The Missouri Review et McSweeney’s. Chapeau ^^.
Je sors une fausse dent de ma bouche pendant un dîner, je la brise pour l’ouvrir et à l’intérieur, ce n’est pas la bonne microfiche. M’attendant à découvrir le numéro de sécurité sociale de l’homme que je suis supposé tuer, je trouve, inexplicablement, le manuel d’utilisation d’un tank soviétique T-72. J’assiste à un bal à Prague en me faisant passer pour un diplomate mais je glisse, tombe dans le grand escalier en colimaçon et je m’étale au beau milieu de la salle de bal. Alors que j’arrache les ongles d’un Coréen innocent dans la salle d’interrogatoire, je pète un coup par accident, et c’en est fini de ma crédibilité. À Rome, enfin, poursuivi par la police, j’oublie la statue creuse où sont fourrés les codes nécessaires au lancement de l’opération. Dans le taxi, je boxe le dos de l’appuie-tête. Putain de débile, putain de débile d’enculé de merde.
Et maintenant, ils me font vendre des télévisions et ça me sape le moral. Vêtu d’un polo rouge et d’un pantalon beige, je surveille le stand, en attendant qu’un raté en jogging ait le coup de foudre pour un combo télé-magnétoscope. J’attends le moment où je devrais empêcher un gamin de laisser traîner ses sales petits doigts sur un écran plasma. J’attends que les pourris reniflants et hargneux qui composent la foule hésitante des clients de Surgouffre projettent leurs ombres difformes sur mon stand – mais j’attends, plus que tout, de savoir pourquoi je suis ici.
Le soir, je rentre dans le studio où je vis avec un chat tigré que l’agence m’a fourni pour qu’il fasse partie de ma couverture. Le chat a été entraîné par le gouvernement à exécuter ses devoirs de compagnon avec froideur et efficacité. Il est là, juché sur mon futon bordeaux et se lèche vaguement le derrière par obligation. Il chie dans une boîte qui se trouve dans le placard, d’un air à la fois embarrassé et professionnel. Il y a là ma vieille trousse de toilette et, dans un coin, mon mannequin d’entraînement à tuer. Après le travail, je passe le temps en effectuant quelques prises meurtrières sur son torse en plastique et j’attends que le téléphone sonne, que l’agence appelle, qu’ils m’expliquent pourquoi je suis là. Je tente une clé de tête sur le mannequin et je fais tomber la lampe halogène au passage.
Je n’ai pas eu de nouvelles de l’agence depuis les six mois que je patauge à Surgouffre comme vendeur associé au rayon télé. Et comme si ça n’était pas suffisant, on attend toujours de moi que je vende une télévision. Les chiffres, à mon stand, sont au plus bas, et ces derniers temps, mon manager de 19 ans, Chaz, me tient à l’œil. Je risque de me faire virer avant même d’avoir eu le temps de recevoir l’appel de l’agence, ce qui leur donnerait une occasion de plus de rire à mes dépens – comme la fois où j’ai fait rater la mission au Brésil parce que la salade du chef commandée au room service de l’hôtel m’avait rendu tellement malade que j’avais passé trois jours à délirer dans un bordel homo de São Paulo avant de me rendre compte que ce n’était pas un hôpital. Apparemment, pour cette bande d’adultes, il n’y a rien de plus drôle qu’un cas presque mortel de dysenterie. Pour sûr ils s’étaient marrés, hurlant tous ensemble, assemblés autour du dessin que l’agent Aigle du Désert avait accroché dans la salle commune, un croquis de mauvais goût me représentant en train de vomir sur un Brésilien nu. Mais laissez-moi vous poser une question : plus tard, quand Aigle du Désert s’est fait exploser le pied gauche lors d’un simple entraînement de routine en Arizona, est-ce que je me suis marré ? Est-ce que j’ai refusé de participer à la collecte pour le cadeau ? Est-ce que j’ai fait circuler un dessin de son pied blessé enfoncé sous une dune de sable, empalé sur un cactus, ou encore évidé, puis recouvert d’un store, faisant office de club échangiste pour des couples de petits scorpions sexuellement libérés ? Non. Je ne l’ai pas fait, parce que je suis un professionnel. Je suis un professionnel. Je suis un professionnel et que je meure si je ne vends pas une de ces télévisions.
