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Culture

P'tit Quinquin est le seul DVD que vous devriez éviter à tout prix ce mois-ci

Les mecs du Cinéma est mort chroniquent les DVD géniaux et nuls sortis ces dernières semaines.
7.11.14

Antonin et Étienne sont les fondateurs et présentateurs du Cinéma est mort, la meilleure émission de cinéma sur les radios françaises, diffusée sur Canal B. Chaque mois sur VICE.com, ils parlent des sorties DVD et Blu-Ray qu'ils adorent et des sorties DVD et Blu-Ray que c'est pas la peine.

P'TIT QUINQUIN
Réalisateur : Bruno Dumont
Éditeur : Blaq Out/Arte, sortie le 2 novembre 2014

C'est rien de dire que j'attendais la diffusion de P'tit Quinquin sur Arte – série survendue par la presse qui a bien mâché le boulot à la chaîne de télé pour l'occasion. Depuis sa présentation à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes cette année, on le sait, Bruno Dumont – pas le metteur en scène le plus funky de la planète –, aurait réalisé une comédie. Une nouvelle au moins aussi improbable que si on avait appris que Jean Dujardin se mettait à jouer des rôles tragiques. Pouvait-on raisonnablement croire à ce genre d'annonce ?

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Moi j'aime bien Dumont. C'est sûr, j'irais jamais boire un coup avec lui, ça a l'air d'être un type au moins aussi sinistre que certains moments de ses films, mais ces derniers portent tout de même une exigence assez rare dans le cadre du cinéma dit « d'Art et Essai ». Aussi, il faut dire que depuis Hors Satan, son Cinéma s'enlise sérieusement dans l'auto-parodie. P'tit Quinquin annonçait donc, pour ne rien gâcher, un virage potentiellement salutaire.

C'est rien de dire que j'ai été énormément déçu. Plus que la série ne soit pas à la hauteur des attentes que j'avais placé en elle, c'est carrément l'une des choses les plus dégueulasses que j'ai pu voir dans l'année. En ça, elle succède haut la main à Tip-Top en tant que grosse arnaque de la comédie « d'auteur » où il est de bon ton de rigoler en sachant qu'on se cultive en même temps.

Bruno Dumont a beau s'en défendre, j'ai été saisi par le mépris de cette série. Mépris pour le genre policier dont il tourne en ridicule tous les codes, mépris pour ses personnages qu'il tourne en ridicule avec une lourdeur inouïe, mépris populiste pour les figures de l'autorité – le clergé, les élus, la police – qu'en bon Français il désigne comme une bande de demeurés. On est loin du Twin Peaks à la française. David Lynch, lui, croyait à ce en quoi il filmait, malgré le décalage comique des personnages et situations – la série est réputée aussi bien pour son humour que pour le mystère qui s'en dégage. Point de mystère dans P'tit Quinquin, juste une grosse farce, et surtout – et c'est probablement ce qui m'a le plus sidéré – la pauvreté de la vision du comique de Bruno Dumont. Pour lui, faire de la comédie semble se limiter à montrer des personnages dysfonctionnels, impuissants à mener à bien leur mission, essayant en vain d'analyser doctement des situations mais se plantant toujours comme des merdes, pour ne jamais les sauver d'une quelconque manière. Faire de la comédie avec des personnages a priori demeurés est une grande tradition du genre, mais ceux qui s'y sont illustrés – des frères Farrelly aux Coen, en passant par Ricky Gervais – se sont toujours retrouvés du côté de leurs personnages à un moment. À défaut de ça, le rire convoqué ici est celui des puissants. On regarde P'tit Quinquin comme jadis on regardait Strip-Tease, en écrasant bien la gueule de personnages un peu à côté de la plaque, pour se rassurer à peu de frais de sa propre intelligence.

