FYI.

This story is over 5 years old.

La NASA me paie 14 000 euros pour rester allongé dans un lit

Au nom de la science, j'ai accepté de jouer le rat de laboratoire pendant une centaine de jours.
14.11.14
Le participant 8179 fait un article au 21ème jour de son alitement.

​Je suis dans ce lit depuis trois semaines maintenant, et je vais être ici pour encore sept semaines. Il y a 44 jours, j'ai bu ma dernière bière, ma dernière tasse de café, mangé mon dernier burrito, puis je me suis baladé dans mon quartier pour sentir la lumière du soleil sur ma peau pour la dernière fois. Ça fait 66 jours que je n'ai pas vu ma petite copine. Dans 64 jours, je pourrais finalement embarquer ce qu'il restera de mon corps chez moi.

Publicité

Mon lit se trouve dans la NASA Flight Analog Research Unit à Houston, au Texas, où je suis payé 18 000 dollars (14 000 €) pour rester allongé pendant 70 jours pendant que les chercheurs de la NASA m'étudient. L'étude CFT 70 (Countermeasure and Functional Testing in Head-Down Tilt Bed Rest Study) vise à étudier l'atrophie osseuse et musculaire dans l'espace. Sur les trois ans qu'ont duré cette étude, 54 patients ont été sollicités – et je suis le dernier d'entre eux. Alors que je suis allongé ici, je ne sais toujours pas si j'ai trouvé le plan du siècle ou si je suis juste un taré prêt à tout pour un paquet de pognon. Dans tous les cas, je vais être allongé ici pendant encore un bon moment.

En août, contre toute attente, j'ai été viré par le manager de l'artiste dont je gérais la tournée. Quand j'ai reçu une offre pour rejoindre l'étude de la NASA dès le lendemain, ça semblait être un coup du destin. J'avais postulé à l'étude un an plus tôt sur un coup de tête, en partant du principe que je ne serai jamais choisi parmi cette marée humaine de 25 000 candidats et que je ne pourrais pas abandonner ma vie mouvementée pendant 15 semaines. Mais ensuite, je me suis retrouvé avec un emploi du temps tristement vide, une offre à portée de main et une décision à prendre : Devais-je me dépêcher de trouver un nouveau boulot ou devenir un rat de laboratoire pour la NASA ? J'ai décidé que j'avais besoin d'une pause. J'ai donc mis ma vie en suspens et pris un avion pour Houston deux semaines plus tard.

Peu avant de rejoindre l'étude de la NASA, j'avais terminé ma première course ​Ironm​an et j'étais habitué à m'entraîner rigoureusement tous les jours. Puis j'ai appris que j'étais sur le point de passer deux mois et demi alité, avec l'interdiction de m'asseoir même pour aller aux toilettes.

Publicité

Alors que je pénétrais dans l'hôpital pour entamer mon premier jour, j'ai observé le plafond de l'entrée, recouvert de centaines de dalles colorées. Chacune était décorée de manière unique : le sigle des Longhorns du Texas à côté d'une interprétation de La Rose méditative de Dali, un vaisseau spatial gravitant autour du symbole du yin et du yang, un ​petit point bleu pâle, plusieurs crucifix et un tas de citations inspirantes. Durant la dernière décennie d'études d'alitement, chaque sujet examiné a laissé l'un de ces carrés derrière lui comme un vestige du temps qu'il a passé ici. Chaque relique est un carreau de 60 cm par 60 cm qui résume l'état d'esprit des patients avant de rejoindre le monde extérieur. Sur une dalle au-dessus de la porte de ma chambre, il y avait une liste de conseils assez inquiétants : « Ne soyez pas trop à l'aise quand vous faites caca à un angle de moins six degrés » et « Faites attention à ceux que vous laissez vous rendre visite. »

Une fois que les infirmières ont dressé l'inventaire de tous mes biens, elles m'ont fouillé minutieusement avant de confisquer la pomme qui se trouvait dans mon sac à dos. J'ai regardé autour de moi pour voir à quoi ressemblait ma nouvelle maison. L'espace était petit et stérile, mais ça n'allait pas avoir beaucoup d'importance une fois que je serais allongé dans mon lit. Alors que je me promenais dans l'hôpital, j'ai rencontré les autres participants de l'étude. Ils avaient chacun une bonne raison d'être là : l'un d'eux travaillait sur un roman et économisait pour s'acheter sa première moto, un autre avait un bébé en route et voulait mettre de l'argent de côté avant la naissance. Plusieurs gamers invétérés étaient venus ici parce que l'environnement leur semblait idéal pour s'échapper du monde numérique sans se taper les responsabilités de la vie courante.

Un des patients en était à sa troisième étude pour la NASA. Avec l'argent gagné grâce à ses mois passés ici et dans d'autres établissements à travers le pays, il subvenait à ses besoins depuis des années. Étonnamment, son histoire n'était pas si rare. Un autre sujet m'a montré la cicatrisation de l'intérieur de son bras à cause des centaines de prises de sang et intraveineuses qu'il avait subies au cours de ces études.

