Culture

Placentophagie, piété filiale et valeurs nutritives : une brève histoire du cannibalisme

Le dernier livre du zoologiste Bill Schutt vise à montrer que les humains qui mangent d’autres humains n’ont rien de si alarmant.
9.2.17

Si vous vous êtes déjà imaginé dans une situation vous contraignant à vous adonner au cannibalisme, il y a des chances que celle-ci soit désespérée. Par exemple, vos camarades et vous-même êtes encerclés de toutes parts par la Luftwaffe. Vous faites face à une pénurie de nourriture et de carburant, et il règne un froid glacial. Vous avez déjà dévoré vos animaux de compagnie, ainsi que l'intégralité des occupants du zoo municipal et la majeure partie de la ceinture en cuir que vous portiez lorsque vous avez découvert que votre appartement avait été bombardé. Autre cas de figure envisageable : vous traînez depuis des jours entiers dans un univers hostile et désertique, sans eau ni nourriture, avec le cadavre de votre compagnon de route pour seule compagnie.

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Les scènes sont peu ou prou similaires lorsque vous pensez aux circonstances dans lesquelles des humains ont dévoré d'autres êtres humains – il s'agit souvent de cas de catastrophes extrêmes, ou d'histoires impliquant des psychopathes aguerris. Néanmoins, le nouveau livre du zoologue Bill Schutt : Cannibalism : A Perfectly Natural History, nous montre que cette pratique est beaucoup plus complexe – et répandue – qu'à l'occasion de famines ou de crimes violents.

Afin d'élargir notre compréhension du cannibalisme, oscillant entre un « ramassis de merde sensationnaliste » et des études académiques fondées, Schutt a étudié le comportement animal et appliqué ce qu'il avait appris dans les exemples cannibales humains, ainsi que les tabous occidentaux qui ont conduit à réprimer la pratique. Des enfants chinois qui fournissent des parties de leurs corps pour la consommation et le bien-être des aînés, des démonstrations de « piété filiale », en passant par les jeunes mères qui broient leur placenta pour le déguster dans un smoothie censé les revitaliser, le livre de Schutt explore l'intégralité du sujet et parvient à rendre le cannibalisme un peu moins énigmatique – même si je n'ai toujours aucune envie de goûter à la chair humaine. Nous nous sommes entretenus par téléphone discuter de son processus de recherche, du futur du cannibalisme et pour savoir quel homme politique était le plus à même de bouffer une autre personne.

Photo : Jerry Ruotolo, publiée avec l'aimable autorisation de Algonquin Books

VICE : Quelle a été votre plus grande surprise lors de vos recherches ?
Bill Schutt : Je suis zoologiste et j'ai été véritablement surpris de constater à quel point le cannibalisme était répandu dans le monde animal. Pour certains groupes majeurs, la pratique n'est pas fréquente, mais pour d'autres groupes – comme les poissons, les insectes ou encore les araignées – le cannibalisme est presque devenu une règle de vie. En ce qui concerne les humains, la plus grosse surprise a été de constater sa forte présence séculaire en Europe, jusqu'au début du XXème siècle.

Quel a été le cas le plus récent de cannibalisme que vous ayez rencontré ?
Je dirais la placentophagie. D'après mes découvertes, le cannibalisme était une pratique courante dans les sociétés exemptes d'influence occidentale et je m'attendais à ce que ce soit les Chinois qui mangent leur placenta (ou du moins en deuxième position) mais j'avais complètement tort – il s'agissait de bande de hippies dans les années 1970 et des nouveaux adeptes de la médecine alternative. Je ne pourrais pas donner de chiffres – mais certains groupes semblent y trouver un certain confort et pensent que ça leur procure des bienfaits médicaux.

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Mais il n'y a pas vraiment de bienfait médical, n'est-ce-pas ?
Je parlerais davantage d'effet placebo. Une femme que j'ai interviewé au Texas pensait d'ailleurs que l'effet placebo tenait une place importante. Selon elle, il ne faut pas cuisiner le placenta, car il serait capable de se réapprovisionner en hormones – notamment en progestérone, et en œstrogènes – des hormones manquantes après la naissance, et ça pourrait dans un sens guérir le baby blues ou au moins aider certaines femmes à se sentir mieux. Ces hormones sont pleines de protéines, alors si vous cuisinez le placenta, elles seront sans doute dénaturées et l'effet escompté ne sera pas présent. C'est pourquoi beaucoup préfèrent le mixer pour l'ingurgiter sans le cuisiner.

Dans un sens, le cannibalisme est une réponse normale à des conditions extrêmes.

