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Pourquoi ça craint d’étudier dans une université de l’Ivy League

Suicides, café et jeunes loups de la finance – comment ma première année à Columbia m'a fait perdre toute foi en l'humanité.

par Zachary Schwartz
20 Mai 2015, 5:00am

L'auteur devant l'Université de Columbia

De toute ma vie, je n'ai jamais ressenti de désir aussi profond que celui d'être admis dans une université de l'Ivy League. De nombreux étudiants, en particulier les enfants d'immigrés (comme moi), font un amalgame entre le rêve américain et le fait d'étudier dans une université prestigieuse. À 17 ans, je faisais environ deux nuits blanches par semaine. Mon régime quotidien se limitait à un dangereux mélange d'Adderall, de Percocet et de café. La seule chose qui me permettait de tenir était la perspective de recevoir une lettre d'admission de la part de l'université de Columbia – l'école de mes rêves.

En moyenne, les écoles de l'Ivy League acceptent environ 8 % des candidats.Je me souviens encore du choc que j'ai ressenti quand j'ai été accepté à Columbia. Pendant mon programme d'orientation de première année, j'ai assisté à une discussion portant sur ce que l'école attendait de nous. Les plus grands artistes, hommes politiques, scientifiques et entrepreneurs avaient parcouru ces allées. « Nous sommes l'élite », a déclaré une des filles présentes. « Nous ne sommes pas comme les autres ». Elle a pointé des passants du doigt, que l'on pouvait voir de l'autre côté de la fenêtre.« Nous allons changer le monde. »

C'était en automne 2012. Actuellement, je suis en train de finir ma troisième année à Columbia, et j'ai vraiment hâte de me tirer. Les écoles de l'Ivy League sont réputées pour être particulièrement difficiles. Mais à l'époque, je ne savais pas à quoi ressemblait le monde auquel je venais d'être intégré : un endroit régi par la richesse, les privilèges, la cruauté, la pression et le stress. Lors de ma première nuit à Columbia, une fille s'est jetée par sa fenêtre. J'ai vu son sang sur le trottoir. La dépression est une chose tout à fait courante, mais ici, elle est devenue une norme.

La vie dans une école de l'Ivy League n'est pas ce qu'elle semble être. Si vous êtes l'un des heureux élus qui étudieront dans une de ces universités à la rentrée, voici les quelques choses auxquelles vous pouvez vous attendre. Et si vous n'avez pas été accepté, dites-vous que ce n'est pas plus mal.

L'auteur en visite à l'université de Columbia lors de sa dernière année au lycée

LES ÉTUDIANTS DE COLUMBIA CRAIGNENT

Il y a un mythe qui suggère que vous devez être intéressant et assidû pour entrer dans une école de l'Ivy League. J'ai été déçu de découvrir que la réalité était tout autre. Évidemment, on y croise beaucoup de gens extraordinaires, mais vous trouverez aussi des jeunes qui intégreront votre école sans raison – des enfants de PDG, des stars de cinéma et des membres de la famille royale de divers pays du Moyen-Orient. Récemment, plusieurs articles ont dénoncé les admissions de l'Ivy League, les qualifiant d'« impostures tournées en faveur des privilégiés ». J'ai même entendu des étudiants dire des choses type : « Je ne serai sans doute pas ici si mon père ne leur filait pas autant d'argent. » À tous les jeunes fraîchement sortis d'écoles publiques, qui travaillent très dur et qui n'ont été acceptés nulle part – ce sont ces petits enfoirés qui ont pris votre place.

Je suis toujours consterné par le comportement de certains de mes camarades. Je me demande comment certains d'entre eux ont bien pu être acceptés. Mais en même temps, c'est assez logique. Sur le papier, beaucoup de jeunes peuvent avoir l'air intéressants – sans l'être vraiment pour autant. OK, ils ont vécu dans quatre pays différents et voyagé partout dans le monde, mais ces expériences ne reposent que sur leur situation financière.

Lors de ma troisième nuit à Columbia, j'ai trouvé des potentiels partenaires de fumette. Peut­-être qu'ils sont cool, ai-je naïvement pensé. J'ai roulé un joint, bien qu'aucun d'entre eux n'ait jamais fumé auparavant. Quand j'ai tiré ma première latte, l'un d'eux s'est tourné vers moi pour me dire : « Bon ben, vu qu'on fume de la weed.... fais tourner et dis-nous si tu crois en Dieu – et si non, pourquoi. » Tous se sont mis à avoir un débat animé, sous mon regard atterré. Sérieux, pourquoi ces gens sont-ils autant incapables de faire preuve de naturel ?

