Le rayon « France » de la bibliothèque d’Oussama Ben Laden

En mai dernier, le gouvernement américain a déclassifié une partie des documents retrouvés dans la cache de Ben Laden au Pakistan.

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21 mai 2015, 2:30pm

Des lettres rédigées par Oussama Ben Laden dans les dernières années de sa vie racontent un homme qui pouvait écrire des lettres d'amour à sa femme, s'intéresser aux groupes dissidents d'Al Qaida en Afrique, ou se passionner pour l'économie française au XVIIIè siècle. La correspondance de Ben Laden fait partie des documents diffusés au mois de mai par le US Office of the Director of National Intelligence (ODNI), une semaine après la publication d'un article du journaliste Seymour Hersh, qui remettait en cause la version fournie par le gouvernement américain sur la traque et la mort de Ben Laden.

Le gouvernement américain a déclassifié un total de 103 documents — comprenant notamment des lettres envoyées par le fondateur d'Al Qaida à sa famille et à d'autres chefs de la nébuleuse terroriste. Parmi les documents on trouve aussi une liste de livres et des rapports que Ben Laden gardait chez lui, au Pakistan, dans la maison où il a trouvé la mort en 2011, suite à un raid des forces spéciales américaines, les Navy SEALs.

Si la plupart des documents dévoilés concernent les États-Unis, un autre pays semblait intéresser particulièrement le fondateur d'Al Qaida : la France. Le pays est le seul qui a le droit à sa propre rubrique dans la liste des documents fournis par l'ODNI. Sur les 19 documents concernant l'Hexagone, on trouve nombre d'ouvrages et de documents concernant l'économie française — allant d'un ouvrage de l'historien Henri Sée, intitulé La France économique et sociale au XVIIIème siècle (1925) à un rapport de banque hollandaise Rabobank sur l'état économique du pays (2011). Selon Jeffrey Anchukaitis, porte-parole de l'ODNI, les choix de Ben Laden montrent probablement qu'il était intéressé par « une attaque sur l'économie française, dans l'espoir de provoquer un effondrement économique » mondial. Les autres ouvrages traitent pêle-mêle des programmes nucléaires et de Défense français, de « l'eau en France » ou encore des compagnies maritimes françaises.

À voir : À la maison avec Oussama Ben Laden

Outre la francophilie de Ben Laden, les documents révélés permettent de se plonger dans la correspondance privée de Ben Laden. Dans une lettre envoyée à sa femme, et révélée en mai, Ben Laden fait preuve d'affection, confiant à son épouse qu'elle est la prunelle de ses yeux et la chose la plus importante pour lui sur cette Terre. Il demande son pardon pour ses erreurs, et lui permet même de se remarier après sa mort certaine, tout en précisant qu'elle est la femme qu'il veut retrouver « au paradis ».

Dans cette même lettre, Ben Laden inclut un testament dans lequel il décrit ses dernières volontés et ultimes espoirs pour sa famille. Il confie à sa femme qu'elle peut retourner auprès de sa famille après sa mort, tout en lui demandant de marier ses filles à des moudjahidines et précisant que son fils doit faire le djihad.

Dans une autre lettre, le leader d'Al Qaida conseille les djihadistes nord-africains de concentrer leurs efforts sur la frappe d'intérêts américains plutôt que d'essayer de créer un État islamique. Les autres sujets traités par Ben Laden dans sa correspondance peuvent être très précis, comme le procès d'Abid Naseer (un citoyen pakistanais accusé d'avoir voulu perpétrer une attaque à la bombe à Manchester), des conseils pour mettre fin à la révolution au Yémen, ainsi qu'un message, non-daté, à destination des musulmans après un discours sur l'état de l'Union (discours annuel du président américain où il présente son programme pour l'année en cours). Il fait aussi référence aux événements dudit Printemps arabe, qui ont agité le Moyen-Orient en 2011, comme « les événements les plus importants » depuis des siècles.

