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Une nouvelle race d'enfoiré

L'histoire de Nick Zedd, le pote de John Waters qui n'a jamais réussi – et qui ne réussira jamais.
9.7.14

Photo de Nick Zedd prise par Richard Kern en 1984, publiée avec l’autorisation de Nick Zedd et de la Fales Library, NYU.

C'était une nuit glaciale de 2004. Nick Zedd était en train de pousser un chariot rempli de bobines de films sur le pont de Williamsburg. Il marchait en direction d’une boîte de nuit pourrie du Lower East Side, là où il projetait ses films une fois par semaine. C’était le seul job de Zedd, et il était bien trop fauché pour se payer un taxi.

Toute sa vie résidait dans ce caddie et dans cette marche de deux kilomètres au-dessus de l’East River. Zedd est une légende parmi les cinéastes à petit budget. Il est même considéré par certains comme le roi du film underground et ce, malgré son allure d’épouvantail, avec ses cheveux rouges et ses rangers. Pour les kids en fixie qui le croisent à Brooklyn, Zedd doit leur rappeler un vestige du passé sordide du Manhattan d’autrefois, un vieux rocker pété qui se fringue à l’Armée du salut. Quand Zedd a débarqué au club ce soir-là, son propriétaire l’a viré.

Zedd est un pur produit du Manhattan des années 1980. « Quand tu vis à New York aujourd’hui, c’est impossible d’imaginer à quoi ça ressemblait avant et à quel point c’était taré », me rapporte le photographe et collaborateur de VICE, Richard Kern. New York est le territoire de Zedd depuis 1976, la ville où il a rencontré et collaboré avec des gens comme Kern, Jack Smith ou Lydia Lunch – et le seul endroit où il aurait pu tourner les films tordus qui l’ont rendu célèbre : They Eat Scum, Thrust in Me, War Is Menstrual Envy. Mais aujourd’hui, la ville de Zedd a disparu. Le réalisateur John Waters m’a rapporté que Zedd voulait rester une vraie « star de l’underground, à l’heure où l’underground est un concept obsolète ».

Perdre son job au night-club ne constitue qu’un échec parmi d’autres pour Nick. Sa mère venait de mourir. Sa petite amie et son collaborateur l’avaient tous deux viré. The Adventures of Electra Elf, sa série télé satirique (et son œuvre la plus populaire), arrivait à son terme. En 2009, Zedd a abandonné la réalisation. Le roi du film underground n’avait plus de royaume. En 2011, à 55 ans, Zedd a quitté New York pour le refuge des desperados et des weirdos : Mexico.

Zedd et moi avons été voisins pendant plus d’un an sans jamais que je le sache. En février 2012, un ami à moi m’a invité à une fête dans un minuscule club goth. Pendant que The Cure résonnait dans les enceintes, une série d’images cinglées étaient projetées sur un mur : des femmes obèses en train de déchirer leurs fringues, une déesse hindoue qui caressait un homme couvert de brûlures, etc. Aucun scénario, pas de production, simplement un montage d’images hardcore et hypnotiques. J’ai d’abord eu envie de rire ; puis je n’ai plus pu détourner le regard. À la fin de la soirée, j’ai retrouvé Nick Zedd tapi dans la cabine de DJ.

Les mois qui ont suivi, j’ai passé des heures à discuter avec lui. Zedd vivait dans un appartement lumineux de Condesa, l’équivalent du West Village de Mexico. Des colibris volaient près de sa fenêtre. « Ils aiment se poser sur la mangeoire » a commenté Zedd. Il s’est assis dans un énorme fauteuil gothique, l’air renfrogné sous ses cheveux décolorés. Son teint pâle de punk rocker n’a pas beaucoup changé en trente ans. Et sa garde-robe non plus.

Zedd est demeuré drôle et discret durant nos conversations, mais dès qu’on abordait le succès commercial, l’irritation prenait le dessus : New York était pour lui remplie de gens qui voulaient « faire le plus d’argent possible ». De vieux amis à lui étaient devenus célèbres grâce à leur « sens des affaires » ou leurs « rencontres avec les bonnes personnes ». Zedd semblait parfois se contredire. Il aurait « bien aimé avoir plus de succès commercial, même si ses films auraient dû, pour cela, être moins expérimentaux ».

