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Comment Ableton Live a révolutionné la musique électronique

Les créateurs du logiciel nous racontent sa naissance à Berlin et leur rencontre avec le compositeur Hans Zimmer, premier à avoir cru à leur projet.

par Maya-Roisin Slater
19 Décembre 2016, 9:26am


L'histoire d'Ableton débute en 2001, lorsque cette toute nouvelle société informatique sort son premier logiciel, Ableton Live—une station de travail doublée d'un séquenceur audio permettant notamment aux musiciens de stocker et de triturer des samples durant leurs lives, et donc de créer des morceaux en temps réel. Un nouveau jouet qui rendait la musique assistée par ordinateur plus simple et accessible que jamais et qui permettait surtout de jouer live avec une configuration ultra-légère. Le logiciel a été très rapidement et très largement adopté, et a radicalement changé la façon dont la musique électronique est pratiquée aujourd'hui, il a poussé des hordes de producteurs en herbe à sortir de chez eux pour monter sur scène—provoquant indirectement le boom des festivals electro, le culte du DJ et toute la culture qui en a découlé. Mais la genèse d'Ableton remonte bien plus loin que la sortie de Live en 2001, et que la naissance de la compagnie en 1999. En fait, les racines d'Ableton sont indissociables de la scène techno berlinoise des années 90, à l'époque où les enjeux économiques étaient très faibles et où tout ce qui comptait était l'expérimentation.


Les créateurs de la marque, Gerhard Behles et Robert Henke, ont eu l'idée d'Ableton au milieu des années 90, quand il jouaient une dub techno sous le pseudonyme de Monolake. La première mouture de leur live était relativement DIY. Sans l'intention de développer leur programme au-delà de leur usage personnel, les deux bricoleurs, devenus potes après avoir étudié ensemble la programmation informatique à l'université technique de Berlin, avaient l'habitude d'assembler des programmes selon les lieux ou les shows qu'ils donnaient. Bernd Roggendorf, un pote programmeur, a rejoint le duo à la fin des années 90, les encourageant à améliorer le fouillis de codes qui constituait la plupart des lives de Monolake en un logiciel plus universel destiné à la vente. Avec l'aide de Roggendorf, la première version d'Ableton Live est donc sortie en 2001. (Behles a quitté Monolake en 1999 pour se concentrer sur le développement du logiciel, tandis que Henke a quitté Ableton il y a 5 ans pour se concentrer sur sa musique, il utilise toujours l'alias Monolake).

Depuis, Ableton est devenu un logiciel standard, et est utilisé dans le monde entier. Aujourd'hui, l'entreprise a d'autres priorités, l'éducation musicale et la création d'une communauté, notamment. Leur dernier produit en date, Ableton Link, permet aux utilisateurs des autres offres de la marque, Live et Push Instrument, de collaborer facilement ensemble. En novembre dernier, Ableton a organisé son Loop Summit à Berlin—un évènement destiné aux musiciens et bidouilleurs, agrémenté de performances d'artistes comme Morton Subotnick et Lee Scratch Perry, de séances de tests de leurs nouveaux outils, et de discussions autour des dernières avancées en termes techniques et sociaux de la musique, animées entre autres par Fatima Al Qadiri et Moritz Von Oswald. Durant ce « Sommet de la Boucle », Behlehs et Henke nous ont donné leur toute première interview en binôme et nous ont raconté à quel point ils se détestaient au début et comment Hans Zimmer est la première personne à avoir cru en leur projet.

Gerhard Behles et Robert Henke

Noisey : Vous avez aussitôt su que vous feriez de la musique ensemble lorsque vous vous êtes rencontrés ?
Gerhard Behles : Non, on se détestait ! On ne s'entendait vraiment pas au début. Puis on s'est perdus de vue quand j'ai déménagé en Hollande, et que Robert est parti à Berlin. Plus tard, j'ai déménagé à mon tour à Berlin. Et un jour où j'assistais à une conférence à l'université, j'ai entendu une voix derrière moi, et je me suis dit « Non ! C'est Robert ! Il est là ! »

Qu'est ce qui ne vous plaisait pas chez l'un et chez l'autre ?
Behles : Ça devient un peu trop personnel là. [Rires]

Robert Henke : On venait d'un milieu différent, mais la question est intéressante, c'est avec le temps qu'on a remarqué qu'on avait en fait plein de points en commun. Mais au début évidemment, on a surtout vu nos différences.

Lesquelles ?
Henke : Dans le cliché le plus total, j'étais à cette époque un genre de goth-punk complètement à la dérive. Et Gerhard ressemblait déjà à celui qu'il est aujourd'hui, une belle écharpe blanche et une attitude très pro. Typiquement le genre de mecs que je détestais à l'école.

Comment vous avez renoué contact à l'université ? 
Henke : Le truc marrant, si ma mémoire ne me fait pas défaut, c'est que juste après avoir capté qu'on était dans le même auditorium, nous sommes sorti de la salle et avons lancé en même temps « mais qu'est ce que tu fous là putain ? »

Behles : Ça a été le début d'une merveilleuse amitié.

Comment était la scène électronique à Berlin quand vous êtes arrivés, dans les années 90 ? 
Behles : Je crois que la grosse différente avec maintenant c'est que le règne de l'argent n'existait réellement pas. Dans aucun esprit, il était question de faire de l'argent. C'était plutôt une histoire d'opportunités déployées à l'infini. En gros, la moitié de la ville avait été désertée et était prête à servir à autre chose—un club à y ouvrir par exemple, même s'il disparaissait le mois suivant, ça n'avait aucune importance. Cette époque insouciante me semble si lointaine.

