Qui a volé la tête de Goya ?
Les Mystères de l'Art

Qui a volé la tête de Goya ?

Après 60 ans passés enterré à Bordeaux, le corps du maître est envoyé à Madrid sur sa terre natale. Seulement voilà, son crâne n'est plus là.
30 juin 2016, 7:00am

Sous le regard des anges de San Antonio de la Florida, repose leur créateur. C'est ici, à Madrid, au pied de son chef-d'œuvre, que la tombe du peintre espagnol Francisco de Goya demeure désormais. Après plus de quatre-vingt-dix ans de pérégrinations entre la France, où il est mort en 1828, et l'Espagne, qui l'a vu naître en 1746, son corps est finalement retourné sur sa terre natale — mais pas en un seul morceau…

Le colosse d'Aragon

On ne sait rien de vraiment précis sur la famille de Goya dont l'arbre généalogique, qui remonte au 15e siècle, reste d'une sécheresse digne des déserts de l'Aragon. Les raisons de sa naissance dans le village perdu de Fuendetodos, alors que ses cinq frères et sœurs ont tous vu le jour dans la capitale aragonaise Saragosse, sont aussi troubles que ses origines sociales. Du côté de sa mère, les Lucientes, Aragonais de souche, comme du côté des Goya, d'origine basque fixés en Aragon, on ne pouvait prétendre à la noblesse. Mais il n'est pas assuré pour autant qu'on puisse accorder à Goya les couleurs rudes d'une enfance paysanne. Pourtant, le peintre était bâti comme une armoire à glace. Cela ne se sait pas seulement par les portraits qu'il fit de lui, mais surtout par la découverte de son squelette colossal lorsque sa tombe fut exhumée pour la première fois à Bordeaux en 1888.

Il était enterré au cimetière bordelais de la Chartreuse depuis soixante ans déjà lorsque le consul espagnol de la ville, Joaquin Pereyra, découvrit sa sépulture en piteux état et décida d'entreprendre en 1880 les démarches administratives pour rapatrier son corps à Madrid.

Lorsque Goya trépasse dans la nuit du 15 au 16 avril 1828 dans le bel appartement des Fossés de l'Intendance, il rejoint dans son cercueil son ami Martin Miguel de Goicoechea, mort trois ans plus tôt et dont la fille avait épousé Javier Goya, l'unique fils du peintre. Le jour de l'exhumation, l'assistance ne s'étonne donc pas de trouver deux corps côte à côte dans la terre. En revanche, la surprise est totale quand elle découvre avec effroi que le squelette de Goya est incomplet : SON CRÂNE A DISPARU ! Gustave Labat, membre de la Société des archives historiques de la Gironde et de l'Académie nationale des sciences, était présent ce jour-là. Dans l'acte d'exhumation de l'Académie de Bordeaux, il raconte :

« À gauche, près d'un cercueil en zinc, complètement déformé, les restes d'un colosse avec une longue épine dorsale courbée, d'énormes tibias… on ne pouvait en douter un instant, il s'agissait des restes du célèbre peintre dont la stature, contrairement à son compatriote, était plutôt grande et puissante. Mais notre émotion fut très grande lorsque les fossoyeurs ne trouvèrent qu'une seule tête, celle de Goicoechea, au milieu des restes de son corps…. La tête de Goya avait disparu, une main sacrilège l'aurait-elle subtilisée ? Où ? Quand et comment ? »

Un casse-tête insoluble

Ce coup de théâtre a évidemment alimenté les histoires les plus insensées et fait circuler de nombreuses rumeurs. L'une des hypothèses généralement admises est que Goya aurait de son vivant offert son crâne post mortem à un ami médecin bordelais phrénologue — la phrénologie était une doctrine très en vogue au 19e siècle —, curieux de mesurer les bosses d'un génie. Cette théorie a du sens si l'on en croit les nombreux écrits qui rapportent l'obsession de Goya pour la surdité qui le frappa à Cadix en 1793, et la volonté qui l'anima jusqu'à sa mort de trouver en la science les réponses à son infirmité.

La découverte en 1928 d'un petit tableau du peintre espagnol Dioniso Fierros Álvarez rapporte une toute autre anecdote. Au dos de cette toile représentant un crâne sans mâchoire est inscrit : « Crâne de Goya – 1849 ». L'histoire veut que le fils de Fierros, étudiant en médecine, aurait emporté le crâne à Salamanque et l'aurait brisé au cours de ses expériences. Dans les deux cas, la question du comment le crâne aurait été subtilisé reste entière, et celle de sa subsistance aussi. Peut-être est-il encore quelque part, à prendre la poussière sur une étagère de l'Université de Salamanque.

Les jumelles de San Antonio de la Florida

La dernière demeure

Le long du río Manzanares, dans le quartier populaire de la Florida à Madrid, deux églises parfaitement identiques situées à quelques mètres l'une de l'autre se dressent dans le paysage urbain. Certains les surnomment les jumelles de San Antonio de la Florida. Plus d'un siècle les sépare pourtant, la plus récente ayant été érigée en 1928 pour protéger les peintures célestes de Goya de la fumée des bougies allumées pendant les messes. L'une célèbre donc le culte religieux, et l'autre s'est érigée en sanctuaire, en hommage au plus grand peintre espagnol du 18e siècle. Mais avant de goûter à l'éternité aux pieds d'Antoine de Padoue, les restes de Francisco de Goya ont sillonné les nécropoles.

Après leur surprenante sortie de terre en 1888, les corps de Goya et de Goicoechea vont être placés au dépositoire du cimetière de Bordeaux où ils attendront dix ans avant d'être à nouveau exhumés puis ramenés à Madrid. Ils seront alors déposés provisoirement d'abord dans la crypte de l'Église collégiale Saint-Isidore de Madrid, puis, un an plus tard, dans une tombe collective « d'hommes illustres » au cimetière sacramentelle de San Isidro. Les dépouilles patienteront encore jusqu'en 1919 avant de trouver enfin leur dernière demeure en l'église de San Antonio de la Florida, aux pieds de la fameuse coupole que Goya avait peint cent vingt ans plus tôt.

Portrait de la Duchesse d'Albe avec ses deux pieds, par Goya

La mort de Goya et les pérégrinations de ses restes auront été à l'image de son destin, secouée du même ricanement burlesque qui agite encore certaines de ses œuvres. Si sa vie a chevauché deux siècles, on veut qu'il soit beaucoup plus romantique que voltairien, beaucoup plus du 19e que du 18e. De son vivant, le peintre rêvait dit-on d'être enterré aux côtés de celle qui fut sans doute son amante, Marie Cayetana de Silva, plus connue comme la duchesse d'Albe et qui aurait hanté toute son œuvre. Elle aussi fut exhumée en 1945 pour subir une autopsie, et les rumeurs racontent qu'il lui manquait un pied…

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