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Bruno Maric et le théâtre de la cruauté

On revient sur l’histoire de l’arbitre croate qui a été agressé par une dizaine d’hommes armés qui étaient peut-être des fans de l’Hajduk Split.
20.4.17

Le NK Bjelovar n'est pas vraiment l'un des clubs les plus connus de Croatie. Roupillant en troisième division, le club et sa poignée de supporters ont l'habitude de se réveiller pour le derby contre Zdralovi. Avant de replonger dans un sommeil profond. La ville d'environ 40 000 habitants, située en Slavonie, dans l'est de la Croatie, n'est pas vraiment plus attirante malgré ses trois monuments aux morts. Seul le handball avait réussi à réveiller la localité, lorsque le RK Bjelovar dominait la scène yougoslave et européenne dans les années 1960 et 1970.

Au cours de sa longue histoire, le club de football de Bjelovar n'a donc guère fait parler de lui. Certains fanatiques de football australien savent peut-être que Vedran Janjetovic a disputé les premiers matches de sa carrière ici, avant de devenir une légende du Sydney FC … puis un traître lorsqu'il signa chez l'ennemi des Sydney Wanderers, poussant ses anciens supporters à lui jeter dessus des serpents en plein match lors d'un derby.

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Mais c'est pour une histoire autrement plus tragique que Bjelovar a fait l'actualité en 2017. Le fait divers a même fait le tour de Croatie : l'entraîneur du club de 47 ans, Mario Kos, a été battu avec une batte de baseball près d'une station essence de la ville. L'agresseur serait un parent de l'un de ses anciens joueurs. Le principal intéressé, qui en est à sa dixième année au club, raconte lui-même comment s'est passé cette sordide rencontre du mois de janvier : « A la station essence, je fus accueilli par un parent de l'un des joueurs que j'avais formé et qui est resté trois ans au club. Il a commencé à me frapper avec une batte de baseball alors que je me protégeais la tête. »

Si le fait divers fut autant repris, c'est parce qu'il rappelle de douloureux souvenirs, encore frais dans les mémoires. Il y a seulement quatre mois, l'arbitre Bruno Maric, habitant dans le comté de Bjelovar, avait subi une agression tout aussi indigne, perpétrée par des individus se revendiquant de l'Hajduk Split : « J'étais à Split pour rencontrer un ami avocat. Nous mangions lorsque des jeunes hommes cagoulés ont couru vers notre table en hurlant "Nous allons te tuer, enculé !" On m'a frappé sur le crâne et les mains car j'essayais de protéger ma tête… Une fois la foule dispersée, j'ai demandé au jeune que nous avons maîtrisé "Pourquoi vous vouliez me tuer ? Je ne vous déteste pas, je vous plains. Comment vous sentiriez vous si vous m'aviez tué ? J'ai trois enfants, une famille. Comment avez-vous le droit de vouloir me tuer ? Peut-être même que je pourrais te tuer, j'ai une arme à feu dans mon sac. J'aurais pu tous vous tuer. Quelles auraient été les réactions de vos parents si vous aviez perdu la vie ?". Il marmonna quelque chose avec les mots football et mafia puis on me traîna loin de lui. Mais je vais être honnête, les trois nuits suivantes j'ai à peine dormi cinq minutes », se souvient Bruno Maric sur Jutarnji.hr.

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Pourquoi Bruno Maric a-t-il subi un tel déferlement de violence ? A l'époque, la presse s'empare de l'affaire, et propose une explication toute trouvée, qui fait les gros titres : « Battu à cause d'une erreur humaine », car Bruno Maric aurait pris une« décision arbitrale erronée ». Doit-on en conclure qu'il s'agit d'un nouveau coup des terribles hooligans croates tels qu'ils sont souvent présentés dans la presse nationale et internationale ? Comme d'habitude, la réponse ne peut pas se résumer à un simple "Oui", malgré tout l'intérêt que cela représente pour le système clientéliste et corrompu qui gouverne le football (et pas seulement) en Croatie.