Zedd a délibérément passé toute sa carrière en marge, créant des films que seules quelques personnes pouvaient tolérer. Son amertume de n’avoir jamais gagné d’argent est donc difficile à comprendre. Sa retraite à Mexico marque-t-elle son rejet ultime de la yuppification de New York, ou simplement une échappatoire à la pauvreté ? Méprise-t-il vraiment ses amis qui ont profité de l’ère internet, ou est-il jaloux d’eux ?

Des polaroids de Nick Zedd pris vers 1985, publiés avec l’autorisation de Nick Zedd et de la Fales Library, NYU.

Zedd a grandi comme d’autres dans une banlieue chiante. Il est né James Harding en 1956 dans le Maryland, au sein d’une famille de classe moyenne conservatrice. Et la transgression n’a pas mis longtemps à pointer son nez à la surface de cet environnement morose. Le père de Zedd travaillait dans un centre de tri postal, et des groupes conservateurs lui envoyaient souvent des listes de publications qu’ils souhaitaient interdire en raison de leur nature « subversive » : des calendriers de pin-ups SM ou d’autres trucs bizarres mêlant des femmes et des manches à balai. Le père de Zedd conservait ce « matériel subversif » et rejetait les demandes de censure. Zedd a découvert ce trésor érotique juste après la mort de son père, en le déterrant de la cave de ses parents.

À 14 ans, il a écrit un rôle pour une fille qui l’intéressait. Elle l’a refusé. Zedd a quand même fait le film, en s’inspirant de séries télé et de films comme Dark Shadows ou Mothra. Plus tard, il a choisi d’ignorer les acteurs du club de théâtre de son bahut. « Je suis fasciné par les très mauvais acteurs », m’a-t-il avoué. Cette idée constituera la clé de voûte de son esthétique.

En 1976, Zedd s’est installé à New York pour étudier à l’Institut Pratt de Brooklyn et à l’École des arts visuels de Manhattan. Il a trouvé les autres étudiants chiants à mourir. Depuis son Maryland natal, où il lisait des trucs sur Andy Warhol et les New York Dolls, Zedd se reconnaissait dans la scène artistique underground de New York – « des parias comme moi ». Il a commencé à sortir au CBGB et considérait la scène punk comme « une évolution positive ». Aller en cours ne signifierait bientôt pour lui qu’une « excuse pour utiliser leur matériel de tournage ».

C’est aussi à Pratt que Zedd rencontra sa première copine et future collaboratrice, une étudiante en peinture qui se faisait alors appeler Donna Death. Selon ses dires, « bien qu’elle fût plus âgée que lui, [il] lui a dérobé sa virginité ».

Son projet de fin d’année à l’Institut Pratt, en 1979, est finalement devenu le premier film de Zedd : They Eat Scum, une comédie mêlant monstres et zombies, peut-être le film de Zedd le plus respecté. Scum fut tourné en Super 8 ; le format était moins cher, plus facile d’accès et plus proche de la réalité que les traditionnels 16 et 35 millimètres. They Eat Scum était un projet plutôt ambitieux pour du Super 8. On pouvait y voir de la musique live, des effets spéciaux, et de nombreux doublages, « des techniques que personne n’avait utilisées auparavant en Super 8 », m’a affirmé Zedd. Quand Kern a vu Scum, il a aussitôt voulu rencontrer Zedd. « C’est un putain de film incroyable pour du Super 8, m’a dit Kern. Un long-métrage sur des zombies punk qui détruisent New York. Quand j’ai vu ça, je me suis dit : Wow, en fait on peut tourner un film avec rien. »

Donna Death avait donné 2 000 dollars à Zedd pour qu’il finalise Scum. Et les parents de Zedd lui avaient également prêté de l’argent. Alors que les réalisateurs no wave qui travaillaient à quelques rues de chez Zedd mettaient un point d’honneur à rejeter tout ce qui ressemblait à des productions traditionnelles, les tournages de Zedd, eux, constituaient une version Lower East Side de Hollywood. Il empruntait son éclairage à des professionnels et passait des annonces pour des castings dans les journaux. Mais « les meilleurs acteurs voulaient être payés », c’est pourquoi Zedd a pris Donna pour le rôle principal. Les autres rôles ont été distribués à des amis punk et des étudiants de Pratt. Les parents de Zedd et leur chien jouent même une famille de morts-vivants dans le film.

