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LE NUMÉRO ANTI-MUSIQUE

Du mauvais usage de la musique

Jusqu’ici, la musique moderne n’a pas seulement été un instrument de plaisir, mais également un outil pour une plus grande justice sociale (cf : « Man in the Mirror », de Michael Jackson, ou « This...
16.10.10

Jusqu’ici, la musique moderne n’a pas seulement été un instrument de plaisir, mais également un outil pour une plus grande justice sociale (cf : « Man in the Mirror », de Michael Jackson, ou « This Land is Your Land », de Woody Guthrie). En raison de la dualité universelle de son rôle culturel, et grâce à ces supports technologiques astucieux qui permettent son transport sans effort, la musique est aujourd’hui omniprésente comme jamais elle ne l’a été au cours de l’histoire humaine.

Si le monde, à ce moment précis de l’histoire, doit être caractérisé par quelque chose, c’est bien la musique. La musique est crachée par des enceintes de voitures, injectée dans nos oreilles par des écouteurs, diffusée dans les centres commerciaux, les jardins publics, la télé – partout. Mais est-ce une bonne chose ?

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Récemment, certaines petites factions impopulaires et controversées ont avancé que le paradigme musical devait être reconsidéré, voire même renversé. Les raisons ?

1. LA MUSIQUE EST MAUVAISE POUR VOTRE SANTÉ.

Faisons face à l’évidence : Elvis est mort avant l’heure. Marc Bolan aussi. Et Sid Vicious. Coltrane. Marley. Même Mozart. Avec la moitié des Ramones partis dans l’au-delà (Marky, Tommy et CJ traînent encore dans les parages, Dieu merci), la plupart des New York Dolls et des MC5 décédés, et les Velvet réduits à une fraction de ce qui fut autrefois un Underground surpeuplé, la question se doit d’être posée : « Est-ce que la musique – tout comme les cigarettes – est mauvaise pour la santé ? » Et, le cas échéant : « Est-ce qu’on ne devrait pas l’interdire dans les lieux publics ? »

Une telle constatation, et le débat afférent sur la prolifération de la musique, semblent assez convaincants en eux-mêmes. La musique a un effet de griserie sur les gens. Existe-t-il une seule substance grisante dont on a prouvé qu’elle n’avait pas d’effets néfastes ? La méthamphétamine provoque certes des transports amoureux, par exemple, mais son abus entraîne des poches sous les yeux et une mauvaise haleine. La défonce à la cocaïne est merveilleuse, mais elle a pour résultat des monologues fastidieux et des prises de décision hasardeuses. La marijuana était exaltée par rien moins que le gourou sexuel Hugh Hefner en personne, mais le fumeur finit toujours par développer une humeur bougonne et des aisselles malodorantes.

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Et, pendant ce temps-là, la musique semble mener droit à la MORT. Et pas une mort luxuriante, orgasmique comme celle que provoque une overdose de morphine, mais une mort horrible, comme se noyer dans une piscine, s’étouffer dans son vomi, ou devenir tout bleu, penché au-dessus d’un lit ou d’un siège de toilette dans un motel miteux.

Peut-être que l’effet que les gens ressentent en écoutant de la musique n’est pas tant émotionnel ou esthétique – comme ils le croient – que simplement physiologique, avec les ­vibrations sourdes qui s’écrasent dans le corps et rampent dans les conduits auditifs. Peut-être que les décibels et le martèlement de la musique, surtout quand elle est utilisée sur une base régulière et à un volume extrême, représentent une force toxique. Peut-être que la musique est susceptible d’endommager le foie, le cerveau ou les reins – voire même tout à la fois !

Ce qui est certain, c’est que l’amplification sonore, et surtout à des niveaux qu’on peut trouver dans les stades, n’est pas « naturelle ». Nulle part dans la nature, à part pendant une éruption volcanique ou un tremblement de terre, ou si quelqu’un se tenait au beau milieu d’un ­cyclone, ne trouve-t-on des niveaux sonores aussi élevés que ceux que peuvent produire un groupe de rock ou le sound system d’une boîte de nuit.