Qui est Bruno Maric ? Diplômé en droit, il est aussi membre et chef du parti HDZ de Daruvar, sa ville du comté de Bjelovar. Sa carrière politique "décolle" lorsqu'il déclare qu'il y a « des Serbes imaginaires » dans sa ville. Sacré slogan pour un politicien croate. Il exige alors de la police locale des contrôles d'identité bien précis… Une rigueur qu'il n'applique pas vraiment dans les rangs de son parti, puisque nombre de ses électeurs ont des adresses fictives façon Jean Tibéri. Malgré ces tours de passe-passe électoraux, il perd les municipales de 2009. En ce qui concerne sa vie privée, elle reste peu connue, sinon qu'il est fan du Velez Mostar et travaille à Daruvar en tant que directeur d'investissement.

C'est en 2010 que la vie de Bruno Maric prend un tournant à 180 degrés. Une énorme affaire de paris truqués incite alors la police allemande à aider sa consœur croate. Le but ? Démanteler un vaste réseau impliqué dans des affaires de matches truqués. Dans le collimateur des inspecteurs allemands, on trouve sans grande surprise, entre autres, Zoran et Zdravko Mamic, deux frères, l'un ancien international croate, l'autre homme d'affaires, tous les deux bien connus de la justice.

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Le premier cité est notamment ciblé après les révélations de l'UEFA. L'un des suspects a affirmé que Mamic a soudoyé l'arbitre Bruno Maric pour assurer une victoire du Dinamo contre l'Hajduk dans le match aller de la finale de Coupe de Croatie, joué le 13 Mai 2009. Ce jour-là, Maric expulse deux joueurs de l'Hajduk en première mi-temps et accorde un penalty litigieux au Dinamo. Un des points culminants de l'affaire se produit lorsque Robin Boksic, arrivé en tant que conseiller de l'UEFA, parle avec Bruno Maric pendant 75 minutes, selon des sources proches de la Fédération croate. Des sources révèlent aussi que Boksic a montré à Maric des informations détenues par la police concernant un match truqué. Peu de temps après, l'arbitre lui-même demande à la fédération croate de le suspendre jusqu'à la fin de l'affaire et de geler sa carte de membre à la HDZ. A ce moment-là, Maric, craignant de ruiner sa carrière, tient aussi une conférence de presse assurant qu'il ne collabore pas avec les inspecteurs. Pendant ce temps, Zdravko Mamic contacte ces mêmes inspecteurs de l'UEFA pour les insulter allègrement, dans son langage caractéristique, en qualifiant Boksic de « flic allemand corrompu ».

Pendant un an et demi, Bruno Maric est interdit d'arbitrer l'Hajduk. Il effectue son retour en octobre 2013, lors d'un match contre le Lokomotiv malgré l'indignation des fans. Sans surprise, la Torcida (virage en portugais, ndlr) lui réserve un accueil hostile, ce qu'elle fera à chacune de ses apparitions. Et elle n'est pas la seule… Pour son retour officiel après l'affaire l'ayant secoué, Maric est conspué et insulté par tout le stade de Vinkovci lors d'un match de Cibalia. Pire, dans son village de Daruvar, le conseiller municipal est devenu persona non grata. Les tags « Bruno, méfie-toi des balles… » et « Bruno Maric fils de p… » restent indélébiles. Gravés sur les murs et dans les mémoires.

Il faut dire que l'ambiance de chasse aux sorcières qui règne à l'époque excite l'opinion populaire. Les scandales qui ébranlent le football croate envoient en prison Zeljko Siric, ancien arbitre de haut niveau et vice-président de la HNS (la fédération croate de football, ndlr), ainsi que Stjepan Djedovic, président de la commission des arbitres croates. Siric a reçu 30 000 euros de la part d'un responsable de l'Hajduk Split en décembre 2011. Son prix pour que les arbitres figurant sur cette liste fournie par le club soient nommés dans les matchs de l'Hajduk… Un dirigeant du club de Karlovac, Neven Sprajcer, a été condamné à dix mois de prison ferme et quatre ans avec sursis pour avoir passé un accord similaire avec Zeljko Siric en faveur de son équipe, en échange de 15 000 euros.