COFFRET WERNER HERZOG, VOLUME 1
Réalisateur : Werner Herzog
Éditeur : Potemkine, sortie le 4 novembre 2014

Potemkine sort le premier des quatre coffrets regroupant l'ensemble de l'œuvre de Werner Herzog, cinéaste dont la vie est aussi folle que les films. L'homme qui fait Munich-Paris à pied en pensant que ça va sauver sa copine, l'homme qui se fait tirer dessus en pleine interview à Los Angeles et qui a l'air d'être moins traumatisé que le journaliste, l'homme qui hésite un peu quand des Indiens figurant sur son tournage lui proposent de tuer son acteur principal, l'homme qui fait un film sur la folie d'un homme qui cherche à faire passer un bateau par dessus une montagne mais qui le fait par la même occasion, l'homme qui se trouve comme par hasard au bon endroit pour sauver Joaquin Phoenix d'un accident de bagnole, l'homme qui mange des chaussures, l'homme qui trouve ça normal de faire un remake de Bad Lieutenant, et qui arrive à nous faire trouver ça normal que ça soit génial. Et enfin l'homme qui a fondé l'école de Cinéma la plus cool du monde, la Rogue Film School, dont la note d'intention devrait figurer en bonne place chez beaucoup de cinéastes : « La Rogue Film School n'est pas faite pour les chochottes. Mais pour ceux qui ont voyagé à pied, ont travaillé comme videurs dans des sex-clubs ou comme gardiens dans des asiles de fous. Pour ceux qui veulent apprendre comment faire de faux permis de tournage dans des pays qui ne veulent pas de leurs projets. En bref : elle est faite pour ceux qui ont un sens de la poésie. Pour ceux qui sont des pèlerins, ceux qui peuvent raconter une histoire à un enfant de quatre ans sans perdre leur attention. Pour ceux qui brûlent d'un feu intérieur. Pour ceux qui ont un rêve. »

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Du coup j'ai pas parlé des films ; ils sont tous plus ou moins géniaux, les bonus sont top, mangez des pâtes tout le mois et achetez le coffret !

LE CANARDEUR
Réalisateur : Michael Cimino
Éditeur : Carlotta, sortie le 19 novembre 2014

Pour leur superbe réédition du premier film de Michael Cimino, Thunderbolt and Lightfoot, Carlotta s'est décidé à remettre en avant le ridicule retitrage français, et a également décidé d'enfoncer le clou en nous offrant une jaquette bien belliqueuse montrant Eastwood, clope au bec à la coule jambes écartées, le pied posé sur un groooooos calibre. C'est absolument mensonger, mais je ne peux pas leur en vouloir. Adolescent en quête de modèle masculin, je m'étais moi même décidé à regarder ce film à la téloche à cause de la promesse riche en testostérone du titre et de cette imagerie. Je ne l'ai jamais regretté, même si j'ai fini par pleurer comme une lavette, ce qui n'a pas aidé à faire de moi un mâle conquérant.

Mensonger donc, car le film est dépourvu de tout héroïsme iconique à la Dirty Harry, et est, au contraire, un modèle de film mélancolique où tout héroïsme guerrier est soigneusement repoussé hors-champ. C'est d'ailleurs le sujet même du film – ce qui fait que cette dimension guerrière avec laquelle on a toujours vendu le film n'est pas si mensongère que ça.

C'est celle-là même que fantasment tous les personnages du film, le jeune Jeff Bridges en tête, qui voit en Clint Eastwood un modèle masculin avec qui vivre ses rêves de liberté à l'américaine. Mais nous sommes chez Cimino, et le monsieur n'a pas son pareil pour faire vivre avec lyrisme à l'écran une Amérique mythique et héroïque tout en, dans un même mouvement, nous signifier que celle-ci n'existe plus et n'a peut-être jamais existé.

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Le film est indispensable pour diverses raisons, mais ce qui m'a toujours fasciné (et que j'ai toujours moi-même un peu survendu à celles et ceux que j'essayais de convaincre de regarder un film nommé Le Canardeur – ça donne pas envie à certains, allez savoir pourquoi), c'est la dimension crypto-gay des relations entre les personnages. Tendresse totale de la bromance entre Bridges et Eastwood, scène de jalousie maladive de l'ancien acolyte envers le nouveau venu, nombreuses scènes de travestissement, scène de sexe hétéro à la lisière de la corvée pour Eastwood. Bon, c'est sûrement un peu exagéré, mais j'aime bien l'idée. Un des bonus du disque analyse d'ailleurs très bien comment le film travaille l'idée d'une virilité en crise en reprenant tous ses éléments et en y ajoutant aussi un petit brin d'analyse sur le côté crypto-scatophile du film. C'est probablement un peu exagéré aussi, mais l'idée est tellement belle. Un des films les plus cools du monde en tous les cas.