The Underground Film Bulletin, tiré aux alentours de 1985 et publié avec l’autorisation de Nick Zedd et de la Fales Library, NYU.

They Eat Scum a été diffusé pour la première fois à la O-P Screening Room de Rafik, près d’Union Square, jadis centre névralgique du film indépendant new-yorkais. Zedd m’a affirmé que la salle était pleine le soir de la première. John Waters et le cinéaste no wave Amos Poe y étaient. Zedd ne les avait jamais rencontrés, mais ils l’ont félicité après le film. Waters m’a même rapporté que They Eat Scum était peut-être son film préféré de toute l’histoire du cinéma.

Les critiques, pour leur part, furent moins enthousiastes. Amy Taubin du Village Voice qualifia le film d’« uniformément révoltant ». En 1982, une chaîne câblée publique de Manhattan diffusa Scum. En réponse, le Wall Street Journal dénonça les chaînes publiques dans un article en une du journal. Ce type de réactions était exactement ce que Zedd recherchait, comme il le disait dans une interview de 1980 : « J’ai voulu choquer tout le monde. Aujourd’hui, il y a une nouvelle race d’enfoirés qui s’appelle les punks, et celle-ci remplace une autre race d’enfoirés, les hippies. Et bientôt, une nouvelle race d’enfoirés détrônera les punks. » Zedd m’a confié que Scum était une parodie de la façon dont la « culture dominante » parlait du punk à l’époque, d’où les zombies et le cannibalisme. Plus tard, il a ajouté que Scum était en fait un film sur le mouvement death rock qui naissait à l’époque, c’est-à-dire « l’étape après le punk ».

Le deuxième film majeur de Zedd fut Geek Maggot Bingo or The Freak from Suckweasel Mountain (1983), une comédie horrifique. Donna Death faisait une nouvelle fois partie des acteurs principaux. Zedd demanda à une chanteuse de Manhattan, Brenda Bergman, de jouer Buffy, la fille d’un savant fou. Elle fut uniquement dédommagée pour le transport et la nourriture. Richard Hell, entre autres membre de Television, joua le rôle du Rawhide Kid. « C’est le premier acteur que j’ai payé, s’est souvenu Zedd. Il a touché 50 dollars pour la journée. »

Geek tournait bien dans les clubs underground, au St. Marks Cinema et à la Danceteria notamment. Après plusieurs séances, Zedd a même pu rembourser l’argent que sa copine lui avait prêté. « Je pensais que ce film aurait bien plus de succès, a ajouté Zedd, ce qui est absurde. On l’avait présenté à plein de distributeurs mais tous avaient botté en touche. »

Quand Geek est sorti, Zedd s’était déjà séparé de Donna et était tombé amoureux d’une autre, Lydia Lunch – une muse bien moins malléable. Lunch était une autre célébrité du Lower East Side, chanteuse du groupe Teenage Jesus & The Jerks. Puis, elle déménagea à Londres. « Partout où elle allait, des mecs l’attendaient en backstage. Lorsque j’ai débarqué à Londres un mois plus tard, elle m’avait remplacé. » Zedd a passé un mois à Londres pour suivre Lunch avec sa caméra et filmer leur rupture. Les rushes ont par la suite donné The Wild World of Lydia Lunch, sorti en 1983. Sur les images, on entend un enregistrement d’un message de Lunch envoyé à Zedd lui disant, en gros : « Va te faire foutre et laisse-moi seule. » Elle m’a avoué qu’il « avait suffisamment de courage pour venir la voir après ça et continuer à la traquer. Ce film est un témoignage de son obstination. »

The Underground Film Bulletin, tiré aux alentours de 1985 et publié avec l’autorisation de Nick Zedd et de la Fales Library, NYU.

