Au fond du trou

Ils ont brûlé nos maisons ! Nous n’avons pas d’autre choix que de dormir dans des grottes, comme des animaux ! » C’est ce que Maria, mère de cinq enfants, me dit, dégoûtée, alors que j’entre dans une grotte exiguë où sont étalés lits de fortune...

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mai 23 2013, 8:00am


Nater, 19 ans, fume une cigarette dans l'une des grottes des monts Nouba. De sa position, il observe les mouvements de l'armée soudanaise.

Ils ont brûlé nos maisons ! Nous n’avons pas d’autre choix que de dormir dans des grottes, comme des animaux ! »
C’est ce que Maria, mère de cinq enfants, me dit, dégoûtée, alors que j’entre dans une grotte exiguë où sont étalés lits de fortune, nourriture et vêtements. En juin 2011, Maria et sa famille ont quitté leur maison pour se réfugier dans l’une de ces cavernes des monts Nouba, dans le Kordofan du Sud, au Soudan. Depuis lors, c’est ici qu’ils se protègent des Antonov, les avions de l'armée soudanaise qui bombardent quotidiennement – et aléatoirement – la population locale.

Tout a commencé le 11 juin 2011. Suite à des élections controversées, Ahmed Haroun, ancien gouverneur du Darfour et toujours inculpé de crimes contre l’humanité, prend le pouvoir au Kordofan du Sud, une région soudanaise frontalière du Sud-Soudan. Le parti d’opposition, l’Armée populaire de libération du Soudan-Nord (APLS-N), menée par Abdelaziz al-Hilu, ainsi qu’une grande partie de la population locale, affirment avoir été flouées. En réponse, al-Hilu rassemble ses troupes entraînées et organisées avant de lancer les premières attaques rebelles contre l’armée soudanaise.

Au sein de celle-ci, on compte une grande majorité de Noubas, l’une des populations vivant dans la région montagneuse et regroupant à la fois des musulmans et des chrétiens. Ce n’est pas la première fois que les Noubas sont la cible du gouvernement : au début des années 2000, l’armée soudanaise tentait déjà de nettoyer la région de ses habitants.

Alors que la tension n’a cessé de grimper ces deux dernières années entre les Forces armées soudanaises (la FAS, soit l’armée régulière) et l’APLS-N, la communauté internationale refuse toujours de s’intéresser au conflit, bien que l’ONU accuse le gouvernement soudanais de mener une campagne de bombardements intensifs dans le Kordofan du Sud. Dès le début du conflit, les ONG, les agences humanitaires et les médias ont été évacués de la région ; leur présence a été interdite par Omar el-Béchir, l’actuel président soudanais. En quelques mois, environ 350 000 personnes auraient été déplacées à l’intérieur du Kordofan du Sud, dont au moins 70 % dans des grottes montagneuses, selon plusieurs groupes humanitaires.

Au mois de juin 2012, je suis tombée sur quelques articles faisant état de ces familles contraintes de vivre dans des grottes et de se nourrir de feuilles. En avril 2012, le gouverneur du Kordofan du Sud, Ahmed Haroun, avait même ordonné à ses troupes : « Votre devoir est de nettoyer la région. Balayer, frotter, écraser. Ne les ramenez pas [les civils] vivants. » De même, j’apprenais par le Enough Project, un groupe d’activistes engagé contre les génocides, que des milliers de civils innocents vivaient dans les grottes des monts Nouba pour se protéger des bombardements gouvernementaux. Ceux-ci étaient également touchés par des conditions d’insalubrité sans précédent et plusieurs cas de famine.

