Interviews

J'ai avorté en France quand c'était encore illégal

Dans les années 1960 de De Gaulle, une étudiante de la Sorbonne a refusé d'avoir un enfant – et pour ça, elle a failli crever.

par Héloïse Leussier
06 Octobre 2016, 5:00am

Photo prise par l'utilisateur Flickr JeanneMenjoulet&Cie

Photo prise par l'utilisateur Flickr JeanneMenjoulet&Cie

En France, l'avortement est légal depuis le 17 janvier 1975 et la promulgation d'une loi portée par Simone Veil – ministre de la Santé à l'époque, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. Adoptée par la majorité des députés au terme d'une bataille parlementaire violente et après un discours qui restera comme l'un des moments historiques de la Ve République, cette loi venait compléter la loi Neuwirth – entrée en vigueur en 1972 et relative à la légalisation de la contraception. Malgré cette avancée sociale majeure, le débat autour de l'IVG n'a pourtant jamais vraiment quitté l'espace public et politique. Pour le constater, il suffit de se pencher dans certains discours portés par une partie de « La Manif pour tous » ou, plus récemment, dans ce nouveau collectif assez étrange nommé « Les survivants ». Si ces constantes remises en question de l'avortement témoignent de la vivacité des critiques à l'encontre de l'IVG, il n'en demeure pas moi qu'avant la loi Veil, la situation des femmes enceintes désireuses d'avorter étaient bien plus problématique.

Dans les années 1960, l'avortement était donc illégal en France. Les femmes enceintes qui ne voulaient pas garder leur enfant pour différentes raisons avortaient dans la clandestinité, souvent au péril de leur vie. L.K.*, aujourd'hui âgée de 83 ans, a connu cette époque – celle de la honte et la libération progressive, notamment via les actions du Mouvement de libération des femmes (MLF) et le célèbre Manifeste des 343. Elle a accepté de raconter son histoire, son avortement où elle « aurait pu y passer ». Membre du comité de rédaction des Temps Modernes, sociologue engagée aux côtés des mouvements féministes depuis les années 1970, elle a assisté à toutes les évolutions des droits des femmes, notamment la lutte pour le droit à l'avortement, et a voulu livrer son récit afin de témoigner du contexte de l'époque. Son engagement n'est pourtant pas nécessairement lié à son vécu personnel. « Je me serais engagée de toute façon », affirme-t-elle.

VICE : Comment vous êtes-vous retrouvée dans la situation de devoir avorter ?
L.K : C'était en 1963. J'avais 29 ans, j'étais encore étudiante à la Sorbonne. J'étais partie en vacances en Italie avec des amis. J'ai eu une petite aventure avec un Italien là-bas, un ami d'amis, une histoire d'une semaine, peut-être encore moins. Il n'était pas du tout question de prolonger. J'utilisais un diaphragme acheté en Suisse, mais on n'était jamais sûr de l'efficacité de ces choses-là. [Un diaphragme est une membrane en forme de dôme à placer au fond du vagin en vue de retenir les spermatozoïdes, ndlr] . En rentrant, je me suis aperçue que j'avais un retard dans mes règles. C'est quelque chose d'inimaginable aujourd'hui, mais à cette époque-là, le temps était rythmé par l'anxiété qui montait à partir du 26e jour du cycle. Et encore, pour celles qui étaient régulières. Annie Ernaux, dans son livre L'Événement, montre bien ce rapport fou au temps, où chaque journée prend une signification propre, où on sait – ou on craint – que quelque chose se développe en silence à l'intérieur de soi, malgré soi. Pour moi, il était tout simplement inimaginable de garder l'enfant. Je n'en avais pas envie à l'époque. En tout cas, pas à la suite d'une aventure d'été.