Zedd est parfois assimilé à d’autres cinéastes no wave plus réputés de la même époque. Le truc, c’est que la no wave était, d’une manière générale, une réponse aux films français cool et sans scénario des années 1960. Zedd, de son côté, était plus proche du mauvais goût des films de genre. Zedd connaissait quelques no wavers, Jim Jarmusch notamment, mais jamais il ne s’est senti proche d’eux. « Ils avaient tous l’air de sortir de SoHo », m’a-t-il dit. Zedd n’était pas non plus très excité par le cinéma no wave. « Le seul intérêt de ce truc, c’est que les acteurs jouaient tous dans des groupes. »

Pour Zedd, la no wave est une création de la presse. En 1977, le critique cinéma de Village Voice, J. Hoberman, publiait un texte sur les cinéastes de Manhattan intitulé « No Wavelength ». Zedd sentait de plus en plus qu’il finirait en outsider, et la critique mitigée du Village Voice à propos de They Eat Scum ne fit qu’appuyer son anxiété.

« J’avais le sentiment que parce que Hoberman avait décidé de regrouper toute la no wave en un seul bloc, j’en serais exclu. C’est précisément ce qui s’est passé. »

Ce sentiment d’isolation s’est encore accentué lorsqu’il a rencontré Kern. C’était en 1984. Les deux se sont retrouvés lors d’une séance d’un film de Beth B, petite amie de Zedd à l’époque. Zedd se rappelle que Kern cherchait lui aussi à tourner ses films et qu’il lui avait posé un paquet de questions techniques.

Kern venait d’acheter une Super 8 grâce à l’herbe qu’il vendait. Zedd n’ayant toujours pas d’équipement, il lui a proposé de bosser avec lui. (Zedd « cherche l’avantage financier dès qu’il le peut », m’a indiqué Kern). Zedd voulait faire un film dans lequel il jouerait les deux rôles principaux qui finiraient par baiser ensemble. Le résultat s’est traduit par un court-métrage de 8 minutes intitulé Thrust in Me (1985) : une fille dépressive (jouée par Zedd) se tranche les veines ; puis, son petit ami (Zedd encore) rentre à la maison et se sert du cadavre pour se faire sucer la bite. Kern a affirmé que la plupart des idées venaient de Zedd mais que « l’éjaculation géante et la disposition des corps » venaient de lui. Contrairement à d’autres collaborateurs, Kern a toujours bien aimé travailler avec Zedd. Ils ont réalisé un autre court-métrage ensemble l’année suivante, King of Sex, dans lequel Zedd jouait une nouvelle fois le mâle et la femelle. Zedd a également eu des rôles dans d’autres films de Kern, Woman at the Wheel (1985) et Submit to Me Now (1987). Ces films correspondent à l’époque où Zedd se promenait dans Greenwich Village déguisé en drag-queen, afin selon lui, d’expérimenter.

À cette époque, Kern et Zedd « faisaient tout ensemble », et tout incluait bien entendu prendre des tonnes de drogues. « On avait des visions du monde similaires. » À la différence de Kern, Zedd « était l’un de ces mecs toujours susceptible de péter un plomb avec la dope ». Zedd avait en effet tendance à se battre dans les bars. Les problèmes récurrents de Zedd avec les flics ont inspiré le film de 1987 Police State, dans lequel un punk, joué par Zedd, se fait couper le pénis par un policier à la fin d’un interrogatoire.

Aux alentours de 1985, Zedd a rencontré les cinéastes Tommy Turner et Manuel DeLanda, des artistes avec lesquels il avait plus d’affinités. Zedd a toujours voulu faire partie d’un mouvement : ça avait marché pour les no wavers, les dadaïstes et les surréalistes. En cherchant dans le dictionnaire, Zedd s’est arrêté sur le mot transgression qu’il trouvait parfait pour qualifier leur travail.

