Un entretien avec une prostituée de 58 ans de la rue Saint-Denis
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Un entretien avec une prostituée de 58 ans de la rue Saint-Denis

Religion, addictions et clients qui paient 3000 euros pour se faire couper les couilles : Victoire m'a raconté les trottoirs de Paris.
10 mai 2016, 5:00am

Victoire* est une prostituée de la rue Saint-Denis à qui j'apporte souvent des tulipes. Je me souviens de notre rencontre. Je devais finir un article sur la prostitution ; elle devait finir une bouteille de chartreuse ; ainsi est née une amitié solide basée sur l'entraide. L'autre jour, elle me racontait que le cancer avait dernièrement emporté une de ses collègues, qui avait continué de venir bosser malgré les métastases, jusqu'au dernier moment. Cette histoire est symptomatique de l'endroit. Saint-Denis est un îlot de tradition qui flotte dans une flaque de nostalgie, de lassitude et de fixité.

Autrefois quartier rouge parisien par excellence, sa moyenne d'âge tourne désormais autour des cinquante ans ; la doyenne en a 70. Volumétriquement, son gâteau d'anniversaire contient plus de bougies que de gâteau. À en croire les filles du coin, le quartier a perdu 10 % de ses effectifs en cinq ans. Cancer, maison de retraite, assassinat, retour au bled, AVC – ou plus prosaïquement, vente du studio faute de client ; la population vieillit, décroît et ne se renouvelle pas.

Pire encore, le client se fait rare. En 1992, Isabelle Vicenzi estimait un nombre médian de 27 passes pour cinq jours de tapin rue Saint-Denis – chiffré cité par Lilian Mathieu dans son ouvrage Sociologie de la prostitution. Ces trois dernières semaines, Victoire en a péniblement fait plus d'une par jour. La pénalisation des clients est clairement un facteur ; l'annonce de la mesure trois ans plus tôt avait déjà gelé la demande, par effet d'anticipation. Cependant, on ne peut pas non plus complètement ignorer le fait que, les jeunes urbains formant le plus gros bassin de consommateur de prostitution, peu d'entre eux fassent la roue à l'idée de jouer au docteur avec une daronne qui parle en francs.

Pourtant, Victoire est loin d'être fanée. Objectivement, elle est même incroyablement belle. Elle vient de Guadeloupe ; on donne 35 ans à ses 58 ans ; et elle bosse à Saint-Denis depuis plus longtemps que les horodateurs du coin. Elle ne porte pas toujours de culotte, mais elle écarte toujours grand les jambes quand elle s'assoit en terrasse. Elle a une histoire sur tous les types étranges qui passent avec des sacs Marque Repère défraîchis. Elle les pointe du doigt un par un en faisant l'inventaire. « Camé. Camé. Voleur. Camé. Amoureux d'une camée. Voleur. Pute. Grossiste en saucisson. » C'est le genre de femme qui arrive à parler de la Jérusalem Céleste et de la prévention des hémorroïdes dans la même phrase.

C'est ce que j'appelle une « pute de musée » – une meuf qui parle comme un film de Bertrand Blier et qu'on peut écouter causer pendant des heures sans cligner des yeux. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait ces trois dernières semaines, pendant six entretiens de deux heures. Je trouvais triste que nos conversations ne profitent qu'à moi.

VICE : Pour commencer, tu me rappelles tes tarifs ?
Victoire : Pour 50 euros on suce, on baise. 70 toute nue. 90 en levrette. Mais à mon âge, on ne fait plus que du SM. C'est là qu'est l'argent. Les tarifs, ça dépend du gode. L'énorme à 500, le ceinture à 150, le classique à 100. Autrement c'est 300 pour te faire attacher sur la croix. Mais attention, hein. Pas la croix du supplice de notre sauveur Jésus-Christ... la croix de Saint André, tu sais, en forme de X. Bon si le mec allonge 250, moi je l'attache sans problème. Les filles du coin ont aussi des cages pour les délires animaliers. Y en a même qui ont le cercueil... Avant le SIDA, je m'occupais des soupeurs. Je vendais mes capotes usagées à ceux qui souhaitaient boire du sperme anonyme. Ce compartiment de client se fout du sexe. Leur zone, c'est la sécrétion. Ils accordent beaucoup plus de valeur à ton urine qu'à leur argent. Certains offraient 3 000 francs juste pour te regarder faire caca dans une soupière en céramique.