Que saviez-vous de l'avortement à cette époque ?
J'avais entendu toutes sortes d'histoires, des amies s'étant faites avorter dans des cuisines sales, par des sages-femmes, avec des cintres, c'était terrible... Une amie en hypokhâgne avait disparu pendant une semaine et était revenue livide. Elle nous avait raconté comment elle avait avorté à l'hôpital, à froid. Une autre avait fait du cheval pendant des heures en espérant déclencher une fausse couche, sans succès...

À l'époque, on savait qu'avoir une histoire d'amour, ou même faire l'amour, pouvait nous coûter très cher, entraîner des complications terribles, parfois la mort. C'était dangereux. Sans compter celles pour qui c'était encore un péché.

Vous avez donc cherché à éviter une telle opération, très amateure ?
Je me suis mise à « chercher une adresse ». À l'époque, quand on disait « est-ce que tu as une adresse ? », tout le monde comprenait de quoi il s'agissait. J'ai prétendu que c'était pour une amie. Je ne voulais pas d'un avortement dans une cuisine avec une sage-femme. J'ai fini par obtenir l'adresse d'un médecin en banlieue parisienne, dans une clinique privée. Il me semble que c'était à Villiers-le-Bel. C'était un homme assez âgé en apparence – je lui donnais dans les 65-70 ans. J'avais rendez-vous un matin. J'y suis allée avec une amie. Le docteur m'a dit : « Je vais vous poser des laminaires et vous reviendrez en fin de journée. » Moi, je ne savais évidemment pas de quoi il s'agissait. En fait, les laminaires, ce sont des espèces d'algues qui gonflent au contact de l'humidité et qui provoquent la dilatation du col de l'utérus. J'étais contente, je me suis installée dans un café avec mon amie puis suis revenue en fin de journée. Une infirmière m'a reçue, puis emmenée en salle d'opération et fait une anesthésie générale.

Vers trois heures du matin, je me suis réveillée et une infirmière m'a demandé, l'air angoissé : « Ça va ? » Là, le docteur a dit, mot pour mot : « J'ai eu un problème. Je n'ai pas pu aller jusqu'au bout car j'avais peur de vous avoir perforé. » Il a poursuivi : « Rentrez chez vous ou alors allez à la clinique du Landy, dites-leur que vous vous êtes mise à saigner en revenant de vacances, dans le train, ça devrait bien se passer. » La clinique du Landy n'était pas du tout à côté, c'était à Saint-Ouen. Le jour même, ou le lendemain, j'ai débarqué à la clinique, immense, une espèce d'usine, et ai raconté l'histoire. On m'a installée sur un brancard avant que quelqu'un dise à haute voix : « Encore une qui veut se faire avorter ! Vous n'avez rien madame, rentrez chez vous ! »

J'étais déjà à deux mois de grossesse. C'était la catastrophe, je comptais les jours, les minutes, je me savais chaque jour un peu plus enceinte que la veille. J'ai refait le tour de toutes les personnes que je connaissais. Finalement, l'une de mes tantes habitant à l'étranger, une personne que je pensais plus libérale, était de passage à Paris. J'ai fini par lui en parler. J'ai dit que c'était pour une amie, mais elle n'était pas dupe. Elle m'a renvoyée, l'air scandalisé, mais en a parlé à mon frère, qui avait dix ans plus que moi. Lui m'a trouvé une adresse à Berne, en Suisse. Drôle de coïncidence : à peu près au même moment, le psychanalyste que j'avais fréquenté pendant les deux années précédentes – je l'avais quitté à la veille de l'été, mais y étais retournée à cause de cette grossesse – m'avait fourni la même adresse. C'était pourtant très risqué pour un professionnel, un médecin. Il faut dire qu'il avait une interprétation assez particulière de cet événement. Il m'avait dit : « En fait, vous voudriez que cet enfant soit de moi. »

J'ai donc filé à Berne et me suis présentée à l'adresse indiquée. J'ai n'ai pas eu besoin d'expliquer pourquoi j'étais là. On m'a installée d'emblée dans une chambre. Nouvelle anesthésie générale. Le lendemain matin, j'ai vu un bon gros docteur qui m'a affirmé qu'à 24 heures près, j'avais une septicémie généralisée. Ce qui s'était passé, c'est que le toubib en France avait touché le fœtus, qui se décomposait à l'intérieur de mon corps.