Bien sûr, on s’en prend souvent au style de vie des musiciens : la musique ne serait pas plus dommageable que les circonstances de l’industrie musicale elle-même. Et le « biz », bien sûr, est une succursale de l’industrie de l’alcool, la majeure partie de la main-d’œuvre travaille de nuit, dans des bars et des lieux minables, entourée de freaks et de ­crapules. Tout cela, clament les défenseurs de l’industrie musicale, conduit à ingérer de l’alcool, à consommer de la drogue, à trop faire la fête, à fourrer la copine de quelqu’un d’autre, à se suicider, etc. Ces facteurs, nous dit-on – et non pas le bruit ou la musique – sont les coupables de ce taux de mortalité étonnamment élevé parmi les musiciens.

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Mais sommes-nous réellement prêts à croire que les musiciens font plus la fête que les ouvriers ? Que les chauffeurs de taxi ? Les joueurs de foot professionnels ? Les soldats ? Les acteurs ? Les vendeurs de drogue ? Ou même le président des États-Unis ?

Et alors que les morts de musiciens sont d’une telle banalité que la nouvelle d’un décès supplémentaire dans leurs rangs ne provoque plus qu’un léger bâillement, ces autres fêtards « normaux » ne tombent pas raides morts chaque jour. Les preuves sont formelles : nos dirigeants savent faire la fête, d’une façon qui ferait rougir un dégénéré notoire tel que Dee Dee Ramone, et pourtant, le dernier président des États-Unis mort avant ses 93 ans (excepté Nixon, l’exception qui confirme toutes les règles) se nommait John F. Kennedy – et on l’y a aidé.

En fait, l’agenda festif moyen d’un président globe-­trotteur et les soirées du Bohemian Club font passer la tournée longue de quarante ans des Grateful Dead pour une promenade de santé. Et, oui, Pigpen et Jerry Garcia pourrissent dans leur tombe pendant que Clinton et Bush Senior se traînent dans les bordels les plus luxueux du monde entier, conjurant les habitants de chaque pays de prendre la « mondialisation » à bras-le-corps via des ­présentations PowerPoint. D’où ma question : c’est qui en réalité, les petits joueurs ?

D’autres fêtards de haute volée, comme William Burroughs ou Boris Eltsine, ont été vénérés et respectés tout au long de leur vie, au contraire de Mama Cass ou Skip Spence, prouvant de manière définitive que la musique est plus nocive que l’alcool ou la drogue.

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2. LES GENS N’AIMENT PAS VRAIMENT LA MUSIQUE

Pour les gens qui sont dans la musique, et particulièrement les disc-jockeys, il semble de plus en plus évident que, contrairement aux idées modernes reçues, la musique n’est pas pour tout le monde. En fait, c’est une niche qui se prête plus aux travaux d’aiguille ou aux manœuvres d’un cerf-volant qu’à la nourriture ou qu’au sexe. Ça fait seulement cinquante ans, dans les pays industrialisés, que les gens se sont laissé convaincre que la musique est centrale à l’identité d’une personne, en plus d’être un accessoire nécessaire à toute interaction ou activité.

On pousse les gens à croire qu’ils doivent apprécier la musique, et que quelque chose cloche chez eux s’ils n’ont pas des croyances bien ancrées en ce qu’ils aiment, pourquoi ils l’aiment, et ce que ça signifie. De même que la spiritualité dans une société religieuse, aimer la musique est de rigueur, la déviance n’est pas tolérée, et les déviants sont méprisés et mis au ban.

Bien sûr, la plupart des gens qui n’ont pas d’intérêt particulier pour la musique ne se pensent pas en ces termes. Ils aiment bien écouter « Brown Eyed Girl », ou quelque autre chanson avec laquelle Lil Wayne est rentré dans leur tête en rotation accélérée ces six derniers mois. Mais ça ne trahit pas pour autant un potentiel latent d’amour de la musique. C’est juste qu’ils aiment ce qui leur est familier. Quand en boîte, quelqu’un a envie d’écouter du 50 Cent, c’est juste qu’il se sent nerveux, mal à l’aise, et qu’il veut se rassurer, obtenir la garantie que tout ira bien. Ça n’a rien à voir avec le fait d’aimer la musique.

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La même formule que celle qui a créé l’envie de manger du McDo est la clé de tout hit. Mais, à la place du mantra de Ray Kroc sur « l’emplacement », cependant, la musique est une affaire de bande passante et de répétition. Si une chanson est suffisamment jouée, ça deviendra un tube. Donner le sentiment de familiarité et de sécurité est de loin le composant le plus vital du succès d’une chanson dans les charts.