EASTERN BOYS
Réalisateur : Robin Campillo
Éditeur : Luminor, sortie le 4 novembre 2014

Plus le cinéma d'auteur français est nul, plus on nous vend le moindre truc fait par un plus ou moins nouveau venu et qui semble sortir des sentiers battus comme un « chef-d'œuvre » annonciateur d'une nouvelle nouvelle Nouvelle Vague. Les films de Zlotowski, de Serge Bozon, Yann Gonzalez ou Sciamma, en passant par Hippocrate ou Les Combattants, apportent certes une petite dimension pop dans le cinéma d'auteur griso-naturaliste dominant, mais franchement ça pisse jamais très loin. L'année n'est pas encore finie mais il y a des chances pour que Eastern Boys de Robin Campillo demeure le meilleur film français de 2014, et pourtant on n'en a pas tant parlé que ça à sa sortie.

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Vu de loin, ça paraît en effet très daté : le récit de la relation entre un Français fortuné et un jeune sans papier dont il va tomber amoureux et qu'il va prendre sous son aile. C'est à dire, un sujet sociologique – l'immigration – et une histoire d'amour homosexuelle filmée au plus près des corps. Vu de loin donc, on dirait un énième film de gauche qui donne envie d'être de droite (c'est le même sujet que Samba) doublé d'un truc très daté fin '90's, ce moment où le cinéma traditionnel a voulu chiper au porno ses prérogatives quant à l'exploration des corps.

Non seulement le film évite les écueils redoutés, mais c'est également le film le plus ambitieux et ambigu qui m'ait été donné de voir sur le rapport fantasmatique des nantis aux immigrés, et un film définitif sur le racisme ordinaire. De la demande inaugurale d'une passe entre le bourgeois et le jeune garçon à la virilité précoce, à la fin du film où il le prend sous son aile et obtient sa naturalisation, le personnage, malgré toute sa bonne volonté, n'aura été mû que par le désir de coloniser autrui – non sans avoir fait mine à un moment de se faire dominer par lui, pour soulager sa mauvaise conscience de bourgeois.

Eastern Boys réinvente constamment sa propre forme, il est à la fois pleinement incarné et assez abstrait pour qu'au final s'offre à nous un véritable paysage mental de la France dans son ensemble, et c'est pas joli à voir.

« Il y est question de gens qui sont vaincus d'avance mais qui continuent à rêver : un boxeur vieillissant et un espoir du ring qui ne comprend pas la leçon qu'il a sous les yeux. » Des malins qui cherchent à maintenir l'illusion avec l'énergie du désespoir, le tout à Stockton, ville récemment déclarée en faillite, dont on attend à chaque plan que ses immeubles soient détruits par des bulldozers. Des bars sombres, des salles de boxes crades, et on perd ses matchs, mais on se bat pour oublier un travail plus pénible encore, puis on boit pour oublier qu'on a perdu.

Initialement destiné à Marlon Brando, le rôle de ce vieux boxeur reviendra à Stacy Keach (qui brillera aussi dans The New Centurions de Richard Fleischer et The Long Riders de Walter Hill, avant de devenir Mike Hammer). Il ne se bat plus, sort de chez lui uniquement parce qu'il a besoin de feu pour sa clope, et rencontre Ernie (l'inconnu Jeff Bridges), jeune prometteur, qui sera son trésor de la Sierra Madre.

Fat City a la chance de ressortir en vidéo dans une des superbes collections de chez Wild Side, alliant DVD, Blu-Ray, et accompagné d'un bouquin de Samuel Blumenfeld qui retrace l'histoire du film et son tournage. « Mon film est sur la vie qui fout le camp dans le siphon d'un lavabo sans jamais être capable de mettre un bouchon dans l'évier pour éviter l'épanchement. »