La pénalisation des clients en France, ça t'inquiète ?
Pas vraiment. Je bosse au carnet d'adresses, toujours chez moi, donc sans flagrant délit possible. En fait, j'ai surtout de la compassion pour les clients. Ce sont souvent de grands enfants un peu timides, qui ont juste besoin de quelqu'un pour leur enfoncer un gros gode dans le fondement de temps en temps.

Avec tes habitués, tu as des relations qui vont au-delà du sexe ?
Bien sûr. Certains ne montent que pour parler. Le type donne 50 euros pour pleurer dans tes bras. Il te parle de sa femme, de ses enfants, de ses emmerdes. C'est comme chez le psy, sauf que tu peux culbuter le docteur à n'importe quel moment. J'ai vraiment de tout. Des impuissants, des gros, des vieux, des pédés refoulés, des culs-de-jatte, des petites bites, des SDF, des mecs battus par leurs femmes. Bref, des types en état de misère affective, à qui personne ne donne gratuitement. Certains tombent même amoureux. Tiens, dans mon carnet, y a un vieux garçon célibataire de 69 ans que je satisfais au gode ceinture depuis dix ans. Il est fou de moi. Aujourd'hui, il m'a appelé 17 fois. Je voudrais me réjouir mais il est sous tutelle ; pas moyen d'hériter.

Après j'ai les fantasmes individuels. Comme mon gros bébé. C'est un septuagénaire qui sent le désinfectant pour les pieds ; il monte avec sa couche et son bavoir. La consigne, c'est de le prendre sur les genoux, de lui donner le biberon, de faire monter son rototo. Il pleure, il bave ; faut lui essuyer la bouche et lui donner la fessée. Je facture 400 euros la séance. Tu sais quoi ? Une fois je monte avec un habitué qui venait très souvent. Fallait lui mettre des épingles dans l'urètre et dans les tétons. Un soir il me demande, « si je monte avec toi, est-ce que tu vas me couper les couilles ? » Naturellement, moi, je saute dans le fantasme. Je lui dis, oui, oui, pas de problème ; monte, allonge 3 000 francs, et moi, je te coupe les couilles. Je croyais qu'il savourait seulement l'idée. Alors on monte, on fait tout ce qui l'amuse, sauf que le moment venu, il sort vraiment un hachoir de son sac de tennis. Gros malaise. J'ai dû lui expliquer que je ne faisais pas les assassinats. Le mec a claqué la porte et n'est plus revenu. Je te jure ! Le mec n'est plus revenu parce que j'ai refusé de lui couper les couilles.

À l'inverse, j'avais un client qui venait en robe de princesse et que je devais appeler Nathalie. Un jour, il me demande de contacter la clinique pour lui. Il voulait s'écraser la pomme d'Adam, entamer une cure hormonale, devenir femme. Je prenais mon rôle au sérieux. Pas lui. Quand j'ai décroché le téléphone, il s'est enfui en courant. Jamais revu depuis.

J'ai bossé dans cinq pays et c'est une constante : la terre est remplie de types qui n'ont pas choisi leurs fantasmes, et qui en crèvent. Ils se détestent. Mais lundi prochain, ils iront trouver une pute pour chier dans leur petite barquette d'œuf, comme chaque semaine, et ils s'enfermeront dans leur voiture pour la manger coupablement, avant de retourner se détester une semaine.