L'université d'Harvard. Photo via WikiMedia Commons

LA CULTURE DU FAUX

Croyez-moi, les jeunes de l'Ivy League sont tout aussi paumés que les autres. Quand vous souhaitez vraiment comprendre qui vous êtes, il vous faut prendre un peu de recul. Mais l'Ivy League est un monde tragique où vous devez continuellement avancer, quoiqu'il arrive. Ce ne sont pas des endroits où vous pourrez vous détendre et « vous trouver » en quatre ans, parce que si vous vous arrêtez ne serait-ce qu'une seconde, vous aurez déjà pris du retard.

Si vous êtes diplômé d'une fac de l'Ivy et que vous n'avez pas de job excessivement bien payé, c'est considéré comme honteux. De nombreux étudiants méprisent leurs propres passions, leurs intérêts et leurs hobbies – tous ces trucs qui font moche sur un CV. Ils ressortent de l'université avec un costume trois pièces flambant neuf et un sourire rayonnant – et un grand vide à l'intérieur. C'est aussi pour cette raison que la spécialité la plus prisée des universités de l'Ivy est la finance – même à Brown, une école connue pour avoir rendu les notes optionnelles, les élèves privilégient cette science lugubre afin de tirer profit de leur diplôme.

J'ai vu des gosses très talentueux abandonner la musique pour se lancer dans la finance. J'ai croisé des mecs désireux de devenir astronautes, avant de tout lâcher et de se lancer dans la finance. Dans les universités de l'Ivy League, les rêves passent toujours après le prestige et la stabilité financière.

L'université de Pennsylvanie. Photo via WikiMedia Commons

VOS CAMARADES SONT VOS RIVAUX, PAS VOS AMIS

Peu de gens apprécient le succès des autres, surtout dans les cours où personne ne peut obtenir d'excellente note. Cet environnement féroce engendre un instinct de compétition, au détriment de la notion même de collaboration. Durant ma première année, ma camarade de chambre a critiqué un de ses amis. « J'espère vraiment qu'il aura une sale note, il n'a pas travaillé aussi dur que moi », a-t-elle lâché. « Mais ce n'est pas ton meilleur ami ? » ai-je demandé. Elle m'a fixé quelque temps, avant de rétorquer : « Et alors ? »

Beaucoup de gens sont découragés par le comportement hostile des élèves. Mais en réalité, personne n'est sûr de lui. Chaque année, l'Ivy League accueille des centaines de major de promotion, de joueurs de fanfare, d'amateurs de slam, de lauréats de concours scientifiques et de fondateurs d'associations à but non lucratif. Nombre d'entre eux sont traités comme des dieux au lycée et n'ont jamais eu besoin de concourir avec qui que ce soit pour être les meilleurs.

Puis ils arrivent dans une université comme Columbia, avant de réaliser qu'il existe des milliers de gens comme eux. Pire : ils sont parfois meilleurs qu'eux. Tout devient une compétition. Vous devez vous inscrire au plus grand nombre de clubs possible. Vous devez faire un travail à but non lucratif. Vous devez aussi vous inscrire pour faire des choses aussi triviales que dîner avec un maître de conférences. Et plein d'étudiants se font recaler, alors qu'ils ignorent tout du concept de rejet. Cela devient difficile pour eux de composer avec ça.

Voici où la relation de l'Ivy League avec la finance entre en jeu. Une fois que vous aurez réalisé que la concrétisation de vos rêves entraînera rejets et désespoir, Wall Street viendra vous prendre par la main. Toutes les universités de l'Ivy League n'entretiennent pas nécessairement ce type de relation avec Wall Street, mais de nombreuses banques et sociétés financières traquent les étudiants les plus intelligents et vulnérables. « Ici, vous aurez argent, stabilité et prestige – toutes les choses que vous méritez parce que vous êtes un excellent étudiant qui a toujours fait les bons choix », promettent-ils. Ce qu'ils ne vous disent pas, c'est que vous perdrez tout honneur.

