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Crime

Un adolescent rescapé du pire naufrage en Méditerranée raconte son cauchemar

Pour Said, 16 ans, l'un des quatre enfants à avoir survécu à la pire catastrophe migratoire de l'histoire de la Méditerranée, la tragédie de dimanche n'est qu'une épreuve de plus dans le cauchemar qu'il vit depuis plusieurs mois.
23 avril 2015, 11:50am
Photo de Sarah Tyler/Save the Children

Pour Said, 16 ans, l'un des quatre enfants à avoir survécu à la pire catastrophe migratoire de l'histoire de la Méditerranée, la tragédie de dimanche n'est qu'une épreuve de plus dans le cauchemar qu'il vit depuis plusieurs mois.

L'adolescent a quitté sa maison en Somalie l'été dernier, disant au revoir à cinq soeurs, trois frères et ses parents, qui espéraient que leur fils échappe au chaos et à la pauvreté de son pays d'origine et qu'il rejoigne des proches en Norvège. Confié à un groupe de trafiquants soudanais, son voyage a commencé par une marche longue et difficile sur des milliers de kilomètres de désert, qui traversent l'Éthiopie et le Soudan, pour arriver à la frontière libyenne.

Une fois arrivé, il a été emprisonné par les trafiquants, qui l'ont gardé captif pendant neuf mois, jusqu'à ce que ses parents soient en mesure de payer pour la première partie de son voyage. Beaucoup d'autres enfants étaient retenus en captivité avec lui, a raconté Said dans un témoignage recueilli par l'ONG britannique Save the Children. Ils ont été retenus dans des conditions terribles et ils ont été victimes de mauvais traitements. Beaucoup souffraient de malnutrition. Certains autres enfants prisonniers sont morts de faim sous ses yeux.

À lire : Drame en Méditerranée : les migrants auraient été enfermés dans les cales par les passeurs

Quand ses parents ont été en mesure de payer la somme due, Said a pris le chemin de Tripoli, où on lui a dit qu'il pourrait monter sur un bateau. Ça lui a pris six jours pour atteindre la ville. Il se cachait tout au long du trajet, terrifié à l'idée d'être jeté en prison.

Vers 23 heures le 18 avril, on a dirigé Said vers un canot pneumatique. Avec bon nombre d'autres migrants, il a été emmené au loin des côtes libyennes vers un grand bateau de pêche. Il a entendu les passeurs dire qu'ils espéraient pouvoir mettre 1 200 personnes à son bord, et des passagers auraient été frappés, on les forçait à monter sur le chalutier surchargé. Ils ont finalement dû s'arrêter à 800 personnes, faute de place, explique Said.

Les passagers, originaires du Sierra Leone, du Niger, du Nigeria, d'Ethiopie et du Bangladesh, étaient répartis sur trois niveaux, raconte l'adolescent. Il n'y avait ni eau ni nourriture, et les gens qui étaient sous le pont étaient enfermés.

Presque 24 heures après le départ du bateau, à la tombée de la nuit, les passeurs ont lancé un appel à l'aide, raconte Said. Quand les migrants ont vu la lumière du bateau venu les sauver, ils se sont précipités d'un côté du bateau, qui s'est alors retourné. Said s'est évanoui.

Les survivants arrivent à Catane, en Sicile. Photo de Sarah Tyler/Save the Children.

Plus de 800 personnes étaient à bord du bateau quand il a entamé sa traversée de la mer Méditerranée, et un passager dit qu'il y avait 950 personnes à bord. Seules 28 personnes ont survécu. On pense que près de 100 enfants sont morts.

Ce mardi, le capitaine tunisien du bateau a été inculpé pour homicide par négligence, et il est retenu par les procureurs italiens avec un équipage syrien.

Cette tragédie est la dernière d'une longue liste de catastrophes dans lesquelles les migrants risquent leur vie pour échapper à la pauvreté et aux conflits violents en espérant trouver refuge en Europe. Les passeurs essaient de maximiser leurs profits en mettant le plus de monde sur de vieux bateaux qui ne devraient plus prendre la mer. Les naufrages mortels sont devenus courants.

L'opération de sauvetage italienne Mare Nostrum, qui a permis de sauver 100 000 vies, a été arrêtée à la fin de l'année 2014 faute de financements. Elle faisait aussi l'objet de critiques, certains arguant que ça encourageait plus de migrants à tenter la traversée de la Méditerranée. Mare Nostrum a été partiellement remplacée par l'opération Triton, mise en place par l'Union européenne, mais Triton ne fonctionne qu'avec un tiers du budget de Mare Nostrum, et son champ d'action est bien plus limité.

Depuis la fin de Mare Nostrum, le nombre de morts en Méditerranée est en hausse. Après cette dernière tragédie, l'Union européenne a été accusée de fermer les yeux devant un génocide, et on lui a demandé d'agir pour sauver les vies des migrants et respecter les conventions internationales sur l'asile et les réfugiés. Un sommet d'urgence va être organisé à Bruxelles ce jeudi.

Selon Save the Children, si la dynamique actuelle se confirme, 2 500 enfants pourraient mourir en Méditerranée cette année.

« Les enfants qui arrivent sur ces bateaux sont épuisés et traumatisés par les épreuves qu'ils ont traversées, non seulement en mer, mais sur la route, » a déclaré leur porte-parole Gemma Parkin dans un communiqué à l'adresse de VICE News. « Mais ils nous disent aussi qu'ils sont reconnaissants d'être en vie et en sécurité — ils savent qu'ils ont de la chance. »

Said est désormais dans un centre d'accueil pour enfants à Catane, en Sicile, avec les trois autres mineurs qui ont survécu au naufrage. Les quatre sont des garçons — ils ont tous 17 ans, l'un d'eux est originaire de Somalie, et les deux autres viennent du Bangladesh.

L'adolescent somalien a appelé ses parents, qui ne savaient pas s'il était en vie, pour leur dire qu'il avait survécu.

Said rêve toujours de finir son voyage et de commencer une nouvelle vie auprès de ses tantes en Norvège. Mais il ne veut plus mettre sa vie entre les mains de passeurs à nouveau. Il en a trop vu et n'a pas l'argent, dit-il. À présent, il veut seulement se reposer.

_Suivez Sally Hayden sur Twitter: _@sallyhayd