Pour calmer la situation et redorer son blason, Maric et son avocat intentent un procès à l'UEFA et le gagnent en 2014. Le tribunal de Bjelovar, confirmé par la Cour suprême, ordonne à l'instance européenne de présenter des excuses officielles et de payer 150 000 euros de dommages à l'arbitre pour diffamation. Ce à quoi le principal intéressé déclare : « Je ne me soucie pas de l'aspect financier du jugement. Pour moi, le plus important est la preuve que l'UEFA est coupable de ce qu'elle m'a fait, à ma famille et à moi. Cela montre qu'ils ne peuvent pas faire ce qu'ils veulent avec les gens. »

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Si Maric veut faire passer le verdict du tribunal pour une juste compensation après le long calvaire qu'il vient d'endurer, n'oublions pas que l'ancien avocat est connu pour son influence auprès des tribunaux, particulièrement celui de Daruvar. Sans compter que les Mamic, eux, en ont aussi beaucoup auprès de la justice croate. A ces deux détails assez parlants s'ajoute une vidéo éloquente. En 2014, Bruno Maric est pris en flagrant délit en train de pousser la chansonnette avec des joueurs du Dinamo Zagreb. Après le match Dinamo-Lokomotiv lors duquel il est l'arbitre, un post Instagram de Silva Cleyton le voit en effet fredonner la chanson "Ai Se Eu Te Pego" de Michel Telo en compagnie d'Ante Rukavina et de Silva Cleyton, deux joueurs du Dinamo. Maladroitement, Maric tente de se justifier : « Je marchais dans la ville et un ami m'a arrêté pour m'inviter à sa fête. Je ne savais pas qui étaient les invités. Quand je suis arrivé j'ai vu Rukavina chanter. Cleyton est arrivé, j'ai chanté avec eux et je suis parti ».

Quelques mois plus tard, l'entraîneur de Rijeka, Matjaz Kek, se scandalise de l'arbitrage lors d'un Dinamo-Rijeka. Maric le rattrape à la course à la fin de match en le menaçant de poursuite en cas de jugement public, ce qui fera dire à Kek en conférence de presse : « Je ne suis pas satisfait de ce qu'il s'est passé mais je ne peux pas commenter car l'arbitre m'a dit qu'autrement il allait me dénoncer ! » C'est plus ou moins la même chose avec Elvis Scoria à l'époque entraîneur du Slaven Belupo. Scoria a déclaré publiquement que Maric a tout fait pour faire descendre son club en deuxième division avec son arbitrage et ses penaltys imaginaires. Maric a porté plainte, avant de se raviser ensuite… L'arbitre et son avocat Gredelj sont justement connus pour leurs plaintes fréquentes et leurs démentis. La plupart des médias croates en savent quelque chose.

En 2015, la haine prend une autre ampleur lorsque l'arbitre commet plusieurs erreurs en défaveur de l'Hajduk, dont la validation d'un but de la main de Benkovic, que tout le stade a vu. Le communiqué du club de Split reste sobre, mais n'en témoigne pas moins de la colère des joueurs et du staff : « Nous sommes énervés contre Bruno Maric et la malhonnêteté de la Fédération » ne laissait pas la place au doute: « Une fois de plus, l'arbitre Bruno Maric faussa le match avec ses décisions malhonnêtes. Bruno Maric a, consciemment et avec préméditation, arbitré ce derby avec la ferme intention de causer du tort à l'Hajduk. […] Il n'y a pas une once de moralité ni chez Bruno Maric, ni chez le commissaire des arbitres Ivan Peraic qui l'a nommé Maric pour ce match. […] Ce n'est pas la première fois que Bruno Maric sert ceux qui contribuent à l'inégalité et à la malhonnêteté du football croate, avec la bénédiction de la Fédération. Nous en avons assez de Bruno Maric, qui est juste un pion et représente la malhonnêteté de l'établissement au pouvoir dans la Fédération Croate de Football. Nous ne le voulons plus jamais comme arbitre lors d'un futur match de l'Hajduk. Si cela venait à se reproduire, aucun de ces matchs ne seraient règlementaire.»