J’étais terrifiée par ce que je lisais et frustrée de ne rien pouvoir y faire tant que je restais en Europe. Quelques mois plus tard, j’avais mon diplôme et, avec quelques économies, je décidai de faire mes bagages pour partir en direction de l’Afrique de l’Est. Pour ma première expérience en tant que journaliste professionnelle, je comptais couvrir les exactions d’Omar el-Béchir et Ahmed Haroun, les mêmes qui avaient tué des centaines de milliers de gens au Darfour huit ans plus tôt. Aujourd’hui, toujours aidés par des financements et de l’armement extérieurs – vraisemblablement saoudiens – et tous deux accusés de crime contre l’humanité par le CPI, ils mettent en place les mêmes tactiques génocidaires quelques centaines de kilomètres plus au sud.

En octobre 2012, j’atteignais le camp de réfugiés de Yida, dans le Sud-Soudan, à 30 kilomètres de l’endroit où le gouvernement tentait d’éradiquer les Noubas. Le camp accueillait plus de 65 000 personnes ayant fui la région du Kordofan du Sud. J’ai traversé la frontière vers le Soudan illégalement. Bizarrement, je n’ai même pas eu besoin de laissez-passer de la part des rebelles, faveur accordée à toutes les filles s’aventurant dans l’une des régions les plus dangereuses du monde sans garde du corps.


Kaouda tente d'éteindre un incendie après qu'un Antonov de l'armée régulière a bombardé son village du Kordofan du Sud, aux mains des rebelles.

Àbord d’un Land Cruiser prêté par le diocèse de l’église (la seule organisation active sur le terrain), mon chauffeur Charles et moi avons conduit à travers les buissons pendant six heures. Nous avons franchi de nombreux checkpoints et nous sommes fait poursuivre par une milice armée sur plusieurs kilomètres, pour des raisons qui m’échappent encore.

Les premiers jours, je ne me souviens pas d’avoir entendu le moindre bombardement. Le Kordofan du Sud est une belle région qui, par endroits, évoque le sud de la France ; je me suis même parfois demandé s’il y avait une guerre ici. Charles m’avait montré quelques trous dans le sol en guise de preuve, mais ceux-ci auraient très bien pu venir de l’effet du temps sur les roches.

Tôt le matin, alors qu’on roulait dans la brousse et que le soleil se levait, déployant sa chaleur sur le territoire subsaharien, Charles a soudain arrêté la voiture. J’ai aperçu au loin cinq ou six enfants qui cheminaient dans la montagne, au-dessus de nous. C’étaient les premiers déplacés que nous croisions. Nous avons grimpé la colline, pentue et instable, pour nous retrouver nez à nez avec une vingtaine de gamins. Ils étaient sales et leurs vêtements en lambeaux. Assis sur des rochers, ils attendaient le retour de leurs aînés.

Malgré leur joie de voir un kawaja (un « blanc », en arabe), leur maigreur extrême et la lenteur de leurs mouvements trahissaient une fatigue infinie.

« Je ne sais pas pourquoi nous sommes là. Je ne comprends pas pourquoi un avion nous bombarde, m’a confié Narsa, l’une des gamines.

– Pourquoi n’allez-vous pas au camp de réfugiés de Yida, au lieu de rester dans cette grotte ? lui ai-je demandé.

– Ma mère ne veut pas y aller. Elle ne sait pas ce qu’il y a là-bas, et nous ne voulons pas renoncer à notre village. »

Narsa a 8 ans. Quand je l’ai rencontrée, elle portait un haut jaune déchiré, constellé de taches. Son visage était couvert de poussière. Elle m’a dit que trois familles, dont la sienne, étaient venues jusqu’ici, à Gigeba, près de la base militaire de l’APLS-N. Selon elle, il est plus sûr de vivre là que dans les huttes. La grotte dans laquelle sa famille se cache est minuscule. Elle doit faire 70 cm de haut et peut-être deux mètres de longueur. Ils sont vingt à y dormir chaque nuit.

