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Crime

Survivre à Boko Haram

VICE News a parlé avec une chercheuse de Human Rights Watch à propos des entretiens qu'elle a menés avec des femmes nigérianes rescapées des camps de Boko Haram.
28.10.14
Image via Reuters

L'ONG Human Rights Watch (HRW) a récemment publié un rapport qui révèle les terribles abus dont les kidnappées de Boko Haram ont été victimes.

Le rapport, intitulé « Ces terribles semaines dans leur camp », est basé sur des interviews avec 30 personnes qui se sont échappées de huit camps dirigés par le groupe islamiste. Toutes sont des femmes et des filles qui ont été enlevées entre avril 2013 et avril 2014, âgées de 15 à 38 ans. Elles ont été retenues entre deux jours et trois mois, dans huit endroits différents.

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Boko Haram, que l'on traduit souvent par « l'éducation occidentale est un péché », est un groupe armé qui a kidnappé au moins 500 femmes et filles dans le nord du Nigeria depuis 2009. Jusqu'à présent, on ne savait pas grand-chose de leur sort en captivité.

Celles qui ont été interviewées disent qu'elles ont été victimes d'abus sexuels et de viols, de mariages forcées, qu'elles ont été abusées physiquement et psychologiquement, qu'on les a forcées à participer à des opérations militaires et qu'elles ont été obligées de cuisiner, de nettoyer, et de faire les tâches ménagères.

La plupart d'entre elles semblent avoir été capturées soit parce qu'elles étaient chrétiennes, soit parce qu'elles étaient scolarisées. Certaines ont été menacées de mort si elles ne se convertissaient pas à l'Islam, si elles n'arrêtaient pas d'aller à l'école ou qu'elles ne s'habillaient pas selon les préceptes vestimentaires de l'Islam.

Les étudiantes de Chibok (276 jeunes filles enlevées au printemps dernier) qui sont revenues ont reçu un soutien psychologique et médical limité, mais d'après le rapport, aucune d'entre elles n'était au courant des soins dont elles pouvaient disposer.

Et les enlèvements continuent. Au moins 30 garçons et filles ont été enlevés de la ville de Mafa dans l'État de Borno (au nord-est du Nigeria) ce week-end, d'après CNN. Les résidents et les leaders de communauté ont aussi rapporté que plus de 60 femmes et filles avaient été kidnappées dans l'État voisin d'Adamawa la semaine d'avant.

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La pauvreté généralisée, la corruption, les abus de la part des forces de l'ordre font du nord-est du Nigeria une terre fertile pour un groupe armé comme Boko Haram.

Entre juillet et septembre 2014, Boko Haram a revendiqué le contrôle de plus de 10 grandes villes dans les États de Borno, Yobe, et d'Adamawa. HRW estime que près de 4 000 civils ont été tués au cours de 192 attaques dans le nord-est du Nigeria depuis mai 2013.

VICE News a parlé à Mausi Segun, chercheuse pour HRW au Nigeria. Elle a participé à la rédaction de ce rapport.

VICE News: Vous avez commencé vos recherches sur les kidnappings de Boko Haram avant la capture des filles de Chibok. Qu'est-ce qui vous a poussé à faire cette enquête ?

Mausi Segun: Il y avait des rapports de gens kidnappés qui dataient de 2009. On a entendu dire que ces enlèvements ont continué en 2013, et j'ai essayé de poursuivre mes recherches, mais c'était difficile de parler aux victimes. J'ai parlé à quelques témoins qui ont confirmé que les enlèvements avaient eu lieu, j'ai parlé à des humanitaires qui avaient soigné des victimes à leur retour des camps de Boko Haram. Mais les familles les tenaient souvent éloignées de la communauté.

Les chiffres continuaient d'augmenter. Il semblait que les autorités ignoraient ce qui était en train de se passer et nous avions besoin d'enquêter plus et de rassembler autant de preuves que possible. Nous avons commencé longtemps avant que la nouvelle des enlèvements de Chibok n'éclate. On a parlé de ces enlèvements aux médias au mois de novembre l'an dernier. On a dit que les jeunes femmes revenaient enceintes, bouleversées et traumatisées.

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La honte et la stigmatisation qui entourent les enlèvements empêchent les rescapées de parler de leur expérience. Est-ce que c'était difficile de faire en sorte que ces filles vous parlent ?

On a vraiment travaillé pour qu'elles aient confiance, et on a pris le temps qu'il fallait. On a voulu leur faire comprendre pourquoi elles continuaient de pleurer après ce qui leur était arrivé, comprendre leur expérience, expliquer pourquoi elles devaient recevoir de l'aide, et pourquoi raconter leur histoire permettrait d'éviter que la même chose n'arrive à d'autres. Je me souviens d'une mère disant : « Ça a duré assez longtemps comme ça. Ça doit s'arrêter, et si raconter mon histoire peut aider, alors c'est ce que je vais faire. » C'est comme ça que nous avons progressivement reconstitué les histoires.