LA PRESSION EST INTENSE

En apparence, tout le monde gère à peu près la situation. Mais en réalité, tous les étudiants sont en pleine noyade émotionnelle. Pour être les meilleurs à tous les niveaux, les étudiants jonglent continuellement entre leurs cours, leurs stages et leurs activités extrascolaires. Il y a une sorte de culture de la comparaison quantitative – sur le nombre d'heures de sommeil dont vous avez bénéficié, ou le nombre de devoirs qu'il vous reste à rendre. Rien de tout ça n'est important, mais les gens sacrifient leur santé mentale pour régner sur une pile d'os.

Durant la matinée, vous pouvez voir des gens se brosser les dents dans la bibliothèque après une énième nuit blanche. Les soirs de week­-end, de nombreuses personnes restent à la bibliothèque jusqu'à sombrer dans les bras de Morphée. J'ai vu des camarades trembler de stress. J'ai vu des gens se jeter à terre en hurlant devant une simple feuille de papier, des filles autrefois sublimes devenir des monstres surcaféinés. À chaque fois que je demande à quelqu'un comment il va, j'entends rarement « très bien, et toi ? » À la place, on me répond avec un vague signe de la main et un regard fatigué. Le manque de sommeil n'est pas l'apanage de Columbia – selon une enquête de 2012 sur les étudiants de premier cycle, 58% des étudiants de Princetonne se sentaient vraiment reposés que trois jours par semaine, voire moins.

Plein de choses affreuses se passent ici. L'université de Columbia est connue pour avoir caché des affaires d'agressions sexuelles. Dans la presse, plusieurs articles ont fait état de l'expérience humiliante que constitue le fait d'être pauvre dans une université de l'Ivy League. Des étudiants s'étranglent avec des sacs plastique pendant les semaines d'examens. C'est un monde complètement vrillé, où vous aurez souvent l'impression que personne ne se soucie de vous.

Personnellement, j'ai essayé de rester dans mon coin et de ne déranger personne. J'essaie de faire pas mal de trucs en dehors de l'école, comme passer 20 heures dans des clubs de striptease.Je vis à 20 minutes du campus, alors j'essaie de sortir avec mes amis autant que possible. Mais ne vous méprenez pas : j'ai rencontré des personnes formidables à Columbia – elles constituent quelques rares exceptions.

Ce n'est pas parce que vous étudiez dans une université de l'Ivy League que vous êtes comme les gens dont je vous ai parlé plus haut. Je connais des personnes qui ont dû combattre la pauvreté et la discrimination pour en arriver là. Je connais aussi des gens de l'élite qui sont incroyablement intéressants, ambitieux et de bon cœur. Beaucoup sont tout aussi désemparés que n'importe quel autre étudiant américain. D'après mon expérience, ils n'ont rien d'extraordinaire.

Cette école peut tout aussi bien vous aider à vous épanouir que vous détruire. Malheureusement, j'ai surtout vu des gens se faire détruire. Lors du second semestre de ma deuxième année, consumé par la dépression et le désespoir, j'ai fini par profiter d'un arrêt maladie afin d'aller bosser pour Rap Genius, à Los Angeles. J'étais persuadé que j'allais abandonner. Les gens m'ont demandé pourquoi j'étais revenu. Et la réponse est simple : un diplôme de l'Ivy League peut vous ouvrir de nombreuses portes. Que ce soit avéré ou non, vos futurs employeurs supposent que vous êtes une personne intelligente, et j'en ai allègrement profité.

Si vous avez le courage d'ignorer la pression qui menace de vous noyer à tout moment, tout se passera très bien. Vous aurez l'occasion de développer une bonne dynamique de travail, de suivre les cours de professeurs mondialement reconnus, et vous rencontrerez aussi quelques gens intéressants et bienveillants. Comme tout expérience négative, tout ce que vous pourrez surmonter vous rendra plus fort. Mais parfois, je me demande si ma dépression aggravée est liée à cet endroit. Je me demande si j'aurais été plus heureux si j'avais étudié dans une école d'art ou dans l'État de l'Ohio, où mes parents ont fait leurs études.

Une université de l'Ivy League peut changer votre vie, mais il y a un prix à payer pour cela. Vous devrez vous battre pour votre bonheur en permanence. Vous allez avoir du mal à trouver des gens sincères. Et vous n'allez pas beaucoup dormir.

Étudier dans une école de l'Ivy League peut être une bonne expérience si vous êtes préparés. Mais si vous ne l'êtes pas, cela peut vous détruire. C'est le meilleur conseil que je puisse vous donner – tenez-vous prêts.

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