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Crime

Après l’incendie apocalyptique, la vie revient doucement à Fort McMurray

Lorsque l'incendie a enfin été maîtrisé, les habitants ont enfin pu retourner chez eux pour évaluer les dégâts et commencer à reconstruire leurs vies.

par Rachel Browne
30 Juin 2016, 10:40am

One of the neighbourhoods decimated by the fire. (Rachel Browne)

Une dizaine de personnes font la queue devant la seule banque alimentaire de Fort McMurray, dans la province de l'Alberta. Elles sont là sous la pluie battante, munies de cartes vertes. Pour la plupart, il s'agit de leur première visite à la banque alimentaire.

Nous sommes lundi après-midi, et après deux jours de fermeture, l'activité à la banque bat à nouveau son plein. Pendant qu'une équipe s'affaire à récolter les cartes vertes, une autre charge les coffres des clients de boîtes de denrées alimentaires.

Depuis sa réouverture il y a deux semaines, la banque alimentaire a nourri environ 3 000 personnes, victimes des violents feux de forêt qui ont ravagé la ville en mai. L'incendie, qui a détruit des quartiers entiers, a déclenché des mesures d'urgence et a forcé l'évacuation d'une partie de la ville — la plus longue de l'histoire du Canada.

Les enquêteurs de l'Alberta ont indiqué que l'incendie de Fort McMurray — surnommé « The Beast » [La Bête] — a vraisemblablement été causé par une « activité humaine ». La police a ouvert une enquête criminelle et a encouragé le public à leur fournir des renseignements.

Plus tôt ce mois-ci, lorsque l'incendie a enfin été maîtrisé, les habitants ont enfin pu retourner chez eux pour évaluer les dégâts et commencer à reconstruire leurs vies. Des banderoles bleues sur lesquelles sont inscrites les phrases « Nous sommes ici, nous sommes forts », et « En sécurité, résistants, ensemble » décorent les lampadaires dans les artères principales de la ville. Ici, la vie a repris, et les terrasses, boutiques et fast-food sont à nouveau plein de clients. La plupart des quartiers ont été épargnés par les flammes, et il est facile de vaquer à ses occupations loin des scènes de destruction.

Dans le centre-ville de Fort McMurray, des banderoles décorées de slogans réconfortants décorent les lampadaires. Le centre-ville, ainsi que la plupart des quartiers, ont été épargnés par les flammes. (Rachel Browne)

« Je suis heureuse que l'on ait pu se mobiliser », nous dit Arianna Johnson, directrice de la banque alimentaire, assise dans son bureau. Arianna porte une casquette noire décorée du hashtag #ymmstrong. « Mais les gens continuent de venir ici à cause du poids économique — ils doivent quand même payer leur loyer et les autres charges, et en ce moment, ils ont du mal à nourrir leur famille. »

Fort McMurray, autrefois une ville canadienne florissante, au coeur de l'industrie des sables bitumineux, ne s'était pas encore remise de la dégringolade des cours du brut lorsque le feu a pris, portant un autre coup dur à l'économie.

En moins de deux semaines, l'organisation a distribué plus de 1 400 paniers alimentaires aux habitants de la ville. Pour 95 pour cent de ces nouveaux clients, c'est la première fois qu'ils ont recours à un tel service. Arianna explique que la majorité des clients sont des personnes de couleur qui travaillent dans l'industrie des services et dans le secteur hôtelier.

« On leur a dit de revenir en ville, mais les entreprises où ils travaillent n'ont toujours pas ré-ouvert leurs portes. Leurs patrons leur ont dit qu'ils doivent être ici, prêts à retourner au travail dès qu'ils ouvrent. Ou alors ils ont repris le travail mais n'ont pas encore été payés," continue-t-elle. Arianna est en train de signer 300 cartes de remerciement adressées à toutes les personnes qui ont fait des dons. « Il va falloir beaucoup de temps pour que les gens se remettent sur pied », dit-elle.