En 1985, Zedd a donc publié un essai de 438 mots intitulé « Le manifeste du cinéma de la transgression » dont le texte est le suivant :

« Nous proposons de faire sauter toutes les écoles de cinéma et d’empêcher les films chiants d’être tournés […] N’importe quel film qui ne choque pas ne mérite pas d’être vu […] Il y aura du sang, de la honte et de la souffrance, plus que personne ne l’a encore imaginé. »

Le manifeste est signé sous le pseudonyme Orion Jericho et est paru dans le Underground Film Bulletin, un fanzine que Zedd écrivait et illustrait afin de promouvoir les cinéastes de l’école transgressive. Le cinéma de la transgression est peut-être le plus grand héritage laissé par Zedd : Zedd, Kern, David Wojnarowicz et d’autres cinéastes collaboraient et organisaient des séances sous cette étiquette. Zedd l’a affirmé : « Je pense que [les cinéastes du mouvement] sont reconnaissants de l’attention qu’ils ont pu créer en étant membres d’un truc plus important. »

Zedd a produit ses travaux les plus « transgressifs » dans les années 1990. War Is Menstrual Envy (1992), Why Do You Exist? (1998) et Ecstasy in Entropy (1999) sont dépourvus de narration et de dialogue. Zedd avait engagé des performeurs tels qu’Annie Sprinkle, Amy Touchette, Kembra Pfahler ou Taylor Mead, et se focalisait sur des images de femmes obèses, d’amputés ou de garçons se gravant le torse au rasoir – soit le genre d’esthétique qui peut t’empêcher de danser sur ton morceau préféré de Gang of Four dans un club de Mexico. Choquer était important mais n’était pas pour autant l’objectif. En choquant, Zedd voulait forcer le public à porter un regard sur les « freaks ». Voilà pourquoi selon Zedd, les cinéastes les plus underground de sa génération ne méritaient pas leur étiquette d’« avant-garde » : leurs personnages illustrent un sexy conventionnel. « Toutes leurs actrices ressemblent à des mannequins. Pas d’amputées, pas de grosses, et bien sûr, toutes sont blanches. »

The Underground Film Bulletin, tiré aux alentours de 1985 et publié avec l’autorisation de Nick Zedd et de la Fales Library, NYU.

Les dix années qui ont précédé l’arrivée de Zedd à Mexico ont été ses plus productives, malgré de nombreux bouleversements. En 2000, il a rencontré la femme qui allait devenir sa plus fidèle collaboratrice : Reverend Jen, autoproclamée sex-symbol des aliénés et fondatrice du mouvement Anti-slam du Lower East Side.

Jen avait seize ans de moins que Zedd, mais comme lui, elle avait grandi dans un trou du Maryland et avait un goût prononcé pour les séries télé cheap des années 1970. Vite, les deux se sont mis à sortir ensemble et à collaborer sur des courts-métrages tels que Lord of the Cockrings. Leur plus grand projet fut néanmoins The Adventures of Electra Elf, parodie grotesque des séries de super-héros des années 1970. Jen jouait le personnage d’Electra Elf, tandis que son chihuahua jouait Fluffer, son bras droit. Tout le long de la série, les deux ont mené la vie dure aux méchants de tout poil.

Par de nombreux aspects, Electra Elf fut le plus gros succès de Zedd. Commencée en 2004, la série s’est prolongée via vingt épisodes d’une demi-heure. Malgré le budget dérisoire accordé au programme, quelques étoiles du monde artistique y ont fait une apparition – Taylor Mead, notamment – et la série a généré un véritable culte. Zedd considérait Electra Elf comme une émission tous publics, et le Manhattan Neighborhood Network a d’ailleurs commencé par le diffuser à l’heure de la sortie des classes. La chaîne a vite reconsidéré l’horaire et l’a déplacée à une heure du matin, mais l’engouement s’est maintenu. Quand ils croisaient Jen dans le métro, les gens lui criaient : « Je t’aime Electra Elf ! » On était loin du cinéma de la transgression, mais cette direction joviale inattendue ne déplaisait pas à Zedd.