Vous avez beaucoup développé sur la façon dont les colons occidentaux s'étaient servis du cannibalisme pour justifier l'élimination des populations autochtones – les cannibales étaient considérés comme des sauvages, alors les Européens pensaient qu'ils pouvaient prendre leurs terres, les tuer, qu'importe. À quel moment, le tabou sur le cannibalisme est-il apparu ?
À mon avis, le tabou est apparu dès l'Odyssée d'Homère.  Ulysse et ses hommes se sont fait agresser par Polyphème, le Cyclope [cannibale]. On retrouve l'effet boule de neige avec Homère, huit siècle avant Jésus-Christ. Le cannibalisme était considéré comme un acte véritablement atroce – une pratique réservée aux monstres. Daniel Defoe a renforcé l'idée de monstruosité dans Robinson Crusoé. Puis les frères Grimm ont perpétué ce cliché : « C'est un comportement ignoble et c'est ce qu'il va vous arriver les enfants, si vous n'êtes pas sages ! »

Peu à peu, la pratique a diminué en Occident et un peu partout dans le monde. Ils agissaient selon la doctrine suivante : si le cannibalisme est l'apanage des sauvages, alors ils pouvaient traiter les cannibales comme bon leur semblait, parce que ces derniers n'étaient pas considérés comme des êtres humains. Vous pouvez facilement imaginer la raison de la disparition progressive du cannibalisme – ces nouveaux hommes cannibales ne leur étaient pas vraiment utiles.

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Du coup, suis-je un colon si je suis dégoûté par le cannibalisme ?
Non, je ne pense pas. On nous a toujours inculqué, depuis notre plus jeune âge, que le cannibalisme était résolument affreux. Du coup, nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi certaines tribus préfèrent manger leurs morts plutôt que de les enterrer. Les anthropologues et les missionnaires nous ont rapporté que certains hommes étaient complètement terrifiés à l'idée d'enterrer un corps. À mon humble avis, vous êtes seulement influencée par la culture occidentale.

Pouvez-vous m'expliquer le concept du « cannibalisme instruit » ?
Le cannibalisme prosaïque répond à une situation de stress intense – vous n'avez pas de nourriture, vous vous retrouvez coincé ou assiégé. À l'inverse, le cannibalisme instruit résulte d'une volonté de manger un être humain, parce que vous pensez que c'est le seul moyen pour qu'il puisse quitter la Terre ou qu'il transmettre toute sa bonté en vous. Il peut également s'agir d'un cannibalisme culinaire – lorsque vous pensez réellement que la chair humaine a un goût agréable. La Chine a de longues histoires de dynasties derrière elle, et ils possèdent beaucoup de traces écrites – ils n'avaient aucun tabou et étaient assez ouverts pour témoigner dans des livres. [Au cours de mes recherches], je suis tombé sur de très nombreux exemples où ils racontaient savourer leur concubine. Pendant la Renaissance européenne, les épileptiques devaient se mettre en rang pour assister à l'exécution d'hommes puis lécher le sang des morts sur le sol car ils pensaient que ça pouvait guérir l'épilepsie. Les propriétés médicinales étaient décuplées par la violence de l'exécution.

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En réalité, quels sont les apports nutritifs de la chair humaine et du sang ? Je pense par exemple au sang dans les saucisses – qui contient beaucoup de fer. Pourquoi n'avons-nous pas de saucisses humaines ?
C'est vrai. Cependant, je doute que cela puisse permettre de traiter l'épilepsie.

Donc les valeurs nutritives sont similaires à n'importe quel autre aliment. Pensez-vous que le cannibalisme a un avenir ?

En observant le monde animal, certaines raisons sont assez inattendues (la protection parentale ou les comportements reproducteurs) mais les causes du cannibalisme sont souvent liées à une surpopulation ou à un manque d'alternatives nutritives.  Nous avons de nombreux exemples lorsque nous analysons les humains dans des conditions analogues :  l'expédition Donner, le vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya, le siège de Léningrad. Ces événements ne relèvent pas de la science-fiction. Dans un sens, le cannibalisme est une réponse normale à des conditions extrêmes.

Certaines personnes ne vont pas manger de cadavres – ils se laisseront mourir de faim. D'autres mangeront des corps humains – quitte à tuer pour pouvoir les consommer.  La famine agit en plusieurs étapes, puis le cannibalisme peut survenir à la fin de cette période.  Pourra-t-il à nouveau se produire ? Évidemment. Le spectacle sera-t-il horrible ? Certainement – en dehors de ces catastrophes et des meurtres, nous devons aussi penser aux maladies liées au cannibalisme, telles que la vache folle ou le kuru.

Je ne voulais pas me morfondre dans le sensationnalisme, alors quand je suis arrivé vers la fin du livre, je savais très bien que je ne pouvais pas conclure sur un happy ending. Du coup j'ai imaginé un futur où ça pouvait arriver. Nous devons nous montrer extrêmement méfiants par rapport à ça.

Selon vous, quel homme politique contemporain est le plus à même, dans un futur hypothétique, de devenir cannibale ?
Dick Cheney, sans aucun doute. Néanmoins, il sera probablement massacré par Keith Richards lors d'un combat contre Cher pendant la Trumpocalypse.

Lauren Oyler est sur Twitter.

Le livre de Bill Schutt Cannibalism : A Perfectly Natural History sortira le 14 février aux éditions Algonquin Books.