J’arrive à Surgouffre à cinq heures trente du matin. Ça, c’est une nouvelle initiative visant à doper les ventes en faisant de notre magasin le seul et unique magasin d’électronique de la ville qui ouvre avant l’aube. L’idée a suscité quelques réserves parmi certains membres de notre équipe de vendeurs, qui en ont contesté l’utilité, car il n’y a jamais personne avant 13 heures 15. Après discussion à la réunion hebdomadaire de bilan des ventes, la direction a rapidement fait circuler un mémo en réponse à nos doléances, regrettant que nous n’ayons pas un esprit de gagnants, cet esprit indispensable dans le secteur de la vente. Ils nous incitaient à vendre plus, à vendre plus, et, en bonus, ils firent accompagner le texte de la photo de mon badge photoshoppée sur l’image d’une petite fille coiffée d’un bonnet d’âne. Et ceci à côté d’une note d’avertissement sur les mauvaises performances de vente.
Je me mets derrière mon stand avec un café et un exemplaire du Times à la main. J’épingle mon badge sur ma veste et je me dis que je vais vendre plus, vendre plus. Je me prépare à vendre jusqu’à ce mort s’ensuive. Je me prépare à rentrer dans une communication passionnée, réfléchie et signifiante avec chaque client au sujet de la nouvelle télévision dont il a besoin. Je me dis que je suis prêt et je le sens sauf que de toute la matinée la seule personne qui rentre dans le magasin est une femme d’âge mûr qui porte une robe de nuit sous une grosse chemise à carreaux, et qui contemple pendant des heures une batterie électronique, bouche bée. Je la reconnais, c’est la SDF à qui nous avons demandé de quitter le magasin il y a deux semaines quand nous l’avons surprise en train de déféquer sur le sol des toilettes pour hommes. Je regarde en direction de la porte. Personne ne rentre.
Je me souviens de ma première journée à l’agence. J’ai fait mes débuts à la salle d’interrogatoire. Deux agents questionnaient une jeune femme, et entre les questions, c’est moi qui lui maintenais la tête sous l’eau. À l’agence, ils vous apprennent que les questions ne servent pas tant à obtenir des réponses qu’à faire craquer les gens.
« Comment tu t’appelles ?- Samantha.
Je lui plonge la tête sous l’eau.
- Ton nom ?- Samantha !
Je lui replonge la tête sous l’eau.
- Comment ça s’épelle ? »
Et à nouveau, sous l’eau.
J’étais un jeune agent, encore plein de promesses et d’ambition. Je me souviens que les interrogateurs me regardaient tendrement alors que je tenais la tête de la fille sous l’eau. Toute ma vie, je n’avais fait qu’espérer qu’on ne me prendrait pas pour un nul.
« Où étais-tu dans la nuit du 17 août 1974 ?- J’étais pas née ! »
Sous l’eau, encore.
Mon responsable, Chaz, me tapote l’épaule.
Il me dit de me sortir la tête du cul et de commencer à vendre des télés.
Une nouvelle tape sur l’épaule et il s’éloigne, dans un tourbillon de cheveux roux et de taches de rousseur, manquant de faire tomber une pyramide de câbles Hello Kitty.
Assurément, il est étrange que j’en sois arrivé là, à me faire charrier par une telle petite merde. J’essaye de me dire que ma situation actuelle est le fruit d’une chaîne complexe d’accidents et de circonstances. La clocharde s’éloigne enfin de son kit de batterie, et j’essaye de l’intéresser à une télévision portable bon marché. Elle me dévisage pendant une seconde avant de me tirer la langue et de laisser tomber une grosse serviette hygiénique sortie de sa poche sur une pile de DVD qui se trouve là.
Des accidents et des circonstances.