C'était la période « pré-alitement », durant laquelle j'allais m'acclimater à ma nouvelle routine, me familiariser avec mes exercices et équilibrer mes niveaux nutritifs. Le premier jour, à 6h du matin, la porte s'est ouverte brusquement, des lampes fluorescente se sont allumées, un thermomètre a été placé dans ma bouche et un tensiomètre a été enroulé autour de mon bras. À 6h15, une autre infirmière a passé sa tête à travers l'ouverture de la porte, en m'encourageant : « Vous avez déjà uriné ? » Il me faudra encore quelques jours pour réaliser que j'étais le pisseur le plus lent du groupe et que la question de l'infirmière voulait vraiment dire : « Pisse maintenant, sinon on ne pourra pas poursuivre le programme. »

Les premiers jours se sont résumés à une multitude de scanners, de piqûres, de tests physiques et d'analyses d'urine. Un jour, parmi la longue liste de tests de mon programme quotidien, j'ai vu le « Muscle Twitch Test » sur mon agenda. Les chercheurs m'ont attaché à une machine destinée à étirer mes jambes, avant de placer un protège-tibias sur ma jambe droite pour le relier à la machine. Ils m'ont ensuite expliqué la nature de ce test : « Le cerveau vous permet seulement d'utiliser 85 % de la capacité totale du muscle – pour contourner cette limitation et mesurer la force de votre muscle, nous attachons ces électrodes sur votre jambe pour la stimuler avec différents niveaux d'intensité de courant jusqu'à ce que nous trouvions son rendement maximum. » En gros, ils allaient envoyer des putain de décharges électriques dans ma jambe pour mesurer l'intensité de mes coups de pied. À la cinquième décharge, j'étais en train de grimacer et de jurer à tout va – à la dixième, je priais de tout mon corps pour que la NASA subisse une damnation éternelle.

Mais même la douleur extrêmement dérangeante de ce test est devenue une partie de ma routine. Après des années à travailler dur et à chercher des réponses illusoires à des questions abstraites, c'était apaisant de me contenter de suivre des ordres. Rester allongé dans une machine à IRM pendant 90 minutes ? Volontiers. Respirer à travers un tube pendant que vous ajoutez du monoxyde de carbone et prenez des échantillons de mon sang ? OK. Porter un masque et pédaler sur un vélo à 75 tours par minute jusqu'à ce que je sois trop fatigué pour continuer ? Aucun problème. M'accrocher à ce truc et courir à travers une course d'obstacles ? Pourquoi pas.

Après la phase pré-alitement de trois semaines, je n'avais plus qu'une seule mission : aller au lit et ne plus en sortir pendant 70 jours. J'ai rassemblé et organisé tout ce que je pouvais atteindre avec le bras depuis mon lit. J'ai utilisé des toilettes normales une dernière fois. J'ai regardé par la fenêtre une dernière fois. Puis je me suis finalement allongé.

Publicité

Le lit était incliné de six degrés. À chaque fois que je me retournais, je glissais vers le sommier. Pour défier la gravité, je m'allongeais autant que possible, ce qui faisait atrocement souffrir mon dos.

On m'avait averti que le mal de dos et les maux de tête étaient habituels pendant les premiers jours d'alitement. La colonne vertébrale n'est pas habituée à rester horizontale pendant une période prolongée et prend en charge le poids des organes internes supérieurs. Le changement de flux sanguins dans le haut du corps augmente aussi la pression dans le crâne – toutes les choses à cause desquelles le fait d'être allongé était très très inconfortable au début.

Plus tard dans la journée, les infirmières m'ont apporté mon premier repas au lit : de la soupe.

Cette nuit-là, j'ai eu énormément de mal à dormir. Toutes les heures, je me réveillais, écrasé contre mon sommier avec une énorme douleur au cou. Le troisième jour, mes intestins ont déclenché leur propre alarme. Jamais dans ma vie je n'avais passé autant de temps sans aller à la selle – le système digestif n'est pas particulièrement efficace quand la gravité n'existe plus.

Quand j'ai fini par demander une bassine pour aller aux toilettes, je me suis dit que j'avais touché le fond. Il est impossible de garder ne serait-ce qu'un semblant de dignité en chiant dans une position horizontale. Alors que je me débattais sur mon petit pot en plastique, je me suis rappelé que ma nouvelle salle de bain était aussi ma salle à manger, mon salon et ma chambre pour les deux prochains mois.

Je porte ce masque MCE une fois par semaine pour enregistrer mes entrées d'air en exercice et au repos.

Au-delà de la douleur, j'ai appris qu'il m'était pratiquement impossible de faire des choses tout à fait banales. Pour me laver, je devais m'arroser avec une pomme de douche portative, en galérant particulièrement pour me nettoyer, le dos, les jambes et les pieds. Pour lire, je devais maintenir mes bras tendus au lieu de relever ma tête. Utiliser un ordinateur est tout aussi étrange quand on est allongé. À chaque fois que je me brosse les dents, j'ai l'impression que je vais m'étouffer avec le dentifrice. Ensuite, je dois cracher dans un gobelet, mais ça finit toujours par couler lentement sur ma joue et dans ma barbe.

Mais en une semaine, j'ai commencé à m'adapter. Les symptômes physiques ont diminué et j'en ai profité pour mater l'intégrale d'House of Cards et la moitié de The Wire en attendant que ma colonne vertébrale s'adapte. C'est toujours difficile de boire quoi que ce soit et je réussis à peine à mettre des chaussettes ( je perds de ma souplesse chaque jour), mais en fin de compte, je me sens plutôt bien. J'ai commencé à lire Paths to God de Ram Dass pour m'aider à me recentrer. J'ai même rassemblé mon courage pour reprendre mon programme d'études pour la Graduate Record Examination et pour passer les concours des écoles d'avocats.

 Ça fait maintenant deux semaines que je suis alité, et je le vis plutôt bien. Je sais que je vais péter les plombs à plusieurs reprises dans les deux prochains mois. Je sais que des démons imprévus m'attendent dans ce lit. Mais pour le moment, je reste optimiste.

Suivez Drew Iwanicki sur ​Twitt​er​.