Pantoufles Trump, pinard Trump et steak Trump – j'ai vécu exclusivement de produits Trump pendant une semaine
Toutes les photos sont de Caroline Tompkins
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Pantoufles Trump, pinard Trump et steak Trump – j'ai vécu exclusivement de produits Trump pendant une semaine

Pendant cinq jours, tout ce que j'ai mangé, bu, porté et lu portait le nom du magnat de l'immobilier.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, France
30.3.16

Avant d'être la caricature d'un candidat conservateur à l'élection présidentielle américaine, Donald Trump était la caricature d'un homme d'affaires américain. Il a construit des hôtels, des casinos, des complexes immobiliers. Il s'est lancé dans le secteur du transport aérien, de l'eau en bouteille, dans l'industrie du jeu vidéo, de la pseudo-éducation, du steak, de la vodka, du vin – en faisant croire aux gens que tout ce qui portait son nom était plus classe, plus luxueux.

La campagne présidentielle de Trump est assez effrayante aux yeux de pas mal de monde, et son message politique ne serait sans doute pas aussi populaire sans son argument implacable : Je réussis tout ce que j'entreprends, je suis l'un des hommes d'affaires les plus rentables et malins de la planète. Moi seul peux rendre aux Américains leur grandeur.

Comme beaucoup de gens, je déteste Donald Trump. En plus d'exécrer son idéologie, je ne saisis pas l'engouement autour de ses produits dérivés. Sérieusement, qui achète les pinces à cravate Trump ? Qui loge dans ses hôtels tout en marbre ? Qui lit ses livres ? Qui a déjà regardé The Apprentice en se disant : « Mais oui ! Cet individu acariâtre sait ce qui est bon pour l'Amérique ! » Est-il possible que tous ces trucs soient vraiment géniaux ?

Pour en avoir le cœur net, je me suis mis en tête de passer une semaine – du lundi au vendredi – à manger des aliments Trump, porter des vêtements Trump et boire de la délicieuse eau minérale Trump. Pour me détendre, je lirai des bouquins écrits par Trump et regarderai les épisodes de The Apprentice. Et, bien entendu, je ne m'endormirai pas sans avoir écouté un audiobook de Trump.

Est-ce que cinq jours remplis de produits Trump me permettront de succomber à ses charmes ? Est-ce que je me rangerai de son côté ? Est-ce que cette expérience me fera retrouver ma grandeur ? Est-ce qu'elle fera de moi le gagnant que j'ai toujours voulu être ? Il n'y a qu'une seule façon de le savoir – il est l'heure de passer à l'action.

La préparation

S'il y a bien un endroit qui représente le centre névralgique de la galaxie Trump, c'est la Trump Tower, située à Manhattan. Donald Trump y a vécu, travaillé et tourné The Apprentice. Il y a annoncé sa candidature à la présidentielle. C'est aussi l'endroit idéal pour faire ses emplettes de produits Trump.

Je me décide à acheter des fruits secs Trump, des noisettes Trump ainsi qu'un pack de bouteilles d'eau Trump – afin de m'hydrater. Tout ça ne suffit pas pour survivre, mais c'est un bon début.

Il me faut aussi des fringues pour toute la semaine. J'achète donc une casquette « Make America Great Again » à 30 dollars et essaie des t-shirts Trump. Le staff de la boutique est occupé à se disputer avec un Cubain voulant se procurer une casquette Trump – apparemment, l'argent dépensé dans les magasins de Donald Trump fait office de dons de campagne. Ceux qui n'ont pas de carte de résident ne peuvent donc rien acheter.

Je prends mon pack d'eau et rentre chez moi.

Je suis donc reparti avec :

• Un pack de bouteilles d'eau Trump

• Une casquette Trump

• Une bouteille d'eau de Cologne Success by Trump

• Une copie reliée de The Art of the Deal

• Des noisettes et des fruits séchés Trump

• Une boîte de chewing-gums Trump

• Deux sachets d'ours en gélatine Trump

Lundi

Trump jure qu'il ne boit ni café ni alcool – je décide donc de faire de même. En guise de petit-déjeuner, j'avale une poignée de fruits secs Trump et bois un thé infusé dans de l'eau Trump. Je n'ai pas encore l'impression de retrouver ma grandeur, d'autant plus qu'à cause de la puanteur de l'eau de Cologne Trump, tout ce que je mange me dégoûte. Tout de même motivé à l'idée d'explorer l'œuvre de Trump, je commence à lire The Art of the Deal tout en regardant la première saison de The Apprentice.

J'engloutis une canette de jus de tomate – le déjeuner habituel de Trump si l'on en croit son livre – et bois un autre thé Trump. Au moment où Trump invite les stagiaires pleins d'espoir en haut de sa Trump Tower, je crève déjà de faim.

J'ai droit à quelques regards inquiets de mes collègues, qui ne comprennent pas bien pourquoi je porte un maillot de foot US avec le nom de Trump floqué dans le dos, et pourquoi je regarde une émission de téléréalité au lieu de travailler.

Mon corps réclame désespérément un vrai repas. J'épluche Internet jusqu'à trouver une recette d'Ivanka Trump intitulée : « Soupe paysanne de légumes ». La soupe est peut-être « paysanne », mais les ingrédients coûtent autour de 40 dollars. Je me décide à tout acheter, et goûte : elle a un goût de persil et d'asticots. Une fine couche de graisse se forme sur le dessus en refroidissant, comme un glaçage.