Puis Jen et Zedd se sont disputés sur le tournage. Il la suspectait d’écrire des scènes de torture uniquement pour satisfaire ses instincts sadomasochistes. Jen m’a pour sa part confié que Zedd était un « sociopathe ». Jen n’a jamais fait confiance à Zedd, encore moins après avoir trouvé dans son journal intime un récit de coucheries avec l’égérie du cinéma d’horreur italien Asia Argento.

Après une série de plusieurs breaks, Jen a définitivement quitté Zedd en 2006. Tant bien que mal, ils ont continué à travailler sur Electra Elf.

Zedd allait plutôt bien au tournant de la quarantaine, mais son style de vie d’artiste-mendiant n’avait pas beaucoup évolué depuis son arrivée à New York. Pour payer ses factures, il occupait de nombreux boulots alimentaires : employé dans le magasin porno gay Male Box, chauffeur d’un food truck sur le tournage « d’un film de Ron Howard », taxi, DJ dans des cabarets burlesques, scénariste pour M. Kim, ou gérant du magasin Video & Music de ce même M. Kim.

Son seul job régulier pendant les années Electra Elf, c’était celui de VJ au Mehanata, une boîte de nuit aussi appelée le « bar bulgare ». Mais la soirée qu’il animait était peu à peu devenue un cauchemar : la paye de Zedd était passée de 100 à 50 dollars la semaine (d’où le caddie plein de bobines de films sur le pont de Williamsburg), et les DJs du club passaient les mêmes morceaux de pop virile d’Europe de l’Est nuit après nuit. Zedd fut viré en 2004. Le propriétaire du club lui reprocha, sans le moindre embarras, de diffuser « toujours les mêmes films ».

Zedd n’a jamais eu d’agent. Avant YouTube et Vimeo, personne ne savait que vous tourniez des films quand vous n’aviez aucun moyen de les diffuser. Ceux de Zedd ou Kern n’étaient diffusés qu’une seule fois – et dans un trou perdu. Si vous ne lisiez pas le bon zine, vous n’en entendiez jamais parler.

Dans les années 2000, Zedd diffusait régulièrement ses films dans des lieux comme l’Anthology Film Archives ; il vendait également des DVD gravés main sur son site web. Mais tandis que ses contemporains de l’underground Kern, Jarmusch ou Waters étaient parvenus à une certaine stabilité financière, voire même à une richesse relative via le public mainstream, Zedd n’a jamais trouvé le moyen de tirer profit de ses films. Pour Zedd, devenir un « cinéaste mainstream » et devoir trouver « des thunes pour la production et des acteurs établis » demeurait une chose « impensable ».

Waters m’a dit que Zedd n’avait « jamais eu envie de débarquer à Hollywood. Il abhorrait d’autant plus les films indépendants qui avaient du succès. » Waters est un fan invétéré des films, des livres et des séries télé de Zedd. Les deux se voient toujours régulièrement à New York, de même qu’à la fête que Waters organise tous les ans le jour de Noël. Aussi, Waters m’a assuré que le mauvais caractère de Zedd n’était pas un truc récent. « Il a toujours été en colère, m’a confirmé Waters. Il porte sa colère comme une bonne coupe de cheveux. Il est furieux, mignon et taré. »

Nick Zedd et son fils Zerak, chez eux à Mexico. Photo : Alicia Vera.

L'année du licenciement de Zedd, sa mère est morte. Le coup a été encore plus dur que lorsqu’il avait perdu son père quelques années plus tôt. Zedd avait épargné la plupart de ses films à ses parents – « conçus pour choquer les gens comme eux » – quoique ces derniers l’aient toujours soutenu.

Il y avait un grand vide dans la vie de Zedd, mais il était désormais trop vieux pour se remettre à draguer des filles dans des bars. Jusqu’à ce qu’il rencontre Monica Casanova, une artiste mexicaine installée à New York. Les deux ont commencé à se voir, puis de plus en plus souvent. Pour la première fois de sa vie, Monica et sa fille adolescente donnaient à Zedd l’impression de vivre au sein d’une vraie famille.