Les documents écrits retrouvés dans la maison de Ben Laden comprennent aussi des ouvrages notamment Obama's Wars du journaliste d'investigation Bob Woodward, des articles académiques, et des rapports de think tanks américains.

Jack Langer, le président du comité des Services de Renseignements et représentant du Congrès américain, a déclaré dans un communiqué que la publication de ces documents a été fait dans le meilleur intérêt des citoyens américains.

« À l'occasion du raid du 1er mai 2011, les États-Unis ont mis la main sur une vraie mine d'or de documents et fichiers, » déclare Langer. « Cela a été fait dans le meilleur intérêt du peuple américain que ce soit pour les citoyens, les journalistes, les chercheurs et les historiens, afin qu'ils aient l'opportunité de lire et décrypter les derniers documents de Ben Laden. »

Langer remarque que l'administration Obama a déclassifié 17 rapports des renseignements américains depuis 2012, et que d'autres ont été mis à disposition de la justice. Mais il continue à réclamer plus de déclassifications.

« La publication de 86 nouveaux rapports aujourd'hui par le directeur national du renseignement — portant le nombre de rapports déclassifiés au nombre de 120 — est un pas dans la bonne direction, » explique Langer dans le communiqué. « J'attends avec impatience la conclusion des efforts actuels pour déclassifier les centaines de documents restants d'Abbottabad [ville du Pakistan où Ben Laden séjournait] pour répondre aux besoins du Congrès. »

Alors que les nouveaux documents diffusés offrent un nouveau regard sur la vie privée de Ben Laden, le timing de leur diffusion est intrigant. Celle-ci intervient est intervenu une semaine après la publication du reportage de Seymour Hersh dans la London Review of Books qui contredit la version fournie par la Maison Blanche sur la mission qui a permis d'éliminer Ben Laden. Dans son article, Hersh affirme que le cerveau des attentats du 11 septembre était prisonnier des services de renseignements pakistanais depuis des années. Il aurait été maintenu dans le complexe Abbottabad où le raid des SEALs a eu lieu — il se s'y cachait donc pas comme l'affirme l'administration Obama, remettant en cause la traque de la CIA, toujours selon Hersh.

Dans cet article controversé, Hersh écrit que les États-Unis ont mis la main sur une mine de documents d'Al Qaida lors du raid de mai 2011. Selon lui, ces documents sont des « fabrications ».

L'article de ce journaliste expérimenté avait été immédiatement réfuté par les officiels américains, mais aussi par des confrères. Le 11 mai dernier, le porte-parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, a déclaré que l'article était « bourré d'inexactitudes et de mensonges éhontés, » alors que l'ancien directeur de la CIA, Mike Morell, expliquait que toutes les phrases de l'article étaient fausses.

VICE News a demandé à Hersh de réagir quant au timing de la publication de ces nouveaux documents. Le journaliste a répondu par email, « C'est une blague ou quoi ? ». Alors qu'il a confié préférer garder son avis sur le sujet pour lui, Hersh a ajouté qu'il était persuadé que les SEALs ont eu le temps et le loisir de parcourir la bibliothèque de Ben Laden pendant leur mission.

« Peut-être même que chacun des SEALs a eu le temps de choisir son livre préféré et lire un extrait aux autres membres de l'équipe, » écrit Hersh.

Selon les informations présentes dans le rapport de l'ODNI, intitulé « La bibliothèque de Ben Laden, » les services de renseignements doivent passer en revue des centaines de documents supplémentaires rapidement et pourront explorer la possibilité de les déclassifier. Un groupe de travail inter-agences soutenu par la Maison Blanche analyse tous les documents retrouvés dans le complexe d'Abbottabad, avec la volonté d'en publier le maximum, sans mettre en péril des missions en cour.

À lire : Le médecin pakistanais qui a aidé à retrouver Ben Laden croupit toujours en prison

Suivez Kayla Ruble sur Twitter : @RubleKB

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