Avec ceux qui s'apprêtent à se faire piquer leur job par un robot
Illustrations par Robin Renard.
FRANCE

Avec ceux qui s'apprêtent à se faire piquer leur job par un robot

Traducteurs, avocats, joueurs de poker professionnels : vos jours sont comptés.
Paul Douard
Paris, FR
4.4.17

Le monde du travail est chaotique. Soit vous êtes au chômage et enchaînez les entretiens collectifs dans des salles surchauffées, soit vous restez planté devant un écran à remplir les cases d'un tableur Excel, au milieu d'un espace de coworking dont le seul lieu de détente se situe au niveau des toilettes. Comme si cette peinture contemporaine de l'Enfer ne suffisait pas à vous donner envie de vous frapper le crâne contre un coin de table, sachez que vous pourriez bientôt vous faire remplacer par des intelligences artificielles enfermées dans des boîtes en acier : à savoir des robots. Si – comme le rapporte Forbes – Emmanuel Macron voit cela comme « une opportunité » et Jean-Luc Mélenchon comme « une régression sociale », il est surtout clair que les machines ne demandent pas d'augmentation, ne se syndiquent pas et ne doivent pas partir plus tôt le vendredi pour prendre leur train.

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Une enquête publiée en 2016 par l'Organisation de coopération et de développement économiques explique que la robotisation devrait détruire « seulement » 9 % des emplois en France d'ici 2025. À rebours de ce que la plupart des gens pensent, les métiers les plus manuels – chaînes de montages, caisses de supermarchés et autres office manager – ne sont pas les seuls à être visés. Dans une tribune récemment parue dans la Harvard Business Review, les chercheurs Daniel et Richard Susskind affirment que des professions traditionnelles – médecins, avocats, comptables – seront progressivement remplacées par des systèmes automatisés. Selon eux, le jugement, la créativité et l'empathie dont font normalement preuve la plupart des êtres humains ne seront plus indispensables à l'avenir – et pourraient même être copiés. Les deux chercheurs soutiennent ainsi que les robots les plus perfectionnés seront capables d'apporter des réponses plus adaptées que nous à des problèmes complexes.

Même si le jour où tous nos aspirateurs sans fil nous prendront en otage n'est pas encore arrivé, ces prédictions ne semblent plus s'inscrire dans un futur fantaisiste – comme celui des voitures volantes que nous attendons toujours. J'ai naturellement voulu savoir où nous en étions à ce niveau – et surtout, si j'allais devoir prochainement former mon successeur robot.

Illustrations par Robin Renard.

Illustrations : Robin Renard

L'un des premiers secteurs qui risque fort de se faire bananer est la traduction. Alors que 99 % des lycéens de France utilisent déjà leur téléphone en cours d'anglais, beaucoup d'entreprises font appel à des traducteurs. Oui, traducteur est un métier – comme me l'explique Sandra, elle-même traductrice : « Je ne pense pas qu'un robot puisse traduire. Il "prétraduit" ; il offre l'équivalent mot à mot d'un texte en une fraction de seconde, mais il faut un traducteur humain pour rendre le tout intelligible. » En effet, il est parfois délicat pour un robot de comprendre une blague et de la retranscrire dans une autre langue. Pourtant, Google Translate semble tout faire pour éradiquer les traducteurs de cette planète, pour le plus grand bonheur des dirigeants d'entreprises. Il y a seulement quelques mois, Google annonçait utiliser un nouveau système pour la traduction. Il ne s'agit ni plus ni moins que de systèmes informatiques qui recréent le cerveau humain et son système nerveux, pour ainsi traduire des phrases entières et en saisir le contexte.

