Vincent Van Gogh, À la porte de l'éternité, 1890

Artistes maudits : faut-il souffrir pour passer à la postérité ?

Destin tragique, drogue et alcool, suicides en pagaille, pauvreté, oubli : retour sur le mythe de ces artistes qui ont souffert avant de rentrer dans l’histoire.

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26 Juin 2017, 5:00am

Vincent Van Gogh, À la porte de l'éternité, 1890

Pourquoi Modigliani était-il un grand peintre au destin tragique ? Parce qu'il était maudit. Pourquoi Basquiat est-il tombé accro à la drogue avant de mourir d'une overdose ? Maudit lui aussi. Pourquoi Van Gogh s'est-il coupé l'oreille sans raison, puis s'est suicidé alors qu'il était le plus grand peintre de son époque ? Maudit. CQFD.

L'idée d'artiste maudit, omniprésente dans la culture populaire, imagine le créateur comme un être torturé, condamné à souffrir d'une manière ou d'une autre pour créer. Qui de mieux que Van Gogh pour le confirmer ? « Je pense à ce que dit Millet : Je ne veux point supprimer la souffrance, car souvent c'est elle qui fait s'exprimer le plus énergiquement les artistes. » Que cette souffrance prenne forme dans un destin tragique, une addiction à la drogue, une vie vécue dans la misère ou l'oubli, elle n'en reste pas moins la marque de l'artiste maudit telle qu'on la conçoit aujourd'hui.

Pourtant, l'idée d'artiste maudit et sa conception romantique désignait un créateur marginal qui refusait de suivre les règles du monde et de l'art — cela constituait une manière de s'émanciper de la bourgeoisie, qui dictait ses codes à l'art et l'artiste – et souffrait en conséquence de l'incompréhension et du rejet. Pas grand-chose à voir avec cette glamourisation masochiste de la souffrance créatrice, donc. Mais à y regarder de plus près certains cas particuliers, la notion de l'artiste souffrant n'est pas complètement absurde et son symbolisme possède quelque chose de troublant.

Mais, comment est née cette légende ? Qui sont ceux qui ont contribué à en faire une réalité ? Qu'est-ce qui fait un artiste maudit ? Retour sur les quelques-uns de ces artistes qui ont marqué l'histoire du sceau de la souffrance et ont contribué à construire le mythe.

Vincent Van Gogh, Autoportrait à l'oreille bandée, 1889

VINCENT VAN GOGH

Puisqu'il faut bien commencer quelque part, pourquoi ne pas commencer par le plus évident. Vincent Van Gogh est probablement l'archétype de l'artiste maudit : pauvre, asocial, dépressif, suicidaire, colérique et fou… Il naît le 30 mars 1853 dans une famille de marchands d'art et hérite du prénom de l'enfant que sa mère a perdu à la naissance un an auparavant. Lourd de symbolisme. D'abord tourné vers une carrière dans l'Église évangélique, ce n'est qu'à l'âge de 28 ans qu'il se lance dans la peinture. Il fréquente le milieu de l'art, mais cherche à rompre avec le conformisme bourgeois de l'époque. Il rencontre Toulouse-Lautrec et Gauguin, deux peintres qui partagent ses idées. Pendant cette période, Van Gogh est incroyablement productif, mais il boit aussi beaucoup.

Alcoolique et malade, il s'exile à Arles, où certains locaux se plaignent de son comportement marginal — on réclame entre autres son internement pour trouble à l'ordre public. Il sombre peu à peu dans la folie et est victime de crises et d'hallucinations — certaines lui auraient servi d'inspiration pour ses tableaux. Le 23 décembre 1888, après une violente dispute avec Gauguin, qui l'a rejoint, dans une crise de folie, Van Gogh se tranche l'oreille dans des circonstances floues. C'est le début d'une période de crises à répétition. Les deux années suivantes se dérouleront entre l'asile et son atelier. C'est à cette période qu'il peint ses tableaux les plus célèbres (La nuit étoilée, Autoportrait à Saint-Rémy ou Le champ de blé aux corbeaux). Le 27 juillet 1890, il se tire une balle de revolver en pleine poitrine dans un champ d'Auvers-sur-Oise, mais ne meurt que deux jours plus tard, à l'âge de 37 ans.

Roland Hagenberg, Basquiat TV, New York, 1983

JEAN-MICHEL BASQUIAT

On parle souvent de l'enfance comme d'un passage crucial durant lequel des traumas se terrent pour se manifester après l'adolescence et à l'âge adulte. Celle de Jean-Michel Basquiat, version « new-wave » de l'artiste maudit, fut pour le moins tourmentée. Alors qu'il n'a que huit ans, il subit une ablation de la rate suite à un accident de voiture. Ses parents se séparent la même année : il est ballotté entre Porto Rico et Manhattan. Cinq ans plus tard, sa mère est internée à l'asile psychiatrique. À quinze ans, il fugue et se retrouve à la rue. Durant cette période, il se découvre une passion pour le street art et tague dans le métro new-yorkais. À la même époque, il fait ses premières expériences avec la drogue.

