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« Freestyler » était le meilleur magazine de skateboard français

Blagues de cul, fausses infos et contributeurs fous – l'ex rédac chef de Freestyler revient sur ses années 1990.
27.4.15

Toutes les photos des numéros de « Freestyler » sont publiées avec l'aimable autorisation de Fred Demard

En 2015, à l'heure où le skateboard s'est fait aseptiser à coups de sponsoring et de lavements aux boissons énergétiques pour devenir, insulte suprême, un « sport », il semble presque fou que des mags irrévérencieux y aient jamais pu s'y faire une place, surtout en France.

Et pourtant, de 1993 (à l'époque où il s'appelait encore Snowsurf Freestyle) jusqu'à 2006, le mag devenu culte Freestyler a tenu le flambeau d'une presse skateboard potache, mordant sans se gêner sa main nourricière (que ce soit celle des annonceurs pubs comme celle de son propre éditeur), pour le plus grand régal de skaters 90s. Ces derniers avaient en effet alors trouvé leur – toutes proportions gardées – Hara-Kiri à eux, version skateboard, avec même un peu de snowboard dedans.

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Depuis Grenoble, Fred Demard et son maquettiste Fred Renaud ont à peu près tout fait : se fâcher avec des skaters pro, détruire des consoles de jeux, confectionner de fausses caméras espionnes pour les chiottes, commander des interviews du magicien Garcimore, ou encore annoncer la mort d'un frontman heavy metal célèbre et tout à fait vivant. C'était n'importe quoi, et c'est pour ça que c'était génial.

J'ai discuté avec Fred Demard, l'ancien rédacteur en chef de Freestyler aujourd'hui à la tête du magazine Soma, depuis son garage grenoblois. L'occasion pour les anciens combattants que nous sommes de revenir sur plusieurs histoires d'amour, de bites, et même sur celle de l'ex-président polonais Lech Walesa.

VICE : Peux-tu raconter le plus grand scoop de Freestyler, à savoir l'annonce exclusive de la fausse mort de Lemmy, le chanteur de Motörhead ?
Fred Demard : C'est notre grande fierté ! J'étais en Autriche, je devais aller à un concert de Motörhead mais il venait d'être annulé au dernier moment. Les fans sur place disaient que Lemmy était mort. En tout cas, c'est ce que j'ai compris. C'est là que je me suis rappelé que Fred, le maquettiste, était au bureau en train d'envoyer le magazine chez l'imprimeur. Dans ce numéro on avait justement un article sur Motörhead dans lequel on disait en gros que Lemmy était increvable et qu'il nous enterrerait tous.

J'ai flippé. J'ai appelé Fred pour qu'il rajoute une ligne disant que Lemmy était mort, nos sincères condoléances, etc. Sauf qu'en réalité Lemmy avait juste fait une crise cardiaque et qu'aujourd'hui, il est toujours sur scène. Je me souviens qu'on avait reçu une lettre d'une amie personnelle de Lemmy, scandalisée. La grande classe, quoi.

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Des années avant cet épisode, comment avais-tu réussi à créer Freestyler ?
Je n'ai rien créé du tout. Snowsurf Freestyle existait déjà depuis 1993, avant qu'on arrive, Fred Renaud et moi. On a juste un peu modifié le nom. C'est Joan et Guillaume, deux skateurs de Lyon et membres actifs de l'AFM (Association France Médisance !), qui étaient aux commandes. Ils étaient très bons. Ils ont réussi à se fâcher avec un bon paquet de personnes, notamment les snowboarders pros Nicolas Droz et Guillaume Chastagnol, ainsi que les patrons des Éditions Nivéales – leur propre éditeur – en seulement deux numéros. Les patrons en question nous ont donc proposé à Fred et moi de prendre la relève en nous disant que « Joan et Guillaume voulaient partir », tout en faisant croire à Joan et Guillaume qu'ils souhaitaient arrêter de publier le magazine.

Qu'avaient-ils écrit précisément, pour se fâcher avec Droz et Chastagnol ?
Droz, ils l'avaient plus ou moins piégé en lui posant des questions un peu tordues, en gros il avait dit un bon paquet de conneries et ils s'étaient fait une joie de publier la chose telle quelle. Après ça, Nico s'est méfié à mort des médias. Guillaume Chastagnol lui, il avait la réputation de se la raconter un peu, d'avoir le melon… Du coup, ils avaient mis des photos de melons en arrière-plan dans son interview. Il n'a pas super apprécié. Je ne suis même pas sûr qu'il se la racontait tant que ça en plus.

