives qui livrent des éléments et des détails qui invitent à réfléchir et à repenser nos actions.

« La photographie est un vecteur essentiel dans la lutte pour le respect de l’environnement car elle permet de susciter une prise de conscience, de sensibiliser et d’avoir un regard sur ce qui se passe à l’autre bout du monde. »

Donc la photographie peut servir la cause du climat ?
La vision que j’ai de la photographie, à la fois contemplative, narrative et attractive, est porteuse de messages. C’est un vecteur essentiel dans la lutte pour le respect de l’environnement car elle permet de susciter une prise de conscience, de sensibiliser, d’avoir un regard sur ce qui se passe à l’autre bout du monde, dans des lieux qui nous sont inconnus. Elle informe visuellement, ce qui peut avoir un impact très direct.

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Partager ces images qui montrent une dichotomie entre une esthétique envoûtante et la réalité d’une situation chaotique permet de réfléchir à la manière dont on veut s’engager dans notre vie au quotidien. La question du climat est présente dans les choix qu’on fait et la photographie met en avant ces choix.

Alice Pallot expose le projet « l’île Himero » à la Biennale de L’image Possible de Liege 2020, la jeune photographe dans la Galerie Satellite jusqu’au 15 Novembre à Liège.

L’artiste sera présente le 24 Septembre, le 10 et le 25 Octobre.

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