En 2016, Aquaserge hésite toujours entre guerre et paix

Audrey Ginestet, Benjamin Glibert et Julien Gasc ne sont pas là pour sauver la France, mais pour parler du monde tel qu'il est, ce qu'ils font très bien sur leur dernier disque, « Guerre EP ».

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23 Septembre 2016, 11:27am

Depuis ses débuts, Aquaserge est de ces groupes qui font du bien à la France et à sa pop, s'affranchissant, volontairement ou non, d'une tradition un peu trop ringarde et lourde à porter. Et c'est justement parce qu'il est l'un des collectifs les plus beaux et les plus fous de l'Hexagone qu'on s'est précipité sur son dernier projet, Guerre EP, produit par Almost Musique (pour la France) et les légendaires belges de Crammed Discs (pour l'international).

Très vite, après plusieurs écoutes, on s'est posé tout un tas de questions. La plus simple : et si on tenait là la BO de notre époque ?  La plus sociétale : dans un climat politique compliqué, les artistes pop peuvent-ils prendre la parole au nom d'une cause, au même titre que certains rappeurs ? La plus complexe : si la guerre éclatait demain en France, sur quel groupe pourrait-on vraiment compter ? Pour y répondre, le mieux était encore d'aller en parler avec les principaux concernés, alors en pleine préparation de leur concert aux Beaux-Arts de Toulouse le 1er octobre – avec de « vrais faux instruments ». Tout un concept qui ne doit pas faire oublier l'essentiel : la musique d'Aquaserge, comme le dit Audrey Ginestet, fièrement entourée de Benjamin Glibert et Julien Gasc, c'est un peu comme si « un merle philosophait sur le rôle de notre existence dans le monde ».

Noisey : J'ai regardé ce qui s'était passé dans l'Histoire un 16 septembre, jour de sortie de votre dernier EP. C'est la date de l'attentat de Wall Street en 1920. C'est aussi le jour du massacre de Sabra et Chatila…
Audrey : C'est intéressant, parce que j'ai l'impression que tes recherches collent à ce qu'on a pu vivre durant l'enregistrement du EP, mais aussi à ce que l'on a souhaité illustrer sur notre pochette. Si tu regardes bien, tu remarqueras que c'est une référence à une scène du film Paris Nous Appartient de Jacques Rivette où l'on voit Jean-Luc Godard tendre un journal où il est noté « Tu es adorable ». On a repris cette séquence à l'aide d'un exemplaire du Monde Diplomatique qui titrait, pour l'un des articles publiés, « Guerre civile ». On aimait bien le fait que la guerre soit annoncée par un journal, une façon pour nous d'appuyer que cette guerre se passe en ce moment, que les gens en parlent et que la presse en fait ses gros titres.

Ce Guerre EP, on peut également le lire comme un jeu de mot avec « Guerre et Paix », non ?
Audrey : C'est tout à fait ça, il y a de multiples références autour de cette pochette et de ce titre. La vérité, en fait, c'est que cet EP a été enregistré durant tous les attentats qui se sont déroulés ces derniers mois. À vrai dire, il y avait un attentat à chaque fois que l'on rentrait en studio : que ce soit pour Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice ou Bruxelles, on a chaque fois été prévenu par SMS. Le morceau « Les Plus beaux jours » a même été enregistré le jour des attentats de Bruxelles… Je pense donc que notre EP colle énormément à notre époque, plongée dans un état de guerre, aussi bien économique que sociale.


Quelque part, ça me rassure. Le titre n'est donc pas une référence à War de U2…
Julien : (Rires) Ce n'est ni une référence à U2, ni au groupe War. D'ailleurs, je tiens à le souligner, notre projet s'appelle Guerre EP. C'est en prononçant les deux mots qu'on comprend un peu mieux où l'on veut en venir.