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Après ce derby très tendu, Maric admet ses erreurs lors d'une conférence de presse, parlant du millier de messages reçus dans lesquels ses enfants et sa famille sont menacés de mort. Des menaces qui auront finalement été mises à exécution quelques mois plus tard…

Il existe de nombreuses façons de lutter contre l'injustice, qu'elle se situe en Croatie ou à Bobigny. La violence n'est pas une solution. Au lieu d'éliminer un problème, elle en crée mille. Elle discrédite aussi les causes de ceux qui la portent. Et surtout, le cercle vicieux de la violence produira inévitablement d'autres victimes. Surtout des innocents. Il est vain de s'en prendre à celui qui a les faveurs de la justice. Bruno Maric n'étant qu'un élément du système, à qui d'autre s'en prendre ? Les voyous, les enseignants, les patrons d'entreprise, les chefs de police, les avocats, le président de la Cour ? Faut-il aussi tout casser ? Et quel message envoyer aux jeunes générations ? Non, les suiveurs de l'Hajduk Split n'avaient pas le droit de frapper Bruno Maric, quel que soit le rejet que ce personnage leur inspire.

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On a l'impression d'assister au théâtre de la cruauté d'Antonin Artaud. Ce théâtre où des images physiques violentes broient et hypnotisent la sensibilité du spectateur. Et les élites ne sont pas étrangères à ce « monde qui glisse, qui se suicide sans s'en apercevoir » et à l' « atmosphère asphyxiante dans laquelle nous vivons » décrites par Artaud comme base de son théâtre de la cruauté. La justice croate et les institutions du pays ont aussi leur part de responsabilité dans les ecchymoses de Bruno Maric. La lutte contre la violence physique s'arrête net quand il s'agit de s'attaquer à la corruption au sein-même de l'appareil judiciaire et chez les gestionnaires du football croate. Pareil pour l'indignation sélective de la presse et des médias, orfèvres de la dissimulation des faits, artistes de la complaisance avec les puissants, Cerbères qui achèvent de pousser le football croate au plus profond des tranchées. L'affaire Maric ne va pas changer les mœurs, encore moins les apaiser. Plus qu'une simple agression d'"hooligans", cet acte est le symbole parfait et tragique d'une société et d'un football qui marche à reculons.

Oui, il y a du hooliganisme dans le football croate. Comme il en existe dans tous les pays du monde. Mais ce hooliganisme dépeint ci-dessus ne peut pas et ne doit pas balayer tout ce qui étouffe le football croate. Il doit être traité et résolu. Mais ce problème n'est pas unique. Il n'est même pas le plus important. Dans « le théâtre de la Peste », Antonin Artaud décrivait la peste comme une figure de libération, de poussée vers l'extérieur d'une cruauté localisée sur un individu ou un peuple. Dans leurs tentatives désespérées d'épuration du modèle établi, ces radicaux croates pensent pouvoir, telle la peste, exercer leur pouvoir de contagion pour s'emparer des esprits et bouleverser l'ordre moral et social. Soit détruire l'ordre accoutumé pour faire découvrir le chaos sous-jacent.

Il n'y a bien entendu aucune justification pour la violence, quelle que soit sa forme. Tout comme il n'y a aucune excuse pour dissimuler les raisons qui engendrent la violence, directement ou indirectement.

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