Quelle est l'histoire la plus bouleversante que vous avez entendue ?

Celle de cette jeune fille de 19 ans qui a passé trois mois en captivité, qui a non seulement souffert d'abus, mais qui a aussi dû porter des munitions pour l'insurrection. Elle a aussi été utilisée comme appât pour attirer de jeunes hommes dans le camp, qui ont ensuite été tués parce qu'ils refusaient d'être recrutés. Elle raconte qu'on lui a tendu un couteau pour qu'elle exécute l'un d'entre eux mais qu'elle n'a pas pu. Elle dit que la seule chose à laquelle elle pensait c'était attraper le fusil que l'un des militants tenait et se tuer pour mettre fin à l'horreur dont elle était le témoin.

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Je pense que ce sont des femmes très courageuses qui ont vécu des choses horribles dont la plupart des gens n'ont jamais entendu parler. Une fois rentrées chez elles, elles ont reçu très peu de soutien de la part des autorités pour qu'elles se reconstruisent et qu'elles aillent de l'avant.

Est-ce que les filles ont pu vous donner des informations au sujet des tactiques militaires et des stratégies de Boko Haram ?

Oui, certaines des filles ont des histoires intéressantes sur ce qu'elles ont vu dans le camp et sur la façon dont le groupe est organisé. C'est une honte que les autorités ne saisissent pas l'occasion de rassembler leurs témoignages et d'enquêter dessus. Ce genre d'information pourrait être utile pour mieux comprendre le groupe.

Est-ce que beaucoup des filles et des femmes craignent, en tant que rescapées, d'être personnellement ciblées dans le futur ?

Absolument. C'est l'une de leurs peurs récurrentes. Elles ne se sentent pas protégées, elles ont l'impression d'être aussi vulnérables qu'avant leur enlèvement. Certaines d'entre elles allaient à l'école avant mais ne veulent pas y retourner parce qu'elles ont peur que Boko Haram revienne les chercher. D'autres continuent de recevoir des coups de téléphone d'insurgés qui les menacent de se venger si jamais elles parlent de ce qu'elles ont vu dans les camps. Ainsi, elles vivent dans la peur de se faire enlever ou prendre pour cible.

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Le rapport fait état d'un fonds de soutien aux victimes mis en place par le gouvernement nigérian. Pensez-vous qu'il aidera celles qui sont revenues ?

Je pense, mais je voudrais que le gouvernement s'occupe des documents des victimes pour elles. Sans des papiers en ordre, le fonds pourrait atterrir dans de mauvaises poches, ou ne pas atteindre celles pour qui il a été créé. C'est pour cela que je pense que la première étape, c'est de rendre compte des expériences des victimes, comme dans le rapport. Ensuite, il faut mettre en place des programmes qui bénéficieront à tout le monde, et non à une poignée de victimes.

Qu'est-ce que vous pouvez dire au sujet des violations des droits de l'homme perpétrés par les forces de sécurité nigérianes en réponse à Boko Haram ?

C'est la raison pour laquelle beaucoup des victimes auxquelles nous avons parlé ont continué de douter du fait qu'elles vont recevoir de l'aide des autorités, elles pensent que les autorités elles-mêmes vont abuser d'elles, qu'elles ne sont pas seulement les victimes de Boko Haram mais de toute la population. Ainsi, la manière forte employée par le gouvernement lui-même et les forces de sécurité ont répondu à l'insurrection n'a pas aidé. Ça n'a pas aidé à diminuer les attaques de Boko Haram. Ça n'a pas non plus aidé le pays à recevoir le genre d'aide et d'assistance qu'il devrait recevoir de la part d'autres pays qui ont l'équipement et les moyens technologiques nécessaires pour aider le gouvernement nigérian, parce que tout le monde craint que l'aide qu'ils donneraient à l'armée ne soit pas utilisée dans le respect des droits de l'homme.

Il y a une semaine et demi, on a dit qu'un accord avait été trouvé pour relâcher les filles de Chibok. Est-ce que ça a été confirmé ?

Pas du tout. On nous a dit que les négociations continuaient, mais on a aussi vu les attaques de Boko Haram continuer, ainsi que les réponses des militaires nigérians. Il ne semble pas y avoir de trêve. S'il y a un projet de trêve, elle n'a pas encore eu lieu et les annonces du gouvernement étaient prématurées.

Suivez Sally Hayden on Twitter: @sallyhayd