Mais tout n'est pas encore au point. Dans un article publié en septembre dernier, la firme américaine reconnaissait elle-même que son logiciel avait encore du chemin à parcourir : « Google Neural Machine Translation est toujours capable d'erreurs importantes qu'un traducteur humain ne ferait jamais, comme […] traduire une phrase de manière isolée plutôt qu'en l'incluant dans le contexte du paragraphe ou de la page ». Pour Sandra, cela ne fait pas de doute : « Un robot enfile les mots comme des perles sans aucune nuance. C'est un métier d'écriture et de réflexion, qui nécessite beaucoup de recherches sur un sujet donné si l'on veut retranscrire un texte équivalent au texte d'origine, qui générera la même compréhension chez le lecteur. » Le combat ne fait que commencer.

« Il ne faudrait pas sous-évaluer les compétences et les comportements dont seuls les humains sont à ce jour capables : faire preuve d'empathie ou d'intuition, avoir une pensée stratégique, négocier. »

Les avocats sont eux aussi dans le collimateur des machines. En février dernier, Joshua Browder, un étudiant anglais en informatique de 19 ans avait lancé un « robot avocat ». Sobrement intitulé DoNotPay, la machine vous propose de trouver la faille juridique de votre amende de train, entre autres, rien qu'en répondant à quelques questions. Elle rédige ensuite le courrier de contestation que vous n'avez plus qu'à envoyer – le tout gratuitement. Selon le site Techinsider, le programme aurait permis d'éviter près de trois millions d'euros de contraventions, avec un taux de réussite estimé à 60 %. Maître Klm – une avocate pénaliste depuis sept ans avec qui j'ai pu discuter sur Twitter – ne se réjouit évidemment pas de cette arrivée soudaine d'intelligences artificielles : « C'est une aberration. On ne peut pas robotiser ce qui relève de l'humain. Le métier d'avocat recouvre trop de réalités diverses. Cela ne pourra jamais s'appliquer aux droits des personnes, ou au droit pénal. À la limite, pour faire du copier-coller de contrats peut-être, ou de la recherche de jurisprudence. Mais c'est tout. »

C'est en fait exactement le boulot de Ross, le nouvel employé du cabinet d'avocats américain BakerHostetler. Embauché en mai dernier en tant que « robot avocat », comme le rapporte Quartz, Ross planche sur les entreprises en difficulté. S'il n'est pas destiné à plaider – pour l'instant –, Ross fera surtout des tâches ingrates : à savoir faire des recherches dans des documents jurisprudentiels pour le compte de l'avocat – le vrai. Pour Maître Klm, « ce système serait forcément néfaste au pénal car le principe de personnalisation de la peine s'oppose catégoriquement à la robotisation. On ne peut pas rendre des peines automatiques, sauf exception ». En attendant, Ross a été créé à l'aide de Watson, le supercomputer d'IBM et il a même gagné le jeu télévisé Jeopardy. Si la machine se rapproche doucement de l'Homme mais ne l'enterre pas, ce serait parce que nous sommes irremplaçables, selon certains chercheurs. Florence Gsell, professeur de droit à l'université de Lorraine, expliquait récemment dans Les Échos qu' « il ne faudrait pas sous-évaluer les compétences et les comportements dont seuls les humains sont à ce jour capables : faire preuve d'empathie ou d'intuition, avoir une pensée stratégique, négocier. »

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Mais est-ce vraiment le cas ? Si l'intuition est « l'intelligence qui a commis un excès de vitesse » selon le sociologue Henry Bernstein, nous rendrait-elle vraiment unique ? Marie-Alice Mathis, chercheuse en neurosciences, m'explique le fond du problème : « L'esprit humain a deux modes de fonctionnement distincts, notamment pour le jugement et la prise de décision. Le système 1 est automatique, émotionnel et inconscient, alors que le système 2 est rationnel et analytique, mais demande du temps et de l'effort. Les principes logiques du système 2 sont connus, et un humain est capable d'expliquer le raisonnement qui lui a fait atteindre une certaine conclusion à partir de certaines données. Le système 1 cependant, donne une réponse immédiate, et la conscience n'a pas accès aux mécanismes qui ont produit cette réponse, et c'est pour cela qu'il est difficile de développer des heuristiques [stratégies intuitives] en informatique : nous ne savons pas comment l'esprit arrive à ces conclusions. » Une intuition difficile à reproduire, mais pas impossible.

