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Culture

Une journée dans une maison de ventes aux enchères de Paris

24 heures en France au milieu d’objets centenaires et d’acheteurs intrigués.

par Nina Lecourt
28 Décembre 2016, 6:00am

Toutes les photos sont de l’auteure.

Il est bientôt 19 heures en ce vendredi soir automnal de l'année 2016. J'arrive à l'hôtel Drouot, situé au 9 rue Drouot, dans le 9e arrondissement parisien. J'y retrouve Margaux, chargée des relations extérieures de ce lieu historique des ventes aux enchères françaises. Après un rapide tour par les salles de ventes – Drouot en compte 16 – Margaux me conduit sur le quai de livraison, où nous retrouvons Ahmed. Ce dernier nous explique comment se déroule l'arrivée de la marchandise.

« Je suis en charge de la réception de tous les transporteurs agréés, précise-t-il. Le transporteur nous ramène son dossier et la direction le valide ou non. Les entrées, c'est entre 18 heures et 19 heures. Les sorties entre 7 et 10 heures du matin. »

Arrivée dans la salle 15 – où aura lieu la vente aux enchères de Drouot Estimations le lendemain – je remarque que la maison organisant la vente précédente n'a pas fini de remballer. Les commissaires-priseurs sont encore là, la comptable finalise ses calculs tandis qu'un client renégocie le prix d'achat d'un objet. En conséquence, l'installation prend du retard. La clerc, prénommée Quitterie, travaille sur la scénographie des objets qui seront vendus le lendemain. Les gens présents affichent une concentration et un stress non dissimulés, à la hauteur de la noblesse et de l'ancienneté de l'institution qui les accueille.

L'hôtel Drouot a ouvert ses portes le 1er juin 1852. Depuis cette date, il a vu transiter des biens ayant appartenu à des Français illustres – Louis-Philippe, Eugène Delacroix et Jean-Auguste-Dominique Ingres, entre autres. À l'image des pratiques ayant cours dans la plupart des maisons de ventes aux enchères, l'accès à l'hôtel Drouot est gratuit et ouvert à tous. C'est dans son organisation interne que Drouot diffère. En effet, 76 maisons de ventes affiliées, toutes actionnaires, y officient. Les commissaires-priseurs sont tous indépendants.

Après avoir abrité des milliers de ventes diverses, l'hôtel Drouot est donc en passe d'accueillir la vente aux enchères à laquelle j'ai prévu d'assister. À 19 h 37 ce vendredi, une fois la vente aux enchères précédente terminée et les lots remballés, l'installation de la nouvelle exposition peut enfin commencer. Les objets affluent. Les employés les rangent méthodiquement, afin de les retrouver sans mal lors de la vente. L'installation doit être faite le plus vite possible. L'hôtel de ventes ouvrira le lendemain matin à 11 heures. « C'est une course contre la montre », me souffle Quitterie. L'équipe sort d'abord les objets, puis les meubles, que les employés installent au centre de la pièce.

Le quai de livraison de l'hôtel de ventes

Quelques heures de sommeil plus tard, à 11 heures le samedi, je retrouve Pauline, la responsable des relations extérieures, au restaurant de l'hôtel de ventes. C'est à cette heure-là que Drouot ouvre ses portes. « On s'inspire du calendrier culturel parisien », m'explique-t-elle. Drouot expose tous les soirs jusqu'à 18 heures, et les ventes aux enchères commencent à 14 heures. « En général, les expositions sont ouvertes au public les mardis et jeudis toute la journée, poursuit Pauline. Les grosses journées de ventes, ce sont les lundis, mercredis et vendredis. » Le samedi, le schéma est un peu différent. Les expositions débutent à 11 heures et se terminent à 13 h 30 afin de laisser place aux ventes aux enchères dès 15 heures.

« 500 000 objets passent par Drouot chaque année, me précise Pauline. On dénombre 10 ventes par jour et jusqu'à 5 000 personnes y assistent quotidiennement. Une vente peut réunir jusqu'à 300 objets. Il y a un turnover totalement dingue. » Pauline poursuit et m'affirme que certaines pièces atteignent parfois plusieurs millions d'euros, tandis que d'autres sont relativement accessibles. « Si vous voulez acheter des objets à 100, 150 euros, vous le pouvez. Vous aurez simplement des tableaux de maîtres juste à côté de vous. »

Pauline observe une montre lors d'une exposition de bijoux.

Pauline me fait ensuite visiter les différentes expositions de Drouot. Les maisons de ventes Lucien, Tessier Sarrou, Artvalorem ou encore Kapandji Morhange exposent. Dans le cadre de la vente Kahn Dumousset, un expert m'explique l'histoire des tableaux exposés. Autour de moi, les gens admirent les lots mis aux enchères. Silencieux, certains préparent leurs enchères de l'après-midi tandis que d'autres se contentent de se rincer l'œil. « Drouot, c'est un Rungis de l'art, ajoute Pauline. C'est un vrai théâtre. Tout se démonte et se remonte. »

Dans chaque salle, la jeune femme discute avec les experts et les commissaires-priseurs. Son regard s'attarde sur une vieille montre qui, selon elle, partira à un bon prix. Je lui demande quels objets ont pour habitude de se vendre vite et bien. « Ça dépend des effets de mode, en fait. Les vieilles robes Yves Saint-Laurent partent bien en ce moment. Le design et la BD reviennent également. »

Dans la salle de ventes Kapandji Morhange, Pauline observe un artefact datant de la fin du XIXe siècle. Il s'agit d'un siège de dentiste muni d'un crachoir. Elle entame en suivant une discussion animée avec l'un des experts.