Les Noubas sont livrés en pâture à leur propre gouvernement, qui cherche à se débarrasser d’eux. Dès le début du conflit il y a deux ans, ils savaient qu’ils connaîtraient la faim, qu’ils mourraient et que leurs pères et frères allaient devoir prendre les armes pour se défendre. Mais ils ne savaient pas que la menace principale viendrait du ciel et qu’ils devraient abandonner leurs maisons pour se cacher dans des grottes afin d’éviter les bombardements aériens. Ils ne savaient pas non plus qu’en plus de la faim, ils mourraient d’épuisement lorsqu’ils iraient chercher l'eau et les vivres au bas de la montagne. Aujourd’hui, ils s’y sont habitués.


Maria (en bleu), son mari et leurs enfants devant la grotte qui leur sert de maison. Depuis le début de la guere civile, son époux ne quitte jamais son AK-47.

Maria a la quarantaine. Elle vit près de Meitan, la ligne de front du nord de la région, tenue par l’APLS. Elle habite dans une grotte avec ses cinq enfants. Ils ont abandonné leur maison il y a trois mois, bâtie en plein sur l’actuelle ligne de front de Dolami, un village aux mains de l’armée régulière soudanaise. « Nous ne pouvions plus rester. L’Antonov passait sans cesse. Et les avions n’étaient pas le seul problème ; ils nous envoyaient aussi des roquettes depuis Dolami. » Près d’elle traînaient un lit, un jerricane, un tabouret en plastique, quelques sacs de grains et une bassine en fer. C’est tout ce qu’ils ont pris en partant de chez eux.

« Nous avons tout laissé derrière nous, mais je ne quitterai pas mes terres. Je ne laisserai pas les FAS nous les prendre. Nous resterons jusqu’au bout. » Depuis leur départ, son mari a toujours un AK-47 sur lui, « au cas où ». Pendant ce temps, les gamins jouent plus haut dans la grotte, sur un lit cassé. Maria ajoute : « Il ne nous reste déjà presque rien à manger. Nous devons attendre la prochaine moisson, qui arrivera dans dix mois. Nous ne pouvons plus cultiver les champs, l’Antonov pourrait nous tuer à tout moment. »

Tous les Noubas que j’ai croisés appelaient les bombardiers « l’Antonov », comme s’il s’agissait d’un être humain. Je l’imaginais comme un mal invisible, un démon volant impitoyable, tuant les gens à coups de missiles. Sans doute une façon de personnifier  le régime sans pitié du président el-Béchir et de son gouvernement.

Les bombardements quotidiens du gouvernement soudanais sur les zones civiles ont transformé la vie des Noubas. Au début de la guerre civile, les FAS bombardaient les villages alentour, détruisant presque toutes les maisons et les huttes de la région de Meitan. Mais depuis octobre 2012, l’armée régulière vise également les montagnes. « Nous restons ici toute la journée. Nous ne descendons jamais, à part pour aller chercher de l’eau boueuse au ruisseau », m’explique le petit frère de Narsa, Uhana. « Mais je déteste vivre ici : il y a des serpents et des scorpions partout. » Alors qu’elle surveille les enfants sur le bord de la montagne, Maria ajoute : « Nos aînés et nos enfants sont ici. Ils peinent déjà à survivre dans les grottes, nous ne pouvons pas les faire marcher cinq jours jusqu’à un camp de réfugiés : ils en mourraient. C’est pourquoi nous restons. »

Une semaine plus tard, je reprenais la voiture pour passer dans la zone nord du Sud-Kordofan. Sur place, l’un des commandants de l’APLS-N a insisté pour que deux de ses soldats m’escortent lors de chacun de mes déplacements. Une heure plus tard, nous nous enfoncions tous trois dans la jungle sur un vieux pick-up, durant l’une de leurs rondes. Leurs armes se résumaient à quelques mitraillettes, récupérées, d’après ce que le commandant m’en avait dit, lors de la précédente guerre au Darfour. Après des heures interminables passées à rouler sur des routes cahoteuses, nous avons fait halte dans l’une des grottes, légèrement en altitude.

