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L’ennui est désormais un sport en Corée du Sud

La Space Out Competition est un concours annuel dont le but est de ne rien faire pendant 90 minutes.

par Jiwon Kim; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
22 Juin 2016, 5:00am

Il y a quelques semaines, près de 70 personnes se sont rassemblées dans le parc Ichon Hangang à Séoul, en Corée du Sud, dans le but de ne rien faire. Pas de smartphone en vue, pas de textos, pas de selfies – pas même le moindre mouvement.

Cette foule participait à la Space Out Competition, un concours annuel qui consiste à regarder fixement l'espace sans perdre sa concentration. Pour WoopsYang, l'artiste visuel qui a créé l'événement en 2014, il s'agit d'aider les personnes surmenées à déconnecter.

« À l'époque, je souffrais d'un burn-out, mais rester assise à ne rien faire m'angoissait terriblement, je ne me sentais pas productive », a-t-elle déclaré à VICE. Puis elle a réalisé qu'elle n'était pas la seule. « Je me suis dit qu'il serait plus efficace de ne rien faire en groupe. »

Si la première édition a eu lieu il y a deux ans, elle a depuis évolué en un véritable spectacle, avec un jury et des règles strictes – pas de téléphones, pas de bavardages, pas de coups d'œil à sa montre et pas de siestes. Sur les 2000 personnes qui ont postulé, seules 70 ont été retenues – WoopsYang a organisé des tours de qualification pour sélectionner les meilleurs candidats.

Pendant 90 minutes, les concurrents ont l'interdiction de faire quoi que ce soit d'autre que de rêvasser. S'ils s'endorment, rigolent ou utilisent des appareils électroniques, ils sont disqualifiés. Leur rythme cardiaque est vérifié toutes les 15 minutes pour s'assurer qu'ils sont bel et bien dans un état de relaxation ; le vainqueur est celui qui a le rythme cardiaque le plus stable. Des présentateurs commentent en direct l'événement pour les spectateurs. Si les compétiteurs ont besoin de quelque chose – s'ils ont soif ou envie d'aller aux toilettes – il leur suffit de lever une pancarte pour faire une requête.

Cette année, c'est Shin Hyo-Seob, un rappeur local connu sous le nom de Crush, qui a remporté la victoire. Il était parmi les derniers compétiteurs restants et est parvenu à avoir le pouls le plus stable. « J'étais vraiment déterminé à gagner », a-t-il déclaré à VICE. « Je me suis entraîné chez moi. »

La compétition vise à éveiller les consciences quant à l'importance du repos – pas seulement en Corée du Sud, mais partout dans le monde. Les recherches ont souvent démontré que le cerveau a besoin de temps d'arrêt pour traiter l'information et créer des souvenirs, mais aussi pour réduire le stress et le burn-out provoqués par le fait d'être constamment connectés à nos vies professionnelle et sociale. La Corée du Sud représente l'une des populations les plus stressées au monde. Le New York Times a par ailleurs mentionné que le pays était « au bord de la dépression nerveuse nationale ».

Étant donné que les problèmes liés au stress, à l'anxiété et au surmenage ne sont pas propres à Séoul, WoopsYang aimerait développer le concept à l'étranger. L'année dernière, une Space Out Competition internationale s'est déroulée à Pékin et a rassemblé près de 80 participants.

Pour WoopsYang, l'événement est également une performance artistique. La compétition a lieu à un moment animé de la journée (un lundi matin cette année), dans un endroit bondé de la ville (la première édition s'est tenue dans un centre commercial et la dernière dans un grand parc public) afin de renforcer le contraste entre ce groupe de gens inactifs et le chaos de la ville. « Le mieux est de regarder le concours depuis le toit d'un grand bâtiment environnant », déclare WoopsYang. « On peut voir une petite touche d'immobilité au milieu de ce mouvement frénétique. »

Par ailleurs, WoopsYang encourage les participants à venir en tenue de travail – en costume, en blouse blanche ou en uniforme – afin que le groupe réuni ait l'air d'« une version miniature de la ville ». Le but est de démontrer que n'importe qui peut être touché par le burn-out, et que n'importe qui peut être capable de se détendre. « Je fais de mon mieux pour choisir le groupe de personnes le plus varié possible pendant les dernières étapes de qualifications, pour que chaque groupe de la ville puisse être représenté », déclare-t-elle.

Tout le monde ne s'accorde pas à dire que c'est de l'« art », mais ça, WoopYang s'en fiche. « Je suis contente que ce soit une forme de divertissement », dit-elle. « J'ai réussi à créer un événement qui n'implique pas la technologie ou l'argent » – ni même de faire quoi que ce soit.