Basquiat rencontre Andy Warhol au début des années 1980. C'est le début d'une grande amitié. Basquiat devient le protégé du dandy à la fameuse chevelure blonde, qui l'aide autant sur le plan artistique que financier. Il se met à peindre des toiles influencées par l'art africain, le street art et la vague de néo-expressionnisme, mouvance très à la mode à l'époque. Du jour au lendemain, Basquiat rencontre un succès fulgurant et devient une célébrité mondiale, lui qui dormait dans des cartons de Washington Square Park quelques années auparavant. Quand Warhol meurt en 1987, Basquiat est très affecté. Sa consommation d'héroïne empire. Il s'isole, sombre dans la dépression et cesse de peindre. Il est retrouvé mort d'une overdose dans son appartement l'année suivante, à 27 ans.

Frida Kahlo peignant au lit, aux côtés de Miguel Covarrubias, photographe anonyme

FRIDA KAHLO

La malédiction dont est victime Frida Kahlo n'a pas le caractère de fatalité et de tragique qu'on peut retrouver chez Van Gogh ou Basquiat. À l'inverse de ces peintres pour qui la malédiction semble causée par le statut d'artiste, c'est la malédiction qui va la pousser vers l'art. Destinée à une carrière de médecine, la Mexicaine est victime d'un accident de bus à 19 ans. Son abdomen est percé par une barre en métal, sa jambe droite est fracturée, son bassin et sa colonne vertébrale sont brisés. Cet événement oblige la jeune femme à rester dans son lit pendant plusieurs mois. Pour tuer l'ennui, elle se met à peindre — notamment des autoportraits, grâce au miroir installé au-dessus du lit dont elle est prisonnière.

Ses tableaux, manifestement cathartiques, sont lourdement inspirés de sa malédiction et des soucis de santé qui en découlent. Toute sa vie en sera marquée. Rongée par la dépression, elle meurt à 47 ans d'une embolie pulmonaire, un an après avoir subi une amputation de la jambe due à la gangrène.

Amedeo Modigliani dans son studio parisien, vers 1915. Photo : Paul Guillaume

AMEDEO MODIGLIANI

Le propre d'un artiste maudit réside dans un destin tragique. Pour Amedeo Modigliani, celui-ci aura une résonance particulièrement cruelle. Né en Toscane en 1884, il est sujet dès son enfance à de nombreuses maladies : typhoïde, pleurésie et tuberculose… Le jeune Amedeo trouve refuge dans la peinture, d'abord, puis dans l'alcool, la drogue et le sexe. Arrivé à Paris en 1906, il fréquente l'avant-garde artistique de l'époque : Blaise Cendrars, Jean Cocteau ou encore Max Jacob. On dit qu'il a tout pour plaire et percer, tant en société que dans l'art : un physique avantageux, une personnalité charmante ainsi qu'une sensibilité artistique et littéraire (il gardait tout le temps sur lui un exemplaire des chants de Maldoror) qui fait de lui un jeune homme apprécié. Mais, le sort a décidé de s'abattre sur celui que ses amis nomment « Modi ».

Son côté subversif le pousse à rompre avec les conventions bourgeoises de l'époque. Il peint des nus dans lesquels il montre des poils — inacceptable à l'époque, ce qui lui vaudra quelques problèmes avec la justice —, couche avec ses modèles, devient violent lorsqu'il a bu… S'il est reconnu par ses pairs dans le milieu de l'art, ses toiles ne se vendent pas et l'on parle plus de lui pour ses frasques et ses aventures d'un soir que son œuvre. Frappé par la tuberculose, Modigliani meurt en 1920. Et comme le destin d'un artiste maudit est souvent marqué par un pathétisme impitoyable : sa femme ne lui survivra pas très longtemps. Morte de chagrin et enceinte de neuf mois, elle se jette du haut du cinquième étage de l'appartement familial.

Egon Schiele, Masturbation, 1911

EGON SCHIELE

De son vivant, un artiste maudit est très souvent incompris par le public. L'Autrichien Egon Schiele ne déroge pas à la règle. Dès son plus jeune âge, Schiele se passionne pour le dessin, quitte à faire preuve d'un comportement de repli qui l'isole de ses camarades et inquiète ses parents. Il intègre l'École des beaux-arts de Vienne à tout juste 16 ans et rencontre Gustave Klimt l'année suivante, qui le prend sous son aile, l'assiste et lui donne des conseils. Mais Schiele rompt petit à petit avec son mentor pour peindre des toiles personnelles d'une profonde noirceur : il y exprime ses colères, ses tourments sexuels et son mal-être, quitte à déplaire et être accusé de « pornographie » .