La musique, pendant ce temps-là, est un hobby pour ceux qui ne connaîtront jamais le « succès » de ceux qui sont ­respectés dans notre société (pognon, chiffres de ventes, position dans les charts). Ce qui ne veut pas dire qu’il faut abandonner, tant que vos objectifs restent réalistes.

Ces individus malheureux qui se foutent pas mal de la musique constituent une majorité silencieuse, endurante, qui doit supporter des pubs pour iPod, des concerts de rock, des discussions amicales sur les Beatles, et la ­rafale de radios envahissantes et de chaînes hi-fi, et tout le monde autour qui insinue qu’ils ont un problème s’ils n’aiment pas cette super chanson. Ils sont un peu comme des juifs, ou des communistes, qui se cachent dans une Allemagne nazie, incapables de révéler leur identité, ­souriant, hochant la tête, pleins d’un secret ressentiment face à la suffisance allègre des dominants, les passionnés de musique.

3. LA MUSIQUE EST CHRONOPHAGE

Au contraire d’autres formes d’art (sauf le cinéma), la musique est un média fondé sur le temps. Par conséquent, pour consommer ou apprécier de la musique, un individu doit consacrer un temps considérable à en écouter. Et qui a ce genre de temps aujourd’hui ? Nous ne sommes plus des enfants. On a des langues à apprendre, des ponts à construire, des connaissances obscures à acquérir, comme la couture et la cuisine, des usines à occuper, et des filaments d’ADN à analyser.

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4. LES ANIMAUX N’AIMENT PAS LA MUSIQUE

Est-ce qu’on croit vraiment que les oiseaux, les mammifères, les insectes et les microorganismes ont envie d’entendre Gary Puckett chanter «

Young girl, get out of my mind

» encore une fois ? Le moins que l’on puisse faire pour ces créatures – avec lesquelles nous partageons la ­planète – est de baisser le son.

5. DU MAUVAIS USAGE DE LA MUSIQUE

Esclave des forces du mal, la musique est battue à mort, détournée, et violée en série. Jadis, la musique permettait aux humains de créer un lien entre eux.

La musique a été créée par un humain, et conçue comme une manière de parler aux autres humains ou de les divertir – les autres humains, ou les dauphins si vous vous appelez Fred Neil. À la suite de la révolution industrielle, cependant, quand la musique a été pressée dans un format moins temporel appelé « disque », les humains en ont perdu le contrôle. Le disque a fait retentir la première prophétie de notre réduction en esclavage par les robots.

Quand vous entendez le cri perçant de James Brown sur un disque, ce n’est pas une manière heureuse de se rappeler que l’homme était un performer génial : c’est le fantôme d’un artiste fait prisonnier par la technologie, un homme qui ne trouvera jamais le repos, dont l’art est utilisé nuit et jour, simultanément en des endroits multiples, pour aplatir un peu plus les hommes dans leur soumission absolue.

Nul ne peut échapper aux rythmes aveugles du rock ‘n’ roll, et peu importe que vous fassiez le stroll, la danse des canards, le mashed potatoe, le hully-gully ou le twist pour vous éloigner de « là où y’a de l’action ». Et si vous arrivez à vous sortir de ce piège insidieux, c’est que vous vous êtes enfermé tout seul dans la

death zone

d’un autre sound system, et vous aurez à endurer sa cacophonie mécanisée tout aussi cynique.

Et en ce qui concerne l’usage impropre de la musique ? Chaque bonne chanson a été inventée dans le plaisir. Ce plaisir, cependant, est inversé, au moyen de la pire des magies noires imaginables. La musique est utilisée pour pacifier les clients potentiels dans les centres commerciaux. Elle est utilisée pour hypnotiser les spectateurs de publicités et de programmes télé qui servent de tremplin pour ces publicités. Elle est utilisée comme bruit blanc dans les ascenseurs, les fêtes, les salles d’attente. Elle est même diffusée au dehors des stations-service pour faire groover les gens qui remplissent leur réservoir. Alors que jadis les chrétiens détestaient la musique et l’interdisaient, la musique est aujourd’hui obligatoire dans notre société, de la même façon que la perversion sexuelle et l’idiotie.

Peut-être que les punks de The Weirdos avaient tout compris quand ils nous ont intimé de DÉTRUIRE TOUTE FORME DE MUSIQUE. Commençons aujourd’hui !