Tu fais beaucoup de jeux de rôles comme ça ?
Tout le temps. Quand t'es pute, c'est essentiel. Sexuellement, les mecs ne sont vraiment eux-mêmes que lorsqu'ils jouent des personnages. Le rôle leur fournit un prétexte pour faire ce qu'ils aiment intimement, sans avoir à se l'avouer. C'est un moyen pratique de ne pas se salir. Mes clients ne me laissent pas le choix ; je dois rester dans le personnage, parce qu'à la fin du tour de grande roue, tu peux être sûr que le mec aura terriblement honte, et qu'il en chialera. Et pour peu que je lâche mon costume de maîtresse avant la fin, c'est dans ma chambre qu'il craque... et alors c'est des « je ne suis pas normal », « je suis dégueulasse », « je suis une erreur de la nature. » Si tu savais combien de fois j'ai entendu ça. Mais non chouchou, t'es normal, t'es un enfant de Dieu comme les autres.

Sérieux, j'ai bossé dans cinq pays et c'est une constante : la terre est remplie de types comme ça, qui n'ont pas choisi leurs fantasmes, et qui en crèvent. Ils se détestent. Ils sont épouvantés par eux-mêmes. Mais lundi prochain, quand la pendule sonnera, ils iront trouver une pute pour chier dans leur petite barquette d'œuf, comme chaque semaine, et ils s'enfermeront dans leur voiture pour la manger coupablement, avant de retourner se détester une semaine. Tu ne les connais pas ; personne ne les connaît ; même leurs femmes ignorent tout. Ce sont des gens qui étouffent littéralement de solitude, et en tant que chrétienne, je considère que ma mission est d'atténuer un peu cette solitude.

Mais ça te plaît ?
Le SM ? Bien sûr. Je ne fais que ce qui me plaît. Même le jeu du bébé à son charme.

Tu faisais ça avec tes mecs ?
C'était pas vraiment le genre de la maison. Mon premier mari c'était un braqueur, avec une bite grosse comme un teckel. Quand il ne rentrait pas, c'est qu'il était en prison. Au bout de quinze jours d'absence j'ai tourné la page. Le deuxième, c'était un immigré turc, beau mec, marié, légèrement analphabète. Il ne parlait aucune langue. Il savait dire son nom, comme un Pokémon. Ne me demande pas comment on a eu des enfants, c'est mystérieux même pour moi.

Tu peux me reparler de ton grand-père ?
Je revenais de Lourdes quand il nous a quittés. Je suis descendu en Guadeloupe, où j'ai dormi dans son lit de mort. La nuit, une main m'a réveillé. C'était lui. Il se tenait là, debout devant moi. On a eu une longue conversation où il m'a fait comprendre que j'avais le don de parler aux morts. Depuis, j'ai deux cartes de visite sur moi. Celle de prostituée et celle de médium. J'aide les esprits à communiquer avec leurs familles, souvent dans des conflits d'héritages. Je prends un stylo et ma main commence à écrire des choses qui me dépassent. Parfois je prends même la voix du mort. C'est effrayant à vivre. Ça me laisse quatre jours clouée au lit, les jambes vides. Je le fais gratuitement quand tu manques d'argent. Le reste de ma clientèle fait des dons spontanés. Jusqu'à 3 000 euros pour les plus généreux.

On sépare bien notre vie en deux. Je fais par exemple chanter mon électricien depuis le premier jour. Il venait de monter, il regardait les martinets. Je lui ai dit « comme tu vois, je ne suis pas garagiste. Le gros truc sur la table, c'est le gode à 500. Parle de moi à mes enfants, et tout le monde apprendra que c'est ton favori ».