Chez moi, je m’endors avec un plateau-repas de chez Hungry Man posé sur le ventre, pour me réveiller des heures plus tard devant un spot publicitaire montrant deux Asiatiques qui soutiennent qu’elles ont gagné des millions en s’aidant de la Bible pour interpréter des tuyaux boursiers. L’agence n’a pas appelé et je me redresse pour découvrir que le chat a traîné la majeure partie de mon dîner à travers la pièce. Il est couché derrière une chaise pliante et lèche le dessus d’un brownie.
Un type de l’Indiana, debout devant sa nouvelle maison, rend grâce aux Asiatiques et au livre du Lévitique, tour à tour.
Ces deux-là, elles pourraient vendre n’importe quoi. C’est humiliant.
Le chat, voyant que je suis réveillé, embarque le brownie et entame lentement une retraite vers le placard. Je jette mon plateau vide contre la télé et mes injures ne s’adressent à personne : putain de débile. Putain de débile d’enculé de merde.
Le jour suivant, des ados débarquent et font semblant de s’enquérir des télévisions. Ils rotent et se moquent de ma veste Surgouffre.
« Hé Monsieur, qu’est-ce que vous pouvez nous dire sur ce modèle ? »
Ils se marrent tous, une main devant la bouche. Ils tirent sur mon badge et montent le volume des télévisions, avant de se désintéresser de tout cela, évidemment. Puis, ils errent loin du stand et se tapent sur la nuque avec des cassettes VHS, des calculatrices et des pancartes publicitaires pour la télé satellite.
Je me réjouis de les voir partir mais Chaz me fait les gros yeux et comme je ne veux pas voir ma photo illustrer le prochain mémo sur les ventes, je pars à leur poursuite en les appelant tous « Monsieur ». Je les rejoins devant le coin des imprimantes et je commence mon discours : « Messieurs, excusez-moi, euh… les mecs ? J’ai cru remarquer que vous vous intéressiez à certaines de nos télévisions là-bas. »
Les gamins s’arrêtent brusquement et me regardent, l’air amusé, comme si un nuage de pets avec des yeux s’était mis, contre toute attente, à essayer de leur vendre une télévision.
Je lance un regard à Chaz de l’autre côté des rayons. Il m’a vu suivre un client, tout faire pour mener à bien une vente, et il a l’air impressionné. Il ne lui vient pas à l’esprit que ce que je suis sur le point de faire est à n’en pas douter pathétique et désespéré. Il hoche la tête en guise d’encouragement et articule : « nouveau pack de garantie et facilités de paiement ».
« Bref. Vous n’êtes probablement pas intéressés par le nouveau pack de garantie. Et vous savez quoi ? On a aussi des facilités de paiement vraiment cool. »
Un instant de calme absolu. Les gamins ne savent pas quoi dire et semblent se demander lequel d’entre eux sera leur porte-parole. De cet amas de tee-shirts amples et de casquettes de base-ball portées en arrière finit par s’avancer le garçon dont le tee-shirt est le plus ample et la casquette la plus en arrière.
« On veut pas de tes télévisions de merde ! » dit-il.
Je me retourne vers Chaz qui y croit encore et qui est en train de me signifier quelque chose à propos d’une offre de remboursement par courrier. Je me lance.
« Eh bien, nos prix sont, comme vous pouvez le voir…- On a tous le sida ! crie le gamin. On dépense tout notre fric en médicaments !
Un autre gamin renchérit : Ouais ! Et nos parents sont morts !
Et un autre : Ouais ! On est SDF ! Dégage ! »
Les gamins me bousculent en passant et Chaz, qui s’en rend compte, lève les yeux au ciel, comme s’il avait fallu s’y attendre depuis le début. Je retourne au stand, découragé, et tous les gamins se bidonnent autour des PC en exposition en regardant une vidéo trouvée sur Internet, dans laquelle un homme s’enfonce une pile dans le pénis.