Comment vous avez transformé Snowsurf Freestyle en mag de skate ?
J'ai toujours été nettement plus à fond de skate que de snowboard. J'ai donc très naturellement commencé à mettre de plus en pus de skate dans le mag, jusqu'à ce qu'à ce qu'on abandonne totalement le snowboard, presque sans qu'on s'en rende compte. Le gros avantage d'être basé à Grenoble, qui fut aussi notre principal inconvénient, c'est d'être isolé du reste de l'industrie du skate. C'est ce qui nous a permis de garder la foi, je crois.

Grenoble est d'ailleurs une ville qui a produit pas mal de légendes du skate français : le skater straight-edge Nicolas « MDV » Levet connu ensuite au-delà du skate pour son « blog de la haine », Mimi Boissonnet, etc.
On a eu quelques personnages hauts en couleur. MDV et Mimi bien sûr. Le premier est le plus grand semeur de merde au monde, même si ça reste un très bon gars. Le deuxième est l'un des meilleurs skateurs qu'on a eu en France, mais la nuit a eu raison de lui. Il y a aussi eu Gui Gallen, qui a produit la vidéo Nikomouk 2000, une vidéo en deux faces, de près de deux heures chacune, comprenant du skate entrecoupé de scènes de films d'horreur et pornos… Il y a Jutix aussi, une de nos meilleures chances de médaille qui a malheureusement décidé de devenir un beau barbu, bien habillé et féru de musique électronique. Aujourd'hui on a Jojo et Cho7 qui repoussent les limites du skateboard au quotidien. Et puis tout un tas d'autres très bons skateurs dont je ne vais pas parler, juste pour qu'ils continuent de me haïr.

Un run desdits Jojo et Cho 7, skaters de Grenoble

Tu peux revenir sur cette fois où vous avez inventé de toutes pièces un groupe de rap ?
Un soir de bouclage, on avait trois pages à remplir et on ne savait absolument pas comment faire. C'est là qu'on a eu l'idée de créer un groupe de rap nommé 3 e Millenium, et de s'auto-interviewer. Fred Renaud était "Psykoz One", j'étais "Nunshak Two" et le skater Mimi Boissonet était "L'afro Jojo". Il me semble que le titre de l'album était Carnage à tous les étages. Il y a un paquet de mecs à avoir cru que le groupe existait. Aujourd'hui avec Mimi, on s'appelle toujours L'Afro et Nunshak.

À quoi ressemblaient vos relations avec Nivéales, cette maison d'édition éditeur « sérieuse » qui accueillait de beaux magazines de montagne et de ski, mais aussi Freestyler ?
On était leur caution « jeune », leur « street credibility ». C'est pourquoi ils nous foutaient la paix. On voyait bien à quel point ils pouvaient être chiants avec les autres magazines du groupe, mais nous, ils ne nous disaient jamais rien – ou presque.

Je me souviens quand même d'une fois où on avait mis « Love Bite » en énorme sur la couverture. C'était une sorte de faux concept marketing inventé par la bande de MDV et du photographe Loïc Benoit. Une fausse marque, une blague. Bref, on trouvait ça marrant. Et donc, une palette du magazine en question arrive aux Éditions Nivéales et l'un des deux boss, qui est gay, m'aide à porter la palette (c'était une petite palette). Et là il découvre le titre « Love Bite » pendant qu'on portait tous les deux l'équivalent d'un petit âne mort. Il a pris le truc pour lui, il a pensé qu'on se foutait de sa gueule et j'ai vraiment cru que j'allais m'en prendre une dès qu'on aurait posé la palette par terre. Mais finalement, c'est passé.

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Dans le même style, lorsque le magazine s'est arrêté, j'ai vidé mon bureau, enlevé toutes les photos aux murs et en partant j'ai juste laissé au mur en message d'adieu, une photo du pape Jean-Paul II et une autre représentant un bel éphèbe avec une bite énorme posée sur un skateboard. Là encore le boss l'a pris pour lui, alors qu'évidemment je n'avais aucune arrière-pensée. C'était juste pour rire, par pure charité chrétienne.