Mardi

Après m'être endormi au son de l'audiobook de Trump – Think Big and Kick Ass in Business and Life – je me réveille, prêt à tout déchirer en salle de réunion. Ce sentiment héroïque disparaît quand je sors dans les rues de Brooklyn avec ma casquette et ma chemise « Trump : L'homme, le mythe, la légende ». Je marche tête baissée pour éviter tout contact visuel.

Je passe la journée à éplucher les résultats des votes. Trump remporte la Caroline du Nord et l'Illinois, avant de détruire Marco Rubio en Floride. Je rentre fêter ça en compagnie d'une bouteille de vin Trump. Le pinard a le goût d'une piquette à deux balles mais bon, je m'en contente.

Mercredi

En me levant, je réchauffe un bol de la soupe d'Ivanka et pars faire un pèlerinage dans les bâtiments de Trump à travers Manhattan. Je prends la direction de Wall Street, puis Soho et enfin l'Upper East Side. Tous les gratte-ciel de Trump se ressemblent – ils sont faits pour impressionner, pour être photographiés par les touristes, pour étourdir. Quoi qu'il en soit, je les visite tous avant de retourner à la Trump Tower en début d'après-midi.

Trump est là. Il est assis dos à moi, dans le bar de l'immeuble. Il répond à une interview pour Fox News. C'est lui – l'homme, le mythe, la marque, le type sur tous mes t-shirts. Ses cheveux dorés sont raides et cassants – comme des spaghettis crus.

Des touristes traînent dans le hall et profitent du sentiment de bien-être procuré par cette brève mais précieuse rencontre avec Trump. Nous nous regardons en souriant, comme si nous étions liés par ce moment d'intimité unique. J'achète un morceau de pizza dégueulasse à 15 dollars et mange en silence.

Jeudi

La nuit dernière, Donald Trump est apparu dans mes rêves. Je m'étais endormi après avoir dévoré son dernier livre, Crippled America, donc ce n'est pas très surprenant. En me réveillant difficilement, je me surprends à envisager sérieusement la construction d'un dôme impénétrable au-dessus du pays, afin de repousser l'État islamique.

Après ça, je prends un bain de deux heures et liste les sujets de prédilection de Trump dans Crippled America :

• La Chine

• L'Iran

• Les scientifiques spécialistes du climat

• Obama

• Encore la Chine

• Les écologistes

Après ce long moment de relaxation, je me dirige vers la Trump Tower pour bouffer.

Je commande un sandwich au steak haché – avec la viande très cuite, puisque c'est comme ça que Donald aime son steak. OK, je hais la xénophobie de Donald Trump, mais cuisiner un steak de cette façon, c'est encore plus inexcusable, sérieux.

Un mec me sourit et me dit : « Qu'Hillary aille se faire foutre, hein ? »

Je prends la décision de rentrer chez moi, et me descends une bouteille de vin Trump.

Vendredi

Qui suis-je devenu ? Qui est cet homme dans le miroir qui porte une chemise affreuse et qui a des poches sous les yeux après avoir lu Crippled America jusqu'au milieu de la nuit ? Qui est cet homme qui souffre de malnutrition après s'être gavé de snacks Trump ?

Je suis loin d'avoir retrouvé ma grandeur. Je suis paralysé, comme l'Amérique. Je vois son visage renfrogné quand je ferme les yeux. J'entends sa voix derrière le bruit des voitures qui roulent.

Mais ma semaine n'est pas terminée. Pas encore. J'avais testé des tonnes de merdes portant le nom de Trump. J'avais survécu quatre jours en mangeant des noisettes, de la mauvaise viande et en buvant du vin encore plus dégueulasse. Ils peuvent bien écrire « luxe » sur les étiquettes et envelopper leurs produits dans du papier d'or, ça reste de la merde. Je réalise que pour comprendre Trump, il me faut accéder au vrai luxe.

Après avoir enfilé mon plus beau costume, je réserve une chambre dans l'hôtel de Trump.

C'est là, dans cette chambre d'hôtel au septième étage, avec des pantoufles Trump aux pieds, une serviette Trump autour de la taille et un verre de vin Trump dans la main, que j'ai le déclic. Trump n'a pas de haine en lui. Il ne compte pas transformer l'Amérique. Tout ce qu'il veut, c'est faire savoir au monde entier qu'il conduit les voitures les plus luxueuses, qu'il s'habille avec les meilleurs tissus, qu'il couche avec les femmes les plus bonnes.

Être Donald Trump, c'est montrer sans cesse à quel point ta vie est géniale. George Washington est son modèle parce que son visage est gravé sur le flanc d'une montagne, voilà tout. Il aime les applaudissements et les acclamations, et entendre la foule crier son nom.

Donald Trump a 69 ans. Ses femmes trophées sont devenues ses ex-femmes trophées, ses sociétés ont fait faillite. Il s'est sorti du trou dans lequel il était au début des années 1990. Maintenant, plus que jamais, les gens l'applaudissent et l'acclament, se battent pour lui.

J'ai une certaine compassion pour Donald Trump – un type qui a besoin de l'adoration d'autrui pour être en paix. Sans nos applaudissements, il cesserait d'exister. D'ailleurs, nous souffrons tous à ce niveau-là. Le besoin de reconnaissance est universel. Celui de Donald Trump est simplement démesuré.

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