J’imagine qu’il y en a dont le sort est pire que le mien. Je me souviens d’un assassinat bâclé au Paraguay, du marchand d’armes décapité en Slovénie, de la petite orpheline au Koweit. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser qu’en tant qu’espion, le poste que j’occupe ici à Surgouffre exige de moi plus que de n’importe qui d’autre. Par exemple, quand une vieille de quatre-vingts ans s’approche, avec au coin de la bouche une sorte de mousse savonneuse et sèche, et sur la tête son chapeau du dimanche à l’envers, qu’elle insiste âprement pour que je lui explique la différence entre une télé et un magnétoscope, comme je suis un espion je dois me répéter plusieurs fois qu’il est hors de question que j’enfonce sa trachée-artère. Autre exemple : dans le cas où je me fais crier dessus devant un client par mon responsable de 19 ans qui vit encore chez ses parents et ne travaille à Surgouffre que pour économiser de quoi s’acheter une Camaro pour aller à la plage avec sa copine et y faire l’amour comme un diable roux sous les étoiles frémissantes, il me faut résister à la tentation de prendre mon après-midi pour concocter une petite arme biologique impromptue qui, une fois placée dans la maison de Chaz, transmettrait à toute sa famille la plus incurable des maladies vénériennes.
Je ne sais pas. Tout cela commence à bien faire. Tout ce que je veux, c’est un coup de téléphone. Tout ce que je veux, malgré mes plantages innombrables, c’est savoir pourquoi on a choisi ça pour moi.
J’essaie de vendre une télévision à un jeune couple. L’homme, un jeune type aux yeux écarquillés en bottes de cow-boy, reconnaît qu’il a vraiment besoin d’une télévision pour sa nouvelle maison, et même que le prix c’est pas un problème. Mais après que j’ai passé deux heures à leur présenter en détail tous les modèles disponibles, lui et sa femme, sans raison apparente, s’éloignent de mon stand, l’air gêné, me lançant un chaleureux : « Désolé, chef ». Et, vingt minutes plus tard, je vois le type des caméscopes les conduire à la caisse tout sourire. Chacun porte fièrement une boîte sur laquelle on peut lire « Sony FamCam 2200 », un article qui en plus d’être le plus onéreux du magasin (ainsi que le moins fiable), nécessite une télévision pour fonctionner, c’est écrit très clairement sur la boîte. Chaz me regarde en enregistrant leurs achats en caisse. Il siffle à travers son appareil dentaire, l’air mécontent.
Cette nuit-là, l’agence n’appelle pas. Je suis assis sur mon futon et le chat, qui se dirige vers le placard, s’arrête et regarde tour à tour le mannequin d’entraînement et moi, comme s’il ne parvenait pas à faire la différence entre nous.
Quand mon père était vivant, il était peintre en bâtiment. Vous imaginez ? Le père d’un espion, peintre ? À la fin de chaque journée, épuisé, il se déshabillait, se retrouvait en caleçon mauve dans le salon et se jetait sur le canapé, tête la première. Je me souviens qu’une fois je lui ai demandé pourquoi il n’essayait pas de faire quelque chose de mieux de sa vie, mais il ne m’a pas répondu. Il s’est contenté de sourire, les yeux mi-clos et de bredouiller quelque chose sur la contraception, en se grattant sous l’élastique du boxer, avant de se mettre à ronfler. Bien sûr, aujourd’hui je connais la réponse. Pourquoi n’avait-il pas fait quelque chose de mieux ? Parce qu’il n’était pas assez intelligent.
J’essaye de vendre une télévision à un prêtre, un entraîneur de foot, un prof, un présentateur météo, une serveuse, un éboueur, un policier, une équipe de gymnastes – le tout sans aucun succès. Chaz grogne, secoue la tête, me tape sur l’épaule, affirme que je n’ai pas inventé la poudre. Je pourrais le tuer mais je ne le fais pas.
Chaz est moche. Chaz est un enfant. Chaz est petit. Il a des cheveux roux et des boutons. Il est jeune aujourd’hui mais il ne sera jamais rien de plus que le responsable, ici, à Surgouffre. Il n’est pas assez intelligent pour faire quoi que ce soit d’autre. Moi, en revanche, je suis un espion.
J’essaye de vendre une télévision à une famille avec deux enfants mais ils ont l’air indécis. Ils sortent du magasin sans avoir rien acheté et je les déteste pour ça. Je martèle du poing le stand. Putain de débile, putain de débile d’enculé de merde.
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