L'avortement, je ne l'ai absolument pas vécu comme un traumatisme. À mes yeux, il s'agissait d'un corps étranger que l'on avait retiré de mon organisme, ce n'était pas un « enfant ».

Comment vous sentiez-vous, psychologiquement ?
Je suis rentrée chez moi à Paris, soulagée, et n'y ai plus jamais pensé. Ah si, j'ai tout de même remercié mon psychanalyste mais ne l'ai plus revu ensuite : notre relation avait changé de nature, c'était devenu trop lourd. Vous savez, je suis née en Roumanie. Je suis arrivée à Paris à l'âge de 10 ans. En Roumanie, l'avortement avait été, pendant longtemps, le seul moyen de contraception – si on peut dire. Pour moi, l'avortement était quelque chose d'assez dédramatisé. De plus, je n'ai pas reçu d'éducation religieuse. Mes parents faisaient partie de la bourgeoisie juive, style « radical-socialiste » à la française, croyant surtout aux Lumières.

Après cet épisode, j'ai vécu ma vie tranquillement – mais j'ai peut-être fait un peu plus attention quand même. L'avortement, je ne l'ai absolument pas vécu comme un traumatisme. À mes yeux, il s'agissait d'un corps étranger que l'on avait retiré de mon organisme, ce n'était pas un « enfant ». À aucun moment je n'ai eu le sentiment d'avoir affaire à un être vivant. Je n'étais pas politisée à l'époque. J'avais lu Le Deuxième Sexe, mais ça n'avait pas été une révélation, un choc, comme pour d'autres. J'étais déjà consciente de ce qui était écrit dans le livre : le fait de travailler, le besoin absolu d'autonomie économique pour une femme, etc. Je m'intéressais beaucoup plus à Sartre durant ces années. Du moins, jusqu'en 1968 et ma rencontre avec le MLF.

Grande manifestation de femmes à Paris à l'appel du Mouvement de libération des femmes. Source : INA.

Où étiez-vous en Mai 68 ?
Je travaillais au Laboratoire de Psychologie sociale de la Sorbonne. Le 3 mai, je suis entrée dans la cour de la Sorbonne, elle était noire de monde, de gens s'agitaient partout, prenaient la parole. Il y avait un rouquin à la tribune, c'était Cohn-Bendit, qui a dit un truc absolument formidable, pour moi : « On peut être de gauche sans être communiste. » J'avais jusque-là une espèce de culpabilité parce que mes parents avaient quitté la Roumanie en 1948. Je me disais : ils n'ont pas voulu construire le socialisme, ce n'est pas bien. Je me sentais un peu « ennemie du peuple ». Cette phrase de Dany, c'était une véritable libération pour moi. Ça m'a donné le droit de m'intéresser – enfin ! - à la politique. Ça tombait bien, dans mon entourage tout le monde était engagé...

Vous avez ensuite rejoint les mouvements féministes ?
C'est ça. J'ai découvert le MLF fin août 1970, dans un article du Monde relatant la manifestation pour « la femme du soldat inconnu » à l'Arc de Triomphe. J'ai été immédiatement séduite. Les échos qui en parvenaient témoignaient tous d'un mouvement inventif, drôle, débordant d'intelligence et d'humour. Et donc, j'y suis allée fin novembre en me disant, quand même, qu'un mouvement non-mixte, ça n'avait pas de sens. En fait, la non-mixité était une évidence aveuglante, ça ne se discutait même pas. La première AG était un bordel insensé. Rien à voir avec le fonctionnement classique des autres groupes que j'avais connus. Tout le monde parlait dans tous les sens, tout le monde fumait. Et néanmoins, il s'y faisait des choses... C'était une incroyable explosion d'énergie, de plaisir, de découvertes tous azimuts, de dévoilement.

