« Je vais attacher du TNT sur ma poitrine, et je le ferai exploser »

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« Je vais attacher du TNT sur ma poitrine, et je le ferai exploser »

VICE News est allé à la rencontre d'un jeune Kurde du YPG qui prépare une attaque suicide contre l'organisation État Islamique à Kobané.
24.10.14

Mehmûd s'assoit et explique calmement comment il compte se faire exploser. Il dit que c'est simple. Il attachera des explosifs à son corps, et les déclenchera lorsqu'il pourra infliger un maximum de dégâts aux djihadistes de l'organisation État Islamique (EI) qui attaquent sa ville natale de Kobané.

Le jeune syrien, qui combat avec les YPG (Unités de protection populaire) kurdes qui défendent la ville, a arrangé une rencontre avec VICE News en face d'un bâtiment municipal de Suruç, une ville frontière turque à quelques kilomètres de Kobané. Il est en retard, nous appelle pour dire qu'il est un peu plus bas dans la rue. Des policiers se tiennent devant l'entrée du bâtiment, il ne veut pas attirer l'attention et risquer de se faire arrêter.

Le jeune homme attend à une quinzaine de mètres. Il est petit et musclé, et porte un jeans déchiré assorti de belles chaussures en cuir et un polo usé bleu marine. Un ami se tient près de lui, l'air inquiet. Cinq jours plus tôt, Mehmûd a revêtu des habits de civil et a passé la frontière turque pour voir sa mère ainsi que sa soeur et son frère, respectivement âgés de douze et quatorze ans qui ont fui en Turquie pour échapper aux combats. Son père est mort il y a un an. Il n'a pas averti sa famille de son projet.

Mehmûd, dont le nom a été modifié pour protéger son identité, demande à parler dans un endroit en privé. Nous finissons dans une voiture garée dans une rue parallèle. Il fixe alors le sol et parle doucement et fièrement.

« Je vais attacher du TNT sur ma poitrine, et je le ferai exploser lorsque j'aurai le plus de membres de l'EI possible autour de moi, ou alors je ferai exploser un char. »

C'est une déclaration née du désespoir. Mehmûd est en deuil, ses yeux sont rouges . Un de ses trois frères a été tué il y a 20 jours dans un combat contre l'EI, dit-il. Un autre a été capturé - ce qui revient habituellement au même - il y a neuf jours.

Beaucoup de ses amis ont également péri dans la bataille pour Kobané, qui a pris de l'ampleur après que l'EI a lancé une offensive majeure sur la ville le mois dernier. Il s'arrête pour montrer une vidéo sur un téléphone portable fatigué. L'écran cabossé fait défiler une séquence qui montre de jeunes hommes arborant des drapeaux blancs dans un avant-poste situé sur une colline en dehors de la ville. Ils sont tous morts à présent, affirme-t-il : l'un a eu la tête coupée, un autre est mort brûlé, et un troisième a été coupé en deux dans une explosion.

Mehmûd combat avec les YPG depuis un an. Avant cela, en 2011, il s'est rendu au Liban, où il a travaillé dans une cafétéria pendant 9 mois, avant de retourner en Syrie.

Les combattants de l'EI encerclent Kobané depuis presque un an, mais ils ont été longtemps réticents à l'idée de s'en prendre aux forces kurdes bien entraînées qui protègent la ville. Cependant, quand le groupe extrémiste a pris le contrôle de larges zones du nord de l'Irak en juin, il a également récupéré des armes modernes laissées par l'armée irakienne, entrainée et équipée par les États-unis. Ils sont devenus une menace bien plus grande pour l'YPG, qui elle est une force bien peu armée.