Justement, est-ce que le fait d'enregistrer ce disque alors que des attentats venaient d'avoir lieu a changé votre façon de travailler ? Comment avez-vous réagi ?
Julien : Pour tout te dire, on ne savait pas trop où se mettre. On était comme dans un bunker, dans une bulle qui nous préserve du chaos extérieur. On suivait les infos par France Presse et on était choqué. C'était assez glauque comme ambiance, on se demandait même si le monde n'était pas en train de s'écrouler.

Vous croyez que les musiciens ont un rôle spécifique à jouer dans ce genre de situation, ou bien la musique vous paraît futile en période de deuil ?
Julien : On est obligé de faire notre taf quotidien, on ne peut pas tout annuler. On a pris un jour de repos après les attaques du Bataclan, mais on se devait de continuer. Après tout, il n'y a pas de règle : chaque musicien réagit comme il veut.

Benjamin : Notre chance, c'était d'être en studio, dans un sous-sol, et donc d'avoir un recul sur les évènements. On n'était pas devant BFM comme des millions de personnes à regarder l'info en continu. Du coup, je pense que l'on n'a pas cédé aux réactions immédiates. On n'a pas cédé à la panique ou à la peur. Ce qu'il faut à tout prix éviter, d'ailleurs.

À l'heure où les Inrocks se demandent si La Femme peut sauver la France, vous pensez que les artistes pop ont un rôle politique à jouer en ce moment ?
Benjamin : Cette question en soulève beaucoup d'autres. À savoir : qu'est-ce qu'un artiste ? Est-ce qu'on se voit comme des artistes ? Etc. Personnellement, je peux te dire que l'on ne se voit pas comme des artistes. C'est assez présomptueux de se considérer comme tel, c'est comme si on se mettait volontairement hors de la société. Nous, on veut simplement parler du monde tel qu'on le voit, tel qu'il est. « Sauver la France », ça ne nous concerne pas et ça ne nous intéresse pas. Après, je suis d'accord avec toi : pendant longtemps, les artistes pop se sont détachés de la politique, ne préféraient pas s'y aventurer. Pour certains, on fait peut-être partie de cette génération, mais je pense que ce serait une erreur de nous voir ainsi. C'est juste qu'on n'a plus 18 ans : on n'a pas à crier notre colère de façon brute, on peut la retranscrire de façon plus poétique, plus nuancée et recherchée.

Il doit bien y avoir quelque chose qui explique que les poppeux aient si peur de prendre position dans leur texte. Contrairement aux rappeurs, par exemple…
Benjamin : C'est sociologique, je pense. Le rap est par essence une musique engagée, une musique de lutte, même si ça a pas mal changé ces derniers temps. La pop, au contraire, a toujours été assez détachée de la politique. Et peut-être plus encore aujourd'hui, puisqu'elle est portée par une génération qui fuit l'engagement. Cela dit, il faut quand même préciser qu'il peut y avoir plusieurs formes d'engagement : se lancer dans une pop expérimentale, en indépendant, c'est déjà s'engager dans quelque chose de peu conventionnel.

Ce qui est amusant, c'est que les titres des quatre morceaux ne correspondent pas du tout au nom de l'album : « Les Plus beaux jours », « Les Vacances », « Les Zouzes », « Les Oiseaux »…
Julien : C'est vrai que ça ne correspond pas du tout, mais je dirais que ça se rejoint dans l'écriture malgré tout.

Benjamin : Il faut dire aussi qu'Aguaserge fonctionne depuis toujours à travers les contrastes. Dans nos textes, tu trouveras toujours des blagues, des textes écrits au premier degré et des réflexions plus poétiques ou philosophiques. C'est notre mode de fonctionnement. Le contraste entre les titres des morceaux et le nom du EP est aussi une façon pour nous de dire que la guerre peut être utilisée par un pays comme une technique de communication pour nous vendre des loisirs, ou que, même si la guerre n'est pas forcément chez nous, elle est là, pas loin. Bon, je sais que ce n'est pas hyper clair, mais ça peut se comprendre.