Nous sommes arrivés à destination le lendemain, vers midi. Le soleil était au zénith mais la température paraissait encore supportable depuis la caverne où nous étions planqués. De notre position, nous entrevoyions la ligne de front. Les hommes qui m’accompagnaient étaient tendus ; les soldats de l’armée soudanaise se tenaient seulement à quelques centaines de mètres. On les voyait, surveillant la zone, Kalachnikov à l'épaule. Nous savions qu’ils pouvaient lancer une offensive sur nous si jamais ils repéraient notre position.


Narsa, 5 ans, et ses amis, jouent devant l'une des grottes qu'ils occupent depuis de longs mois.

Le plus jeune des deux soldats à mes côtés s’appelle Nader, 19 ans. D’ethnie Nouba, il a rejoint l’APLS-N début 2012. « Avant de rentrer dans l’armée rebelle, je vivais avec mes frères et sœurs dans l’une des grottes à la périphérie de Kadugli, comme tous ceux qui ne sont pas partis – ou ne se sont pas rendus », m’explique-t-il. Il tire une longue bouffée de cigarette alors que je lui demande s’il sait où se trouve sa famille aujourd’hui. « Je ne les ai pas vus depuis des mois. Nos conditions de vie sont pires que tout. » Je lui demande ce qui a empiré depuis le début de la guerre. « Tout. Les Noubas mangent des feuilles et boivent de l’eau croupie. Tu sais pourquoi ? Les FAS visent les puits : ils les ont tous détruits. »

En décembre 2012, Human Rights Watch déclarait dans un communiqué que les attaques gouvernementales à l’encontre des populations civiles du Kordofan du Sud pourraient, à terme, constituer des cas de crimes de guerre. C’est ce dont je me rends compte en regardant les rebelles de l’APLS-N, ridiculement équipés face aux avions et tanks des FAS. L’artillerie de l’APLS-N est encombrante et défaillante. Leurs véhicules toussent. Nader a l’air soucieux, bien que parfaitement concentré. Le soldat à ses côtés s’appelle Michael, et il est bien plus calme que son comparse. Il marche lentement, se penche pour évaluer la position de l’ennemi, donne des ordres aux autres soldats. Aujourd’hui, tout a l’air calme. Voyant ma mine circonspecte devant le matériel sommaire de l’APLS-N, il dit : « Si l’on continue de se battre avec ces trucs, c’est que nous considérons ces terres comme les nôtres. Nous sommes chez nous – pas eux. Nous ne céderons pas. »

À la mi-avril, après près de deux ans conflit, le président el-Béchir a annoncé qu’il comptait négocier avec l’APLS-N.

Pourtant, il a déjà annulé les deux réunions programmées début mai avec les porte-parole des forces rebelles. Il attend désormais de constituer une nouvelle équipe de négociation, alors qu’il vient de virer son négociateur en chef. De leur côté, les représentants de l’APLS-N ont annoncé qu’ils étaient disposés à trouver un accord.

Lorsque j’ai quitté la province de Dolami fin novembre, l’Antonov soudanais continuait de voler dans le ciel du Kordofan du Sud et de bombarder des civils, au sol ou dans les grottes montagneuses. Au vu de ses récentes interventions, j’ai l’impression que, comme toujours, le président el-Béchir essaie de duper la communauté internationale en promettant des solutions consensuelles afin d’attirer l’attention des médias. En silence, il continue de massacrer ses concitoyens, là où personne ne regarde.

À la fin de ma tournée avec les membres de l’APLS-N, en voiture dans la brousse subsahariennee, Michael m’avait dit, exténué par la chaleur et cette nouvelle journée de ronde : « Pourquoi vous ne nous voyez pas ? Pourquoi vous parlez de la Syrie mais jamais de nous ? » J’avais des réponses à sa question, mais pas la moindre envie de les lui dire.

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