Plus tard dans l'après-midi, nous rencontrons Rawaida Assaf, responsable du magasin Red Wolf, situé Avenue Franklin, pas très loin du bâtiment aujourd'hui occupé par la Croix Rouge. Assaf a ré-ouvert le magasin il y a deux semaines, mais n'a enregistré aucune vente. Ici on trouve un peu de tout —armes, couteaux, cigarettes électroniques, bangs et t-shirts tête de mort. « Je suis juste là pour revoir tout le monde, même s'il n'y a pas de clients. Les gens viennent voir si je suis là, et j'essaye de retrouver un train de vie normal », explique-t-elle.

L'appartement de Beacon Hill où Assaf vivait avec ses enfants est aujourd'hui réduit en cendres. Elle a récemment pu voir les ruines de son ancien appartement, reconnaissable seulement aux morceaux de vieille moquette qui ont miraculeusement survécu aux flammes.

Ce qu'il reste de l'immeuble où vivait Assaf. (Rachel Browne)

« Ma fille de 11 ans est encore traumatisée, nous le sommes tous », nous explique Assaf, qui s'est installée à Fort McMurray après avoir fui les conflits au Liban. « Jamais je n'aurais pensé devoir soumettre ma fille à quelque chose comme cela, comme ce que j'ai pu voir là-bas. »

Assaf ajoute que son assurance ne couvre pas toutes ces pertes, et qu'elle doit aujourd'hui repartir de zéro. « Aujourd'hui on vit dans une chambre d'hôtel, mais ce n'est pas permanent, » dit-elle. « On a besoin de savoir ce qui va se passer par la suite. »

Pour de nombreux habitants de Fort McMurray, le processus de retour à leur domicile a été compliqué par ce qu'ils décrivent comme un manque de communication de la part des autorités municipales. Ceux qui vivent dans les quartiers décimés par l'incendie — y compris Waterways, Beacon Hill, et Abasand — attendent toujours de savoir si le gouvernement les autorisera à reconstruire dans la zone.

La semaine dernière, les conseillers municipaux ont décidé d'augmenter leurs salaires en vue des efforts à fournir après l'incendie. Les salaires des conseillers travaillant à mi-temps sont passés de 36 000 à 75 000 dollars. Le salaire du maire, lui, est passé de 123 000 à 150 000 dollars par an.

Des panneaux et des banderoles remerciant les bénévoles et critiquant Air Canada, accusée par certains d'arnaquer les habitants de Fort McMurray qui cherchaient à quitter la ville. (Rachel Browne)

Lundi soir, la ville a organisé une assemblée publique téléphonique pour permettre aux habitants de poser des questions sur les mesures mises en place depuis l'incendie. Les questions ont été soumises par le biais d'un site Internet ou posées en direct par les habitants. Durant les premiers jours de l'évacuation, les autorités provinciales organisaient des conférences téléphoniques quotidiennes pour permettre aux habitants de faire le point sur la situation.

Certains habitants s'inquiètent des délais de reconstruction dans les quartiers les plus touchés par l'incendie. D'autres veulent savoir quand reprendront les services de transport. Mais de nombreux internautes ont critiqué le format de ces échanges, ainsi que les réponses des autorités.

Mardi soir, les conseillers se sont à nouveau donné rendez-vous pour discuter des questions relatives au ré-emménagement des habitants évacués.

« J'imagine qu'il y aura une foule là-bas, en quête de réponses du conseil aux questions qui nous posent encore problème, » nous dit une habitante, assise devant le café Tim Horton, près du centre commercial de la ville.

Dans la banque alimentaire, Arianna finit de signer ses cartes de remerciement. Dehors, la foule ne diminue pas.

« Si l'on regarde les autres catastrophes [qui ont eu lieu] dans la province, le degré d'information et de sensibilisation par rapport à ce qui est arrivé commence à diminuer, mais les conséquences se feront ressentir dans plusieurs années », nous dit-elle. « Le seul réconfort par rapport à ce qui s'est passé ici, c'est que le pays et peut-être même le monde commence à comprendre que Fort McMurray, ce ne sont pas [que] les sables bitumineux. Le monde nous en a fait voir de toutes les couleurs ces dernières années, mais nous allons continuer à nous occuper les uns des autres. C'est notre chez nous."


Suivre Rachel Browne sur Twitter: @rp_browne

Cet article d'abord été publié sur la version anglophone de VICE News.