Plus près de toi, ma pinte : le pasteur qui prêchait à la bière pour convertir les fidèles

Plus près de toi, ma pinte : le pasteur qui prêchait à la bière pour convertir les fidèles

Aux États-Unis, les hommes d’Église séduisent leurs ouailles en quittant l'autel pour le bar et en donnant aussi bien dans le spirituel que les spiritueux.
28 septembre 2016, 10:00am

Les jeunes ont tendance à fuir la religion et les lieux de culte comme la peste. Même les chrétiens de longue date restent chez eux le dimanche. Un tiers des kids de l'an 2000 revendique leur appartenance à aucune église ou groupe religieux. Et ça semble difficile à croire mais d'ici 2050, près de 106 millions de fidèles devraient renoncer à leur foi chrétienne.

Après avoir suivi pendant des siècles une doctrine ultra-rigide, les dirigeants de l'Église se sont soudainement retrouvés face à un choix : se remettre en question, s'adapter ou disparaître. De plus en plus de prêtres ou de pasteurs échangent avec leurs paroissiens non pas près de l'autel, autour d'une goutte d'eau bénite, mais sur le zinc, avec quelques pintes.

La Basilique de St. Josaphat dans le Milwaukee qui a fondé le groupe Brewing The Faith (Brassons la foi) ou la chaîne Pub Theology, enseigne très populaire dans plusieurs villes des États-Unis, donnent dans le spirituel aussi bien que dans les spiritueux. Nous avons rencontré le pasteur Brandon Brown qui appartient au CollectiveMKE de Milwaukee pour parler de cette tendance et de son propre rendez-vous alcoolisé, le Jesus & Beer, lors duquel athées comme croyants se rencontrent autour d'une bière pour parler de leur foi.

MUNCHIES : Que dit la Bible à propos de la bière ? Pasteur Brandon Brown : Plusieurs choses. Assez ironiquement, le texte souligne qu'il ne faut pas se bourrer la gueule parce que ça peut mal finir. Un chrétien conservateur pourrait donc lire le passage et conclure : « la Bible dit qu'il ne faut pas boire ». C'est faux. Même dans ce passage, il n'est mentionné nulle part que le fait de boire est mauvais. Ce passage de la Bible est une leçon de bon sens : si tu bois et fais des choses que tu vas regretter, alors tu regretteras d'avoir bu.

La Bible dit qu'il faut manger, boire et profiter de la vie. J'adore les bières belges. En général, je dis aux gens que « je n'aime pas la bière, je l'adore. » L'humanité a passé tellement de temps à peaufiner son savoir-faire pour insuffler de la vie dans ces bières et ces vins exceptionnels, que ce serait gâcher une part de son humanité que de ne pas y goûter.

Qu'est-ce qui se passe pendant une soirée Jesus & Beer ? Est-ce qu'il y a une messe ? C'est un rassemblement. On peut y parler politique, croyances néfastes ou versets de la Bible.

Et qui vient à ce genre de pot chrétien ? Toutes sortes de personnes. Les habitués sont ceux qui se posent des questions très particulières, ceux qui explorent leur foi. Ce sont aussi des gens qui s'intéressent à Jésus mais pas à la religion – des agnostiques, des gens curieux qui demandent par exemple « pourquoi les Chrétiens supportent Donald Trump et pas Hillary ? »

Et est-ce qu'il y a une tranche d'âge présente en particulier ? Pas du tout. Ça va des septuagénaires à cette jeune fille de 19 ans qui a dû se faire accompagner par son père pour rentrer dans le bar et qui ne buvait que de la root beer sans alcool.

Est-ce que tu essayes quand même d'attirer les plus jeunes, ceux qui semblent se désintéresser de l'Église ? Je pense que chaque génération perçoit l'hypocrisie de la précédente. Ça a toujours été comme ça. Et je suis persuadé que l'Église très rigide, très conservatrice et anti-gay, a un vrai problème avec les jeunes générations.

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Les jeunes observent des mouvements comme le Black Lives Matter, des débats autour de l'homosexualité, du genre – qui peut aller dans les toilettes et qui ne peut pas. Ils voient tout ça et comprennent que c'est la religion qui impose la législation. Ce qui les dégoûte. Pas besoin de mettre des lunettes grossissantes pour voir que les gens délaissent les bancs des églises. Ils sont toujours intéressés par Jésus et par la spiritualité, mais ils en ont marre de l'institution. Je crois que, dans les lieux de culte, beaucoup pensent que Jésus appartient à l'église, comme un chien en laisse qu'on pourrait promener où l'on veut. J'ai découvert que beaucoup de gens s'intéressent en fait à Jésus d'un point de vue éthique, ses enseignements, et pas forcément parce qu'ils croient en lui. Il y a quelques idées fascinantes qui viennent de Jésus.

Pour ceux qui ont grandi en allant tous les dimanches à la messe, ça semble assez extrême. Comment réagit la communauté chrétienne de Milwaukee face à tes soirées ? Ils comprennent que Jesus & Beer est une façon de recruter des gens et de diffuser la bonne parole. C'est OK de faire ça dans un bar parce qu'en définitive, c'est un moyen de ramener les gens dans les églises. Dans toute la chrétienté, on compte plus de 40 000 dénominations. Ce qui se passe en général, c'est que des chrétiens se réunissent en petits groupes et se mettent d'accord sur leur interprétation et leur foi. Ce que je veux faire, c'est de rassembler des gens qui ne sont pas d'accord globalement avec l'interprétation donnée, et d'engager la discussion sans haine. Nous essayons de remplacer l'agressivité par la curiosité.

Et la bière aide à adoucir les mœurs ? Bien sûr ! C'est possible. Bon, ça a parfois l'effet inverse aussi.

Pourquoi la ville de Milwaukee est un bon terrain pour un événement comme le Jesus & Beer ? C'est une ville qui aime la bière. Notre culture de la bière peut se mesurer à n'importe quelle autre. On a plein de micro-brasseries. En été, il y a des festivals de musique et des grosses fêtes tous les week-ends. Ici, la bière n'est pas aussi marquée négativement que par exemple en Illinois, là où j'ai grandi, où boire de la bière était vu comme un péché.

Est-ce qu'on peut dire que le Jesus & Beer a une vertu thérapeutique ? Beaucoup d'entre nous ont grandi dans cette communauté qui était censée n'être qu'amour mais qui au final se trouve n'être qu'une communauté comme une autre. Et cela a causé beaucoup de tort. Ça laisse de bons souvenirs mais aussi certains plus négatifs. Et dans une communauté religieuse, les mauvais souvenirs peuvent être encore plus douloureux parce qu'ils ont été causés par les personnes qui étaient censées être notre lien avec Dieu.

Comment gérer ce passé ? Je pense que c'est une partie importante de notre travail. Et je pense que ces rassemblements autour de la bière sont une opportunité de dialogue et globalement très bénéfiques.

Cette interview a été éditée par soucis de concision et de clarté.