Electra Elf s’est arrêté en 2009. Jen m’a affirmé qu’elle et Zedd « ne pouvaient plus se sentir ». Le même hiver, Zedd a attrapé une bronchite et une grippe sévères. On lui diagnostiqua une défaillance au niveau de la valve cardiaque. Il dut se faire opérer.

Le pire pour Zedd, c’est que pendant tout ce temps New York s’est transformée en une ville qu’il n’arrivait plus à reconnaître. Pour lui, le changement s’était amorcé avec l’augmentation des loyers durant l’ère Giuliani, soit l’époque où Zedd avait abandonné Manhattan pour Williamsburg. Zedd croyait que l’art le plus authentique était condamné à rester underground, à la marge, en dehors des forces du marché qui « contrôlent les esprits ». Puis, dans les années 2000, Zedd a compris que le cycle de renouveau perpétuel des scènes underground, qui avait toujours existé à New York, touchait à sa fin. Selon lui, il était le dernier à « lutter pour continuer à produire de l’art au sein d’une contre-culture en voie de disparition ». Le Lower East Side et Williamsburg étaient devenus des repères de « bohémiens au rabais plutôt que de vrais avant-gardistes ».

Zedd adore ce slogan de Marcel Duchamp : « Le grand artiste de demain sera clandestin. » Durant nos entretiens, il me l’a répété tellement de fois que je me suis souvent demandé s’il essayait de s’en convaincre lui-même. En 2010, Monica a emmené Zedd à Mexico, dans son pays d’origine. Le Mexique représentait un endroit où Zedd pouvait se payer tout le confort nécessaire tout en restant dans cette espèce de clandestinité duchampienne – quoiqu’il soit toujours aussi fauché.

La libération est arrivée via la Fales Library de l’Université de New York, qui se constituait alors une « Downtown Collection » afin de documenter la scène artistique underground du New York des années 1970-1990. Richard Hell et Amos Poe leur avaient déjà vendu leurs collections de souvenirs. Zedd avait pour sa part laissé traîner tout un tas de lettres et d’artworks au fil des appartements qu’il avait occupés. La bibliothèque lui offrait plus d’argent pour sa collection que Zedd n’en avait jamais perçu. Il a accepté. J’ai demandé à Zedd s’il trouvait ironique d’avoir vendu sa collection à la NYU, considérée comme principal vecteur de gentrification de Manhattan. « Je me suis dit que puisqu’ils m’avaient poussé à quitter New York, ils pouvaient au moins me payer pour ça. »

En 2011, après la vente, Zedd et Monica ont enfin déménagé à Mexico. Leur fils, Zerak, est né un an plus tard. Zedd affirme qu’après avoir expérimenté la laideur et les loyers de Williamsburg, son nouveau quartier de Mexico est un endroit où « il est difficile de ne pas être heureux ». Il passe aujourd’hui tout son temps à peindre et faire des lessives pour Zerak.

Depuis quelque temps, sa carrière semble être en train de ressusciter. En 2011, le Macabro Festival de Mexico a présenté une rétrospective de ses films. L’année suivante, il a lu ses mémoires dans la seule librairie anglaise de la ville, bondée pour l’occasion. En 2013, des cinémas arty de Brooklyn et Mexico ont tenu plusieurs ateliers au sujet de Zedd et de son cinéma de la transgression.

Zedd s’est remis à faire des films. La dernière fois qu’on s’est parlé, il m’a dit qu’il réunissait des fonds pour un nouveau projet intitulé Love Spasm. De la façon dont il me l’a décrit, le film avait l’air d’une comédie romantique version Zedd. À côté, il travaille toujours pour payer son loyer : il donne des cours d’anglais et de ciné. Il dit de ses étudiants qu’ils s’ennuient avec lui ou qu’ils lui sont parfois carrément hostiles. Ça ne m’étonne pas plus que ça.