Le Symmetrical Concert de Henke & Behles à Berlin en 1995

Maintenant, c'est très commercial, tu vas dans un club et les DJ's... 
Henke : ...sont comme des dieux. Il y avait beaucoup de débats dans la communauté techno lors des débuts, justement sur ce point : comment tu te perçois en tant que DJ, quel est ton rôle ? L'idée était de que l'auditeur se perde dans la musique, et que le DJ était la personne qui permettait ça, mais en aucun cas c'était une personne importante.

Donc dans les premiers clubs, il n'y avait pas de scène pour les DJ's. Au début du Tresor, le DJ était juste séparé par des espèces de barres en fer, mais jouait au même niveau que le public. L'idée n'a jamais été de lever les yeux pour voir le DJ. Les gens ne dansaient pas non plus en faisant face à lui, ils se regardaient. Quand les clubs ont augmenté leur tarif d'entrée et ont investi dans des lasers dernier cri et d'énormes soirées, d'un coup ils ont installé une grosse scène.

Quand vous étiez en train de concevoir Ableton, avant que ça ne devienne le logiciel qu'on connaît, vous envisagiez qu'un jour ce soit un produit à vendre ?
Henke : On se disait surtout qu'il y avait suffisamment de gens qui pensaient comme nous, au sein de notre communauté, qu'ils pourraient apprécier un produit comme celui-là, et qu'il marcherait commercialement. Ça nous a donné confiance en nous et dans le fait qu'une petite entreprise comme la nôtre pouvait en effet survivre sur le marché. Personne n'aurait cru que le truc allait exploser comme ça.

Je me souviens du premier salon commercial où l'on a présenté la première version de Live, il y avait très peu de gens, mais c'est comme si, pile à ce moment-là, le monde avait perçu la révolution qui était à venir. À un moment, un type s'est arrêté à notre stand—un producteur typique de LA, costume sombre, cheveux longs grisonnants, suivi par une procession d'une dizaine de stagiaires de 20 ans, toujours dans le plus pur cliché hollywoodien. Je lui ai montré le programme, il avait un accent allemand assez prononcé, mais je n'y ai pas prêté plus attention parce que dans ce genre de salons, tu rencontres toutes sortes de gens, et j'étais trop occupé à lui expliquer comment fonctionnait le truc. Il avait des questions très pertinentes, et précises : « donc si je mets une boucle de batterie ici et que je modifie graduellement le tempo, disons de 100 à 140 bpm, ça ne changera pas le pitch ? » Et j'ai répondu « Voilà, c'est ça, je peux vous montrer. » Et je l'ai fait de 30 à 999 bpm ! Après cette démo, il a juste dit : « avez-vous une carte, et un dossier sur le matériel ? »

Donc je lui ai donné tout ça et c'est à ce moment-là que j'ai lu le nom qu'il portait sur son badge, Hans Zimmer. Il est parti sur un « vous avez quelque chose d'intéressant là », je crois que c'est la première personne à avoir compris que cette ébauche de logiciel pouvait fonctionner dans un environnement complètement différent de ce qu'on avait imaginé.

Dans quelles mesures vous pensez qu'Ableton a changé la musique électronique ?
Henke : 
Ableton a considérablement changé la musique électronique, j'en suis certain, mais la question plus difficile c'est la suivante : que serait devenue la musique électronique sans Ableton ? Parce qu'on en a aucune idée. Ce qui est devenu évident avec le temps c'est que le logiciel a poussé beaucoup plus de gens à quitter leurs chambres et leurs studios pour se produire sur scène—et ça a nourri toute cette culture festival. Je ne pense pas qu'on aurait le même nombre de festivals electro aujourd'hui si ce logiciel n'avait pas existé. Soudain, chaque personne qui produisait cette musique avait une idée claire de la façon de la proposer à un public. Aujourd'hui, il est devenu quasi normal de se rendre à un festival et d'accepter le fait que 90 % des laptops sur place utilisent notre software. Je me souviens que pendant des années, ça me paraissait un truc complètement dingue.

Pour vous, quels sont les plus gros défis que va devoir relever la musique électronique ces prochaines années ?
Behles : Je crois que le plus gros challenge réside dans la collaboration. On est allés tellement loin dans l'unification de tous les rôles de l'artiste que nous devons revenir en arrière et réfléchir, « OK, comment scinder ce projet ? Comment former de véritables collectifs qui font des choses ensemble ? »

Henke : Ça va paraître un peu pessimiste comme vision mais, par exemple, quand tu vas à un festival electro, c'est surtout un spectacle audiovisuel. Pareil pour un gros concert, tu t'attends à être submergé par des écrans géants, des lasers, des spots et des danseurs. Et si tu retires chacun de ces éléments de l'équation pour te concentrer simplement sur la musique, la plupart du temps ce qu'il reste c'est une musique générique et sans inspiration. Personnellement, ça me paraît un peu étrange vu la technologie qu'on a à disposition. Donc je suis un peu perdu... De mon côté, j'ai trouvé ma niche en réalisant mes propres projets audiovisuels, qui avaient du sens pour moi, mais j'ai remarqué que l'impact de la musique—juste la musique, sans rien autour—est devenu bien plus faible. Après, je mets ce jugement en perspective, parce que je ne sais pas à quel point mon filtre et mon expérience le conditionne, mais c'est ce que je pense aujourd'hui.