En une phrase, tout un tas de certitudes s'effondraient. La force du MLF, c'était toutes ces remises en question d'« évidences » jusque-là jamais interrogées. Tout à coup, les choses n'allaient plus de soi. Ça n'allait plus de soi qu'une femme soit assignée à faire la vaisselle, ou qu'elle renonce à ses études pour élever ses enfants, ou qu'elle subisse les assauts de son mari sans son consentement, etc.

Nous ne parlions plus – comme les groupes gauchistes – à la place des opprimés, nous parlions de notre expérience d'oppression à chacune. C'était absolument inédit en politique.

Quelle était la place de la lutte pour le droit à l'avortement dans ces combats ?
Il y avait des initiatives dans tous les sens. J'avais rejoint un groupe qui travaillait sur une campagne importante pour l'avortement. C'était un groupe assez organisé, qui ressemblait à ce que j'avais connu à l'école ou dans les autres groupes politiques : il y avait des réunions à heures fixes, il ne fallait pas arriver en retard... Il préparait le futur manifeste des « 343 salopes » (c'est Charlie qui nous avait appelées comme ça, ça nous avait bien plu, et le nom est resté dans l'Histoire). Le manifeste est sorti le 5 avril dans le Nouvel Observateur, le Monde a fait sa une dessus, ça a fait un « buzz » terrible comme on dirait aujourd'hui... C'était un coup de poker, un défi à l'État, car nous risquions bien sûr beaucoup : des procès, des poursuites. Mais finalement, il n'y a rien eu de tel.

Peu après, l'Obs a organisé un grand débat salle Pleyel sur la question de l'avortement où n'étaient invités à la tribune que des hommes, « pour nous défendre ». Les filles du MLF ont envahi la tribune, refusé les discours des spécialistes et donné la parole aux femmes présentes dans la salle. Les témoignages ont fait la force du mouvement des femmes. Nous ne parlions plus – comme les groupes gauchistes – à la place des opprimés, nous parlions de notre expérience d'oppression à chacune. C'était absolument inédit en politique. La plupart des mouvements féministes en Occident ont démarré avec la lutte pour l'avortement. Cette question n'avait rien d'élitiste ni de « petite-bourgeoise » (comme le prétendait à l'époque le Parti communiste). Elle touchait toutes les femmes.

Est arrivé ensuite le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) avec pour mission de défier la loi en accompagnant des femmes à l'étranger ou en pratiquant des avortements clandestins ici, en France. Il a fallu se battre contre les gens du Planning Familial qui voulaient que le droit à l'avortement soit conditionné. L'association Choisir a été créée pour lutter sur le terrain juridique. Après l'arrivée de Valéry Giscard d'Estaing au pouvoir, la loi Veil a été finalement votée. Mais c'était une loi provisoire, pour 5 ans. En 1979, on était 50 000 femmes dans la rue pour demander sa pérennisation.

Quel regard portez-vous sur l'état du droit à l'avortement aujourd'hui, en Europe ?
Je suis très inquiète. Je regarde, par exemple, la Pologne. Pendant des années, on a pensé qu'il y avait des choses sur lesquels on ne pouvait pas revenir, et pourtant... La rapidité de la régression est ahurissante. Et l'Europe ne semble pas pressée de réagir, de garantir ce droit-là une bonne fois pour toutes. Sans compter les autres régressions, à commencer par l'emprise croissante des religions un peu partout.

Pourtant je reste fondamentalement optimiste : ces « régressions » me paraissent être des réactions à un mouvement, aujourd'hui planétaire, des femmes pour leur autonomie. Des barouds d'honneur en quelque sorte. Ils peuvent encore asservir, maltraiter voire tuer des femmes mais, à terme, ce mouvement me paraît irréversible.

*Par souci de confidentialité, L.K. a préféré rester anonyme.

Suivez Héloïse sur Twitter.