Qu'est-ce qui t'a lancé dans la prostitution ?
Une fille. Elle s'appelait Béatrice. On s'est rencontré au restaurant. Moi, j'avais 20 ans. Je travaillais au PTT. J'étais pauvre. Je ressemblais à mes classeurs. Elle, elle venait toujours fringuée comme un paon, dans une Mercedes de gitan, avec des gros bijoux qui brillent. Quand j'ai enfin osé lui demander ce qu'elle faisait, elle m'a dit qu'elle bossait à Pigalle. Elle m'a présenté ses copines et on a bien accroché. C'étaient que des tarées, exactement comme j'aimais. Elles buvaient trop, elles se battaient au poing avec des mecs, elles foutaient l'argent en l'air dans les boîtes. J'ai fait mon premier client le soir même. Une cata. Je me suis déshabillée et je suis carrément entrée dans les draps. Le type a halluciné. « Tu fais quoi ? – Bah... on va faire l'amour, non ? » Plus tard, Béatrice a posé ses valises dans une maison close en Suisse. Puis elle a commencé à se buter au crack. Aujourd'hui, elle vit sur une bouche d'aération en Guadeloupe ; elle a perdu ses dents et ses lèvres. Elle s'est cachée lors de ma dernière visite.

Quand as-tu décidé d'en faire ton métier ?
Mais dès la première fois, mon frère ! Y avait tellement d'argent. J'étais belle et fraîche. En douze heures je faisais une brique. Je la foutais en l'air au soleil avec les copines, on ne sortait pas de boîte pendant une semaine. Puis je revenais bosser douze heures et ainsi de suite. C'était les plus belles années de ma vie. 40 ans et deux enfants plus tard, le filon a un peu séché, mais je suis très loin d'être à plaindre. Je bosse quatre heures par jour, parfois moins, et quand ça me chante.

Quand tes enfants ont déboulé, tu as pensé à une reconversion ?
Pourquoi faire ? Des défrisages brésiliens ? Mettre des flyers dans des boîtes aux lettres ? On ne quitte pas un boulot stable et lucratif. Surtout quand on a des enfants. Réfléchis un peu.

Je pensais à l'image. Les fils de pute ne sont pas exactement les héros de la récré.
J'ai essayé un boulot respectable une fois, dans une maison de retraite. J'avais une heure de retard le premier jour. On m'a dit, « Victoire, vous êtes gravement en retard ! – Je suis gravement quoi ? » J'ai éclaté de rire et je me suis cassée. Tout le monde est pas taillé pour la hiérarchie.

On dit que tu fais un boulot dangereux. Tu n'as jamais eu de problèmes avec des clients ? Jamais d'agression ?
Mais t'es cinglé toi ? Je travaille dans un environnement protégé. C'est pas le périph' ici ! Les mecs de la BAC nous connaissent toutes. On leur offre des chocolats à Noël. Pareil à Francfort et à Pigalle. Les videurs des bars veillaient sur toi, moyennant pourboire.

Tu as beaucoup d'amies qui ne sont pas du métier ?
Plein.

Elles savent ce que tu fais ?
Absolument pas. Mes amoureux savent parce qu'ils me trouvent là. Ma mère sait parce que je lui raconte. Mais personne d'autre.

Même pas tes enfants ?
Surtout pas mes enfants. Les enfants ne comprennent pas toujours. Ils coupent souvent les ponts avec leur mère. C'est à se tuer quand ça t'arrive. D'autant que c'est souvent pour payer leurs études qu'on bosse. Alors on coupe notre vie en deux. On a le studio ici et l'appartement en banlieue. Bien séparé. Je fais par exemple chanter mon électricien depuis le premier jour. Il venait de monter, il regardait les martinets. Je lui ai dit « comme tu vois, je ne suis pas garagiste. Le gros truc sur la table, c'est le gode à 500. Parle de moi à mes enfants, et tout le monde apprendra que c'est ton favori ».

Tu leur racontes quoi, à tes enfants ?
Je leur dis que je tiens un café. Ce qui m'inquiète, c'est qu'ils n'ont jamais demandé à le voir. Je pense qu'ils savent depuis toujours, mais qu'ils comprennent que j'ai besoin de croire le contraire. Parce que quand je rentre, je suis une autre personne. Je lis des livres de sainteté. Je porte des semelles orthopédiques. Je regarde les feux de l'amour en Replay. D'ailleurs, c'est chaud en ce moment.

*À la demande de notre interlocutrice, le prénom a été changé. L'entretien a été condensé et édité pour des raisons de longueur et de clarté.