Une négociation commerciale est comme une partie de jeu de go, et pour l'instant l'ordinateur a défoncé le champion du monde du jeu de go. Dans un autre registre, Garry Kasparov s'est fait voler son titre de champion du monde aux échecs par un robot en 1994, tandis que le champion du monde du jeu de go s'est récemment fait surpasser de la même manière. Pour Marie-Alice Mathis, cela est avant tout logique. « dans les cas où on applique une stratégie analytique, les ordinateurs ont l'avantage sur l'esprit humain puisqu'ils peuvent calculer bien plus de possibilités par seconde », mais ces deux défaites montrent surtout « que les heuristiques inventées par des humains en utilisant leur système 2 (celui de la pensée rationnelle) sont désormais supérieures aux heuristiques expertes du système 1 humain. » En gros, l'homme a fabriqué une sorte d'intuition artificielle basée sur son intuition personnelle mais en utilisant sa réflexion – et il a donc créé quelque chose de bien meilleur capable de le prendre à son propre jeu.

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Récemment, ce sont quatre des meilleurs joueurs de poker mondiaux qui se sont fait tondre par une nouvelle intelligence artificielle, Libratus, lors d'un tournoi – comme le rapporte The Guardian. « Ils se sont battus du mieux qu'ils pouvaient », a expliqué l'un des créateurs de l'IA, Noam Brown. Sachez que ce programme a appris le poker de lui-même, comme l'explique Brown : « Nous n'avons pas expliqué à Libratus comment gagner au poker. Nous lui avons appris les règles de base et dit "à toi de trouver la meilleure façon de gagner" ». Cette actualité est particulièrement intéressante car le poker est un sport dont la réputation est basée sur des compétences spécifiquement humaines, comme le bluff, et donc l'intuition. Cette lourde défaite infligée aux joueurs de poker est d'autant plus incroyable puisque normalement : « les joueurs ne se contentent pas de calculer toutes les possibilités de coups, ils ont également des stratégies partielles apprises, et ils sont capables d'évaluer une situation et de dire si l'un des joueurs est proche de la victoire. C'est cette intuition (qui fait appel au système 1), en plus de leurs facultés analytiques (mise en œuvre du système 2), qui font d'eux des experts du jeu », explique Marie-Alice Mathis.

Le problème n'étant pas de se faire aider par des robots, au contraire, mais plutôt de ne pas dépasser la limite où ce seront eux qui apporteront les réponses et nous les idiots du village.

A priori, votre micro-ondes ne bluffe jamais – sinon, je vous conseille d'arrêter la drogue. Mais si ces intelligences peuvent faire déjouer les meilleurs joueurs d'échec, de poker ou de jeu de go, il n'est pas débile de penser qu'elles pourraient très bien nous remplacer pour vendre des voitures, des PEL à taux réduit ou plaider devant une cour d'assises.

Si passer un entretien à côté d'un robot n'est peut-être pas pour demain, il est certain que leur arrivée est inéluctable. Le cas des chauffeurs de taxi et de VTC est déjà très parlant. Si Uber et Tesla veulent lancer des taxis autonomes, ces derniers sont déjà présents à Singapour par le biais de la société nuTonomy. Néanmoins, le dernier rempart face à une invasion semble être le lien social. Aujourd'hui il y aurait plus de 60 000 taxis et 25 000 VTC en France. Parmi eux, Malik : « Je n'arrive pas à concevoir ce service durablement car rien ne remplace la relation humaine. Quand un touriste étranger arrive à Paris, il a besoin de renseignements pratiques, où manger, sortir, etc. Il faut aussi charger les bagages, rouler un peu plus vite que la normale si le client est pressé. Ce contact humain reste important. »

Le problème n'étant pas de se faire aider par des robots, au contraire, mais plutôt de ne pas dépasser la limite où ce seront eux qui apporteront les réponses et nous les idiots du village – auquel cas ils pourraient rapidement comprendre notre inutilité, et décider, comme les chats, que leur heure viendra.

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