Je lui demande ensuite quels sont les objets que l'on retrouve fréquemment chez Drouot. « C'est très varié, répond-elle. Ça va de la photo aux armures japonaises en passant par l'art contemporain – soit plus d'une centaine de spécialités. » Elle et son équipe classent tous ces thèmes en 21 sous-catégories.

Un ancien siège de dentiste, avec crachoir

Peu après midi, Pauline et moi prenons l'ascenseur et nous dirigeons vers les lieux de stockage des œuvres achetées. Ces dernières n'ont pas encore été récupérées par leurs acquéreurs. Une demi-heure plus tard, je retourne dans la salle 15, où l'exposition n'est pas encore terminée.

Arrivée dans la pièce, je discute avec Marion, commissaire-priseur de la vente aux enchères qui aura lieu dans l'après-midi. Elle me précise que 265 lots sont à partager. Pendant la vente, elle sera assistée d'un crieur.

Alors que l'exposition touche à sa fin, des clients se renseignent sur plusieurs objets. Ceux qui ne peuvent être présents lors de la vente remplissent un ordre d'achat leur permettant de préciser le minimum et le maximum qu'ils souhaitent dépenser pour un objet. Dans un tel cas de figure, le commissaire-priseur fera l'enchère à leur place pendant la vente. À 13 h 30, la salle ferme ses portes au public. C'est l'heure de la mise en place de la vente.

À 14 h 45, Quitterie, la clerc, m'ouvre les portes de la salle. L'endroit est méconnaissable, saturé de chaises. Une tribune vient tout juste d'y être installée. Après avoir enregistré tous les ordres d'achat, Quitterie s'installe et se connecte via un ordinateur au procès-verbal, où figurent les résultats et les noms des acheteurs potentiels. Pendant ce temps, un employé se connecte au site de la maison aux enchères, Drouot Live, afin que les internautes puissent enchérir en ligne. Le crieur, les commissaires-priseurs et la clerc prennent enfin place sur la tribune.

Les portes s'ouvrent à 14 h 57. Les gens se bousculent pour choper une place assise. Les malchanceux devront rester debout, à l'arrière ou sur les côtés. À 15 h 01, le premier lot est annoncé. On commence par l'offre la plus basse, puis les acheteurs enchérissent à main levée – vous connaissez tous le principe.

Pendant la vente aux enchères

La salle accueille des habitués ainsi que des curieux – vous devinez rapidement dans quelle catégorie se rangent les gens présents. Les habitués lèvent la main calmement, à plusieurs reprises, et s'intéressant aussi bien aux portes de bateaux qu'à des vases antiques. Les néophytes semblent bien plus émotifs, ivres de bonheur lorsqu'un lot tombe dans leur escarcelle – plus ou moins par hasard, c'est selon.

Les enchères étant réalisées à main levée, la pièce est calme. Tout au long de l'après-midi, certains acheteurs discutent à voix très basse afin d'estimer chaque objet en fonction de sa provenance, de son état et de son époque. Certains achètent sans compter tandis que d'autres fulminent de ne pas avoir pu enchérir davantage. Simultanément, des enchères sont effectuées via le dispositif Drouot Live. La concurrence est rude, fort logiquement.

La configuration de la salle pour la mise en vente

Lorsqu'un objet est vendu, le crieur se fraie un chemin jusqu'au nouveau propriétaire – si celui-ci est physiquement présent dans la salle – pour lui demander son moyen de paiement. À l'issue de cet échange, le crieur donne un papier que l'acquéreur devra remettre à la clerc lors du paiement. Là, il recevra une facture lui permettant de récupérer son bien. La maison de ventes aux enchères touche 25 % de commission lors de la transaction.

Les tableaux défilent, avant de laisser place aux vins. Un peu avant 17 heures, les vieux jouets font leur apparition, et avec eux de nombreuses petites voitures de collection. Les commissionnaires – des sortes de « déménageurs » en charge de la mise en salle – emmènent les objets achetés dans la salle de magasinage située à l'arrière, où les heureux propriétaires les récupèrent. S'ils sont dans l'incapacité de le faire de suite, les lots achetés sont stockés jusqu'à ce que l'acquéreur vienne les chercher.

Certaines personnes, boudeuses, semblent regretter leur achat – et l'argent qu'elles ont dépensé. Marion, la commissaire-priseur, m'affirme qu'il est très rare de tomber sur un acheteur qui se ravise au dernier moment – ce qui est bien évidemment inutile, vu que le lot lui est promis. Si l'acheteur insiste, il existe une alternative, extrêmement rare. « C'est ce que l'on appelle la folle enchère, me précise Marion. Lorsqu'un acheteur ne peut pas payer, on remet l'objet en vente. L'acheteur mécontent devra payer la différence entre le prix qu'il a annoncé et le prix final obtenu après remise en vente. »

La vente se termine peu après 18 heures. La salle se vide progressivement. Les commissionnaires rangent les objets qui n'ont pas trouvé preneur. Quitterie finalise les achats des acquéreurs. Ces derniers attendent patiemment afin de payer leurs biens. À ce moment-là, une autre maison de ventes pénètre dans la salle. Les restes de la vente sont évacués et l'équipe disparaît, laissant place à une nouvelle installation.

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