Avec le mec qui veut ouvrir une baraque à frites en Antarctique

Arjen Boestra nous explique pourquoi sa démarche artistique consiste à aller vendre des patates entre deux glaciers du pôle Sud.

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27 Octobre 2016, 10:00am

Arjen Boerstra va bientôt partir en Antarctique vendre des frites. Ce voyage a germé dans l'esprit de l'artiste hollandais début octobre. Il est l'expression d'un projet commencé au Festival de la pomme de terre à Groningen aux Pays-Bas. Boerstra avait planté son stand à deux kilomètres des festivités. Sa baraque à frites tirait un peu la tronche, posée au milieu d'un champ qui ressemblait presque à un terrain vague. Mais les festivaliers ont quand même fini par le trouver.

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Et puis cette présence n'était finalement qu'un coup d'essai pour Boerstra qui projette de faire des frites à l'autre bout du monde. Objectif ; installer son étal dans ce no man's land qu'est le pôle Sud. Pour savoir exactement ce qui se passe dans la tête de l'artiste et pourquoi il est prêt à se geler les couilles à l'autre bout du monde, entre un glacier et un ours polaire, pour vendre deux cornets, je l'ai appelé. Et il m'a répondu.

MUNCHIES : Bonjour Arjen, est-ce que vous pouvez m'expliquer votre projet ? Arjen Boerstra : En 2004, j'ai commencé à réfléchir à ce que j'allais devenir. En tant qu'artiste, vous n'avez pas énormément de débouchés. Vous ne participez pas vraiment à la vie en société. J'avais l'idée de me créer des personnages pouvant occasionnellement me permettre d'avoir un rôle à y jouer – mais toujours des choses inattendues.

J'ai décidé de me garer au milieu d'un champ de patates. C'est là que j'ai fait se rencontrer le produit final, la frite, et le produit d'origine, la pomme de terre. Les fermiers avaient en plus la possibilité de consommer leur propre récolte. Quand vous ouvrez une baraque à frites en ville, l'effet est dilué par la quantité impressionnante d'établissements qui en proposent déjà. Par contre, si vous déplacez votre stand hors de son environnement familier vers un endroit surprenant, il devient spécial. J'ai fait la même chose pendant le Festival Oerol (qui a lieu sur l'île hollandaise de Terschelling). Mon étal était placé loin des autres activités, sur une plage un peu isolée. Les festivaliers étaient les bienvenus mais les bateaux de passage pouvaient aussi s'amarrer pour commander un cornet de frites. Il y avait un élément très romantique à ce ballet.

Pourquoi un stand de frites vous a inspiré en tant qu'artiste ?J'ai des souvenirs assez marrants de baraques à frites. Quand j'étais enfant, on vivait dans un quartier où l'on pouvait en trouver régulièrement. Quand quelqu'un se rappelle avec émotion du marchand de glaces, moi c'est la frite. J'avais l'habitude d'en manger des tonnes sur la plage. Après, me retrouver sur le sable à Terschelling était une simple coïncidence.

La pomme de terre est un peu un fil rouge de votre œuvre… Elle a une place importante aux Pays-Bas, à la fois dans la vie des gens et dans leur régime alimentaire. J'ai fait d'autres projets à base de pommes de terre, notamment un où ma tête se transforme en patate. On est littéralement ce qu'on mange. Toute ma vie, on a dit que ma tête, plutôt bulbeuse, ressemblait à une pomme de terre. C'était une manière de faire preuve d'autodérision.

C'est quoi l'objectif ultime du projet ? J'aimerais bien me retrouver totalement coincé sur un glacier en Antarctique. Je peux déjà imaginer ce que ça va être : je regarde dehors et je me perds dans le paysage. Ensuite, je fais des frites et je les vends au milieu de nulle part. C'est un sentiment très pur. Le voyage en lui-même est déjà une belle aventure. On va partir avec trois personnes – une équipe qui va tout filmer. Je veux qu'il y ait au final un documentaire et une série de photos.

Arjen et sa baraque à frites. Photo avec son aimable autorisation.

L'Antarctique c'est un long voyage. Il est peu probable qu'il y ait foule pour grailler des frites, mais au cas où, ils ne vont pas flipper à la vue d'une baraque à frites ? On n'en voit rarement à l'étranger, encore moins au pôle Sud. J'ai envie de reproduire une scène traditionnelle de rue hollandaise mais en Antarctique. C'est mon objectif à moi. Les frites sont une expression de la culture populaire, l'art est celui d'une culture plus élitiste. J'ai envie de réunir les deux.

Est-ce qu'il est possible techniquement de faire cuire des frites dans un environnement aussi froid ? Je n'en ai pas la moindre idée. Comment l'huile de friture va-t-elle réagir à des températures avoisinant les moins 20 degrés ? Ça fait partie de l'expérience. Je prends l'ensemble du voyage comme une incitation à la découverte. Je prévois de louer une voiture pour transporter ma baraque à travers l'Amérique du Sud jusqu'au pôle. Mais je peux très bien changer de plan en route. Pour moi, le trajet est aussi important que le résultat final. Si nous allons jusqu'au pôle Sud par bateau, nous allons naviguer dans une zone où l'on gèle. Je dois donc couper et peler les patates avant. Je crois que c'est une idée assez romantique de le faire à bord d'un bateau. Je me vois bien assis sur le pont en train de préparer des bonnes frites pour l'équipage.

Combien les gens paient-ils pour vos frites ? Ils déboursent deux euros pour une portion. La mayo est gratuite et ils peuvent se resservir s'ils en ont envie. C'est parfois difficile d'en trouver pour accompagner les frites aujourd'hui et je trouve que c'est vraiment dommage. Du coup, je ne fais pas payer la mayo.

Est-ce que tu prévois de vendre des frites à d'autres endroits ? Ça dépendra des gens que je rencontre et des options qui s'offrent à moi. Ce serait génial de me trouver en haut d'une falaise. Mais tout ira bien tant que je suis loin de la civilisation et dans la nature. Je veux me confronter aux forces primaires. C'est ça que je trouve super excitant. Ça me rappelle un peu le tableau de Caspar David Friedrich, Le voyageur contemplant une mer de nuages. L'homme au centre du tableau reste insignifiant et petit. Cette image me fascine. Beaucoup de gens ne comprennent pas mon projet. J'entends souvent : « C'est quoi ton but ? ». Mais vous ne posez pas des questions pour tout dans votre vie, si ? Si vous pensez à toutes les choses impossibles ou qui n'ont pas de sens dans la vie, franchement je vous plains.

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Le voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich (1818)

Cet article a été initialement publié en néerlandais sur MUNCHIES NL

Vous pouvez suivre et soutenir Arjen dans son project sur le site Antarcticpotatoeater