Quand Klimt meurt, en février 1918, il est désigné pour le remplacer à la tête de la présidence de la 49e exposition de la Sécession viennoise. Ses toiles sont très bien accueillies par le public et Schiele reçoit de nombreuses commandes. Alors que le succès semble au rendez-vous, sa femme, enceinte du sixième mois, décède de la grippe espagnole. Schiele succombera à la même maladie trois jours plus tard, à 28 ans.

Henri Le Fauconnier, Autoportrait, 1933

HENRI LE FAUCONNIER

Quelle pire malédiction pour un artiste que l'oubli et l'absence de reconnaissance ? C'est le destin qu'a connu Henri Le Fauconnier, pionnier du cubisme. Intellectuel et né de bonne famille, cet artiste discret, curieux et humble s'adonne à la peinture comme un loisir, sans éprouver le désir d'en vivre. Contemporain et ami de Picasso et Matisse, il fut considéré comme leur égal en son temps : ses tableaux furent louangés par Guillaume Apollinaire et Wassily Kandinsky, entre autres.

Et pourtant, c'est complètement oublié qu'a fini Le Fauconnier. Son corps sans vie est retrouvé dans son atelier en janvier 1946, trois semaines après sa mort. Oublié, il se sera également dans la postérité ; grand absent des livres d'histoire de l'art, son influence n'est reconnue qu'aux Pays-Bas — où il a vécu pendant la guerre et a connu un succès.

Denise Colomb, Nicolas de Staël dans son atelier, rue Gauguet, Paris, 1954

NICOLAS DE STAËL

Issu d'une famille bourgeoise russe, Nicolas de Staël est contraint à l'exil après la révolution d'Octobre 1917. Il émigre en Pologne, où ses parents décèdent alors qu'il n'a que cinq ans. Il se tourne vers la peinture après des études aux Beaux-arts de Bruxelles. Son œuvre aura été une quête de style perpétuelle, comme il l'affirme dans une lettre à son père adoptif : « Je sais que ma vie sera un continuel voyage sur une mer incertaine, c'est une raison pour que je construise mon bateau solidement… lentement, pièce par pièce, je construis. »

Considéré comme l'un des peintres les plus raffinés du XXe siècle, Nicolas de Staël reste une énigme dans le monde de la peinture. Son art et sa personnalité n'en restent pas moins insaisissables. Créateur acharné (au point d'avoir négligé les soucis de santé de sa femme, qui décédera trois ans après leur mariage), il détruira autant d'œuvres qu'il en réalisera. Sa peinture n'aura de cesse de se réinventer, ce qui le rend inclassable dans un courant particulier. Dévoré par sa passion pour une femme mariée qu'il ne peut avoir, il se suicide en se jetant du haut de la terrasse de son atelier, le 13 mars 1955.

Paul Gauguin, 1891. Photo : The Illustrated London News Picture Library

PAUL GAUGUIN

La vie du peintre Paul Gauguin reflète l'échec constant. Son père décède lors d'un exil forcé, alors que Gauguin n'a que trois ans. Sa mère, qui sent venir sa fin et s'inquiète du tempérament asocial de son fils, désigne un ami collectionneur d'art pour devenir son tuteur. Ce dernier l'oriente vers une carrière dans la finance. Il se marie, trouve un travail et mène une existence prospère. Très vite, ce mode de vie le frustre. Il découvre la peinture. Gauguin fréquente également Pigalle, un point de rendez-vous des artistes de l'époque, où il se lie d'amitié avec Manet, Renoir et Pissarro.

Après le krach boursier de 1882, il décide de quitter son poste pour se consacrer entièrement à la peinture — il y passe parfois plus de dix heures par jour, au point de délaisser sa femme. Il se lie d'amitié avec Van Gogh et le rejoint même dans son atelier à Arles — leur cohabitation terminera sur l'histoire de l'oreille coupée. Le succès critique est au rendez-vous. Le succès financier se fait attendre. Pour vivre, Gauguin se voit contraint de « vendre tout ce qu'il possède » avant de s'exiler pour l'Océanie en 1895 — ses tableaux seront marqués par l'exotisme. Il y meurt huit ans plus tard, usé par ses démêlés avec la justice, en proie à la dépression, la maladie et l'alcool.

Robin Cannone est sur Twitter.