À cause de la maison d'édition, avez-vous été obligé de retirer des articles du mag ?
Non, mais je me souviens en revanche de « l'affaire Hardcore Session », une marque de fringues hip-hop qui avait tenté une immersion dans le skate. Les mecs avaient une vision curieuse du business. Parce qu'on avait eu « l'audace » de passer une photo d'un de leurs riders sans demander leur permission, ils nous avaient fait un courrier officiel avec menace de nous attaquer en justice et de nous casser la gueule à l'occasion, ou un truc du genre. C'était assez génial. Ils estimaient que l'image des riders à qui ils filaient trois t-shirts et deux casquettes leur appartenaient, et qu'on ne pouvait pas utiliser de photo sans les en avertir. Ils nous avaient envoyé tout un tas de menaces par courrier. Ils étaient complètement fous. Mais non, on n'a jamais rien dû retirer.

De grands événements dans l'histoire de Freestyler ont été cristallisés autour de la vie et la mort d'une Playstation, il me semble. Peux-tu détailler ce qu'il en fut ?
Il y avait une salle de repos dans les locaux, avec un canapé, une télé et donc, une Playstation. Fred Renaud passait un temps fou à y jouer. Un jour de bouclage, alors qu'on était super en retard et qu'on avait au moins deux nuits blanches sous le capot, Fred a pété les plombs. Il est rentré dans la salle, où un mec qui venait juste de se faire embaucher chez Montagnes magazine , qu'on ne connaissait pas du tout, était tranquillement en train de jouer. Fred a pris la Playstation, en arrachant la prise et le joystick des mains du gars, et il a jeté le tout par la fenêtre, sans même regarder s'il y avait quelqu'un dessous. Il était un peu à cran et tenait la Playstation pour responsable de notre retard. Le mec de Montagnes n'a pas dit un mot.

Plus tard, on s'est servi des restes de ladite Playstation pour fabriquer une fausse caméra, qu'on avait planquée dans le faux plafond des w.-c. On avait suffisamment bien dissimulé le truc (grâce à un système de miroirs), pour qu'on croie vraiment à une caméra espionne. Le dispositif est resté là plusieurs mois, jusqu'à ce qu'une fille de la pub découvre le pot aux roses et crie au scandale. On a laissé planer le mystère.

Si j'en crois les différents sommaires, le syndicaliste polonais et Prix Nobel de la paix 1983 Lech Walesa aurait écrit pour vous. Comment vous choisissiez vos pseudos ?
Bien sûr. Le syndicaliste français Krazucki aussi, et même Johannes Paulus [le nom polonais de Jean-Paul II, N.D.L.R.]. En fait, l'actuel redac' chef du mag de skate À Propos, David Turakiewicz, était à l'époque employé du mag de skate concurrent Sugar, et il n'avait donc pas le droit de nous vendre ses photos. Du coup, on lui donnait des pseudonymes polonais afin de pouvoir utiliser ses photos sans que son patron s'en rende compte. Au final, il a quand même fini par le virer – mais pas à cause de nous.

Vous publiez souvent des sortes de « prophéties » sur l'avenir du skate dans Freestyler. Certaines de celles-ci se sont-elles révélées vraies avec les années ?
En réalité, c'est allé bien plus loin que ce qu'on a pu imaginer. Très honnêtement, je n'arrive pas à comprendre le succès de trucs comme la Street League de Nike SB, des pompes de running de skate, ce genre de trucs.

Selon toi, qu'est-ce qui a rendu Freestyler si « culte » aux yeux des lecteurs ?
C'est difficile à dire. On était un mag de skate comme les autres qui se prenait peut-être moins au sérieux. On cherchait à se marrer et à faire marrer les gens. Sur la couverture du dernier numéro on avait mis la mention « mort de rire », d'ailleurs. Mais même moi, je trouve honnêtement qu'on en fait encore trop avec Freestyler. Quand on me demande aujourd'hui s'il me reste des stickers, parce qu'on était le « meilleur mag », etc. Je trouve ça très curieux et très exagéré. Je ne suis pas le plus grand fan de Freestyler.

Sébastien est journaliste, auteur et réalisateur. Il a écrit pour The Hundreds, Wax Poetics ou Libération et tourne des sujets pour Tracks, sur Arte.