« Au départ, l'EI n'avait pas beaucoup d'hommes et les attaques n'étaient pas trop puissantes, » dit Mehmûd. « À présent, elles sont plus fortes car ils sont nombreux. »

Les extrémistes sont des fanatiques qui se battent avec peu d'égards pour leurs vies et celles de leurs camarades. « L'EI s'en fiche. Pendant une bataille, j'ai tué trois combattants, et leurs tanks leur ont roulé dessus. Ils ont continué à tirer, » raconte-t-il.

Malgré leur nouvelle artillerie sophistiquée, les attaques suicides sont toujours pratiquées par l'EI. Elles ne font pas partie des techniques de combat du YPG, bien qu'un certain nombre de combattants doive se sacrifier pour atteindre les ennemis.

Dilar Gencxemis, connue sous son nom de guerre Arin Mirkanwas, a été honorée sur les réseaux sociaux quand elle a lancé une attaque en solitaire sur des positions de l'EI. Ses grenades ont atteint beaucoup de leurs militants, et ont fait plusieurs morts, dont elle.

Elle n'est pas la seule. VICE News a eu l'occasion de parler avec un combattant blessé du YPG dans un hôpital de Suruç qui a raconté avoir observé un ami poser des explosifs sur un tank de l'EI, se faisant sauter avec. Il a aussi évoqué un autre de ses camarades qui avait été grièvement blessé en se faisant exploser pour éviter de se faire capturer. D'après Mehmûd, deux de ses amis ont fait la même chose.

Mehmûd tient à faire la distinction entre ses projets et ceux de ses ennemis extrémistes. « L'EI se fait sauter au milieu des civils, nous, on le fait parmi les soldats ».

Malgré cela, les attentats suicides ne font pas partie de la ligne officielle du YPG. Mehmûd affirme que les autres étaient des actes non planifiés et désespérés. Il ajoute qu'il ne prévient pas sa hiérarchie de son acte prémédité, sachant qu'ils l'arrêteraient s'ils savaient. « C'était toujours des attaques spontanées, quand les gens étaient encerclés par l'EI. Ils étaient sur le point d'être capturés… J'ai décidé de faire ça, je n'en ai pas informé mes commandants et je ne leur dirai rien, je ferai tout sans aucune coordination. »

Il a conscience cependant que son attaque suicide n'est pas nécessaire pour battre l'EI. En revanche, il semble obsédé par l'idée de revanche. « Ce n'est peut-être pas nécessaire, mais je dois le faire car mon coeur brule. Ils (l'EI) ont brulé ma maison, ma famille. »

« Je n'ai pas peur, » ajoute-t-il. « J'ai seulement peur de me faire capturer vivant. »

Un ami de Mehmûd, est assis, figé dans un silence choqué pendant la conversation, dit qu'il lui a répété de ne pas le faire. « Ce n'est pas bien. Trop de membres de sa famille sont morts. Ses deux frères sont morts, son père est mort. Il ne devrait pas, pour ceux qui sont restés en vie, sinon qui va s'occuper d'eux ? » Mehmûd réplique qu'il lui reste un frère qui s'occupera de sa famille.

Il a comme projet de traverser Kobané le lendemain de notre rencontre. Officiellement, la frontière a été fermée par les autorités turques, et des gardes ont utilisé des canons à gaz pour l'empêcher, lui et d'autres, de rejoindre Kobané.

Cette fois-ci, il a prévu de se faufiler seul à travers la frontière, un peu plus à l'est du point de passage officiel. « J'irai la nuit, quand personne ne me verra, et je sauterai par-dessus le grillage. »

Les attaques aériennes sur l'EI dans la région semblent avoir arrêté leur progression, ce qui permet au YPG de les repousser. Peut-être que la colère et le désespoir qui conduisent Mehmûd à commettre un acte si extrême s'en trouveront diminués, et qu'il ne sentira plus le besoin de se sacrifier.

Quelques jours après avoir parlé avec VICE News, Mehmûd a réussi à rentrer en Syrie de nouveau. On ne sait pas s'il a pu mener son attaque.

Suivez John Beck sur Twitter : @JM_Beck

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