La Russie a lancé un exercice militaire géant en Arctique qui laisse franchement perplexe

L'excursion de cinq jours a engagé 80 000 soldats, 220 avions, 41 bateaux et 15 sous-marins. Difficile de savoir pourquoi.

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23 mars 2015, 2:20pm

Photo via Russian Ministry of Defense

Vendredi dernier la Russie a bouclé un exercice militaire aux proportions démentes dans l'Arctique. L'excursion de cinq jours a engagé 80 000 soldats, 220 avions, 41 bateaux et 15 sous-marins. D'un côté, l'échelle et le cadre de cet exercice sont clairement impressionnants. De l'autre côté, ce qui est beaucoup moins clair, c'est le but de la manoeuvre.

Les exercices militaires sont généralement des choses qui vont droit au but, avec un objet direct et précis : s'entraîner à la mobilisation en cas de guerre, s'en servir d'excuse pour déplacer des troupes en grand nombre sans attirer l'attention plus que ça, ou rappeler à vos voisins que vous avez un gros stock de trucs qui peuvent leur péter au-dessus de la tête. Les exercices militaires sont très rarement des événements aux multiples facettes. Il n'y a pas beaucoup d'ordres que vous pouvez à la fois donner à 80 000 hommes, 220 avions, 41 bateaux et 15 sous-marins, et qui font en même temps montre de raffinement et de nuance géostratégique.

Voilà pourquoi cet exercice en particulier est tout à fait déconcertant. Quand on compare ce déploiement à ce qui a été fait par les autres forces militaires du monde dans l'Arctique, ce que fait la Russie c'est un peu comme si vous vous pointiez à une bataille de pistolet à eau avec un bon gros fusil à pompe.

Comme si vous vous apprêtiez à affronter le Père Noël et ses lutins avec un rapport de dix contre un en votre faveur.

À lire : Sous-marins et réacteurs : l'union soviétique a balancé un paquet de déchets nucléaires à la mer.

Ajoutez à ça le fait que si vous faites des exercices pour croiser le fer avec quelqu'un, eh ben ça peut aider d'avoir quelqu'un avec qui croiser le fer. Cet exercice s'est tenu dans les coins de la Russie qui sont les plus éloignés du reste du monde, loin de tout territoire contesté en Arctique (de toute façon c'est surtout de l'eau). Imaginez les États-Unis lancer des troupes à l'Est du Mississippi pour un test simulant une ligne de défense jusqu'à la mort pour repousser une invasion amphibie de la pointe de la Floride.

Ceci étant dit, il ne s'agit évidemment pas d'un simple "action-ou-vérité" qui aurait mal tourné au Kremlin. Pour commencer l'Arctique regorge de richesses.

"C'est là que se trouve le futur de la Russie pour ce qui est du pétrole et du gaz, " a dit de la région Malte Humpert, directeur de l'Arctic Institute. "Les autres régions commencent à atteindre leur pic [de production] et à s'assécher. Du coup pour la Russie, il est important de développer des sources de production moins habituelles...La Russie va devoir investir 100 milliards de dollars chaque année dans les secteurs gaziers et pétroliers, simplement pour maintenir leurs niveaux actuels."

On considère que l'Arctique russe est grosso modo cinq fois plus grand que l'Alaska, avec une population totale de seulement 2,5 millions de personnes. Récemment un chapelet de bases militaires y a été positionné par la Russie. Du coup on peut se demander s'il s'agit moins de projeter sa force vers les frontières extérieures, et plus d'asseoir son contrôle à l'intérieur de ses propres terres. "Ce ne sont pas de grosses installations militaires," explique Humpert. "C'est plus des installations de type "recherche et secours" de gardes-côtes, pour montrer une présence plus forte et mieux reconnaître le terrain. C'est une manière de déclarer : "Nous sommes au fait de ce qu'il se passe dans nos territoires les plus au Nord.""

Les bases militaires russes dans et autour de l'Arctique. 

La Russie vient de créer un nouveau Commandement inter-armées dans l'Arctique le premier décembre. Le pays lui a donné le même statut que les quatre autres régions militaires de la Russie. Par conséquent, cet exercice pourrait être une manière de mettre à l'épreuve non seulement les capacités de commandement et de contrôle du nouvel état-major, mais aussi les capacités logistiques de ce nouveau réseau de bases dans le Nord.  Et plus loin encore, tout ceci peut ensuite servir à garantir une avancée en termes d'infrastructures pour l'industrie gazière et pétrolière. Cela pourrait aussi réoxygéner la route commerciale de l'Arctique (qu'on appelle parfois le Sevmorput), qui devrait aller croissant à mesure que la glace de l'Arctique fond.

Mais encore une fois, même si la Russie a de bonnes raisons d'investir dans le coin, ce genre d'exercice peut s'avérer tout à fait contre productif. 

"Les nouvelles bases peuvent servir à prouver que la Russie est prête à exercer son autorité dans l'Arctique, mais ce genre d'exploits armés comme le parachutage d'une compagnie non loin du Pôle Nord, ce n'est pas le genre de chose qui va faire bonne impression sur des investisseurs potentiels," explique Pavel Baev, expert en sécurité et membre de la Brookings Institution. 

De plus, il y a la possibilité de faire peur à de potentiels investisseurs étrangers qui pourraient venir soutenir cet effort de 100 milliards de dollars par an, alors qu'ils n'en ont pas franchement besoin, les prix bas du pétrole ne faisant pas de l'exploration des gisements arctiques une priorité. Ajoutez à ça le fait que l'Ouest multiplie les sanctions économiques. Ces exercices militaires pourraient donc être absolument contre-indiqués sur le plan économique.

Si ce n'est économique, le but doit être politique. Même si l'exercice n'est pas dirigé contre un ennemi ou une menace spécifique. Le grand Nord est une région qui intéresse les sept autres membres du Conseil de l'arctique — États-Unis, Canada, Islande, Danemark, Suède, Finlande, Norvège — tous ont sanctionné la Russie dans le cadre des crises en Crimée et en Ukraine.

Il y a aussi la possibilité que ce soit Poutine qui cherche à exciter une veine militaro-politique d'un autre âge. Il a fait beaucoup de déclarations annonçant qu'il allait rendre à Moscou sa puissance. L'idée pourrait être la suivante : puisque l'Union soviétique avait déployé une large puissance militaire dans l'Arctique, eh bien la Russie devrait faire la même chose.

D'après le Christian Science Monitor, le Kremlin explique qu'il ne s'agit en fait que d'un simple test en interne pour s'assurer que le programme de réarmement du pays porte ses fruits.  Reste que pour s'en assurer il y a des moyens bien plus simples, qui ne nécessitent pas d'envoyer 80 000 paires de fesses se geler tout là-haut. 

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