Audrey : Si tu veux, l'idée était aussi de s'approprier des musiques à danser et de les réadapter à notre sauce. « Les Zouzes » reprend des rythmes de cumbia, « Les Vacances » évoque le flamenco, « Les Oiseaux » l'afrobeat et « Les Plus beaux jours » la musique traditionnelle chilienne. Pourquoi ? Parce qu'on estime que les gens continuent de danser pendant la guerre. La vie continue malgré tout, des bals sont même organisés.

Question bête, mais si vous deviez partir en guerre, ce serait avec quel album dans les oreilles ?
Benjamin : On est déjà en guerre, donc je n'ai pas à choisir un album. Je prends simplement ma guitare et je compose mes propres morceaux. Ça m'occupera en plus.

Julien : Personnellement, je prends Get Up With It de Miles Davis. Je l'ai déjà écouté 300 000 fois, mais ça ne me dérange pas de me le passer en boucle. C'est un vrai album de transe et c'est ce qui me plaît.

Audrey : Ce n'est pas évident de choisir parce que, généralement, tous les albums que tu aimes vraiment, tu as envie de les faire écouter aux gens autour de toi. Donc si tu ne peux pas les faire écouter, à quoi bon ? Du coup, je pense que je prendrais un album de chants en occitan, histoire de conserver une trace de la Terre, d'avoir sur moi quelque chose d'un tant soit peu ethnologique.

De votre côté, qu'est ce qui a changé entre votre album, À L'Amitié, et ce nouveau disque ?
Benjamin : C'est justement cette idée de se confronter à des rythmes dansants, de détourner des musiques exotiques. On a aussi fait appel à quatre batteurs différents, qui nous ont donc chacun apporté une particularité qui leur est propre. Sur « Les Vacances », on a fait appel à Ricky Hollywood ; sur « Les Oiseaux » à un batteur de Chicago, spécialisé dans les musiques improvisées et le free jazz ; sur « Les Zouzes » à Benjamin Fain-Robert de Baron Rétif, tandis que sur « Les Plus Beaux Jours », on s'est réapproprié une mélodie d'Eddy Crampes. On les connaissait tous plus ou moins, mais on n'avait jamais joué ensemble. Comme à chaque projet, on s'est donc mis en danger en essayant de prendre de nouvelles directions.

J'imagine que cet EP annonce un album ?
Benjamin : Ouais, il devrait sortir en janvier. On l'a enregistré au studio Condorcet à Toulouse, en live, tous ensemble, avec des cuivres et une dizaine de musiciens par moment. Ça s'entend dans le son de certains morceaux et c'était une façon pour nous d'aller encore plus loin dans l'écriture.

J'ai l'impression que la scène pop en France collabore de plus en plus entre elle. Comment vous l'expliquez ? C'est dû à des structures comme La Souterraine ?
Julien : Nous concernant, c'est surtout parce que beaucoup de personnalités ont toujours gravité autour d'Aquaserge. Il y a un noyau dur, mais on est très ouvert à l'idée de collaborer avec d'autres artistes. Par exemple, il y a l'Aquaserge Orchestra où l'on est huit, dont trois cuivres. De toute façon, tant que l'on ressent des goûts similaires chez un autre musicien, comme j'ai pu le ressentir lorsque j'ai travaillé avec Laetitia Sadier, l'idée d'une collaboration n'est jamais exclue. D'autant que l'on a n'a jamais été déçu, ça s'est toujours très bien passé.

Audrey : D'ailleurs, là, on vient de collaborer avec Marc Hollander, le patron de notre nouveau label, Crammed Discs, sur une reprise d'un morceau de son ancien groupe, Aksak Maboul. Avec Aquaserge, on va même faire les premières parties du groupe. Julien et Benjamin font même partie de ses musiciens sur scène. Pour te dire que nos collaborations vont souvent plus loin qu'un simple échange en studio.