Le MI6, la CIA et des bonbons : Anatomie d’un assassinat par drone

Les frappes de drones américains, jouent un rôle crucial dans la conquête du soutien populaire au Yémen. Nous avons mené l’enquête sur l’une de ces frappes, qui a blessé cinq enfants en mars 2012.

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14 Avril 2016, 3:21pm

De jeunes garçons yéménites face à leurs maisons, endommagées lors d’une campagne des drones américains contre Al-Qaïda dans la ville de Zinjibar, au sud du pays, en février 2013. (Photo par Yahya Arhab/EPA)

« J'étais en route pour jouer au football avec mes amis quand la frappe aérienne a eu lieu », nous raconte Amin Ali al-Wisabi, en se remémorant le jour où un drone de la CIA a frappé sa ville natale d'Azzan au Yémen. « Nous nous étions arrêtés pour nous asseoir et planifier le match quand tout à coup une explosion a frappé une voiture d'Al-Qaïda qui passait là. »

Alors qu'il récupérait du choc, Amin — qui était alors âgé de 13 ans — s'est rendu compte qu'il avait été frappé par un éclat d'obus. « Du sang coulait de ma jambe. »

À côté d'Amin, son ami Hamza Khaled Baziyad était sans connaissance. Au total, cinq enfants âgés entre 10 et 14 ont été blessés alors qu'ils se regroupaient près de la mosquée locale.

Bien qu'il n'existe aucun registre des personnes blessées par les frappes secrètes américaines, leur nombre joue un rôle crucial dans la bataille pour le soutien populaire à travers l'arrière-pays du sud du Yémen.

Les passants et membres de la famille ont transporté d'urgence les enfants dans une clinique locale, où Hamza s'est réveillé alors qu'un éclat d'obus était extrait de sa poitrine. Tous les enfants ont survécu.

La voiture ciblée continue à brûler après l'attaque du drone de la CIA à Azzan le 30 mars 2012. (Photo par Ayman al-Bariki)

Des représentants d'Ansar Al-Charia — l'aile politique d'Al-Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA)— ont plus tard rendu visite aux enfants, en leur apportant des bonbons et 100 000 riyals yéménites chacun (ce qui correspondait à l'époque à un peu plus de 300 euros). Les militants ont aussi juré qu'ils se vengeraient au nom des familles, en perpétuant la tradition yéménite des vendettas.

Saleh Muhammed Al-Sunna, un homme de 55 ans en route pour le marché aux légumes d'Azzan, se tenait à seulement 15 mètres du véhicule visé. L'intensité du souffle a déchiré son corps en morceaux. Quelques jours plus tard, Ansar Al-Charia a donné 200 000 riyals à sa famille.

« La mort de ces passants innocents a une dimension morale, mais aussi une dimension hautement stratégique dans ces cultures où l'honneur a une place très importante », avait déclaré le député britannique David Davis, qui préside le Groupe parlementaire inter-partis sur les drones. « Cela va aggraver le problème. »

La frappe à Azzan, qui a eu lieu le 30 mars 2012, illustre bien ce risque. « Nous étions dévastés par l'annonce de la mort de Saleh », s'est souvenu Abdelhakim Al-Hadad, cousin du défunt. « Nous aurions fait n'importe quoi pour venger sa mort. L'Amérique et la Grande-Bretagne, ce sont eux qui ont arraché le gagne-pain de notre famille. »

La carte d'identité et un portrait de Saleh Muhammad Al-Sunna, qui a été tué par une frappe de drone alors qu'il allait acheter des légumes. Des témoins ont retrouvé son corps en plusieurs morceaux. (Photo par Abdelhakim Al-Haddad)

La cible de cette frappe était Ahmed Saïd Saad, que cinq habitants d'Azzan nous ont décrit comme étant un docteur syrien et membre d'Ansar Al-Charia. Des documents du GCHQ — l'agence d'espionnage technologique britannique — révélés par Edward Snowden avaient indiqué que Saad utilisait le nom de code « Khalid Usama », et faisait partie d'un groupe de chirurgiens radicaux travaillant pour AQPA.

D'après un autre compte rendu, il est possible que Saad ait travaillé avec Ibrahim Al-Asiri, un fabricant de bombes, afin d'implanter de manière chirurgicale des explosifs indétectables dans le corps de futurs kamikazes.

Al-Asiri avait déjà tenté d'insérer des explosifs dans des cavités anales, mais s'était rendu compte que le volume d'explosifs pouvant être placé à cet endroit avait du mal à se projeter à travers le corps. À la place, il s'était alors tourné vers la production d'explosifs pouvant être placés dans les « poignées d'amour » de potentiels kamikazes.

Plus tôt ce 30 mars 2012, Ahmed Saïd Saad avait donné une conférence à environ dix kilomètres d'Azzan, dans la commune d'Al-Houta (province de Shabwa). Comme l'avait révélé une enquête de VICE News, ce docteur avait été retrouvé par un agent travaillant pour le Service secret de renseignement britannique (SIS, aussi connu sous le nom de MI6) qui avait repéré son véhicule et l'avait placé sous la surveillance du programme Overhead — un réseau de surveillance géré par les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Australie, qui combine des images satellites et l'espionnage de communications téléphoniques.

Le programme Overhead, dont le GCHQ fait partie, avait ensuite informé la CIA, qui avait demandé confirmation de la présence de la cible auprès du Bureau de sécurité nationale du Yémen (NSB) — qui sont entraînés par les agents du SIS —, avant de lancer un drone à la poursuite de la voiture. Il est possible que le GCHQ surveillait Saad dans le cadre de ce programme, avant de transmettre l'information relative à la frappe. Comme nous l'a expliqué un ancien cadre de la CIA en charge des opérations au Yémen, « Le partage [d'informations] était très, très poussé... surtout avec les Britanniques. Il y avait une coordination et une coopération claire. »

Même si le 4x4 de Saad s'est retrouvé dans des zones dégagées lors de son court trajet, le drone Reaper qui suivait ce véhicule n'a pas fait feu avant que la voiture n'entre dans Azzan, une ville de 10 000 habitants. Ce drone de la CIA a lâché un missile Hellfire alors que le véhicule passait non-loin d'un marché aux légumes, près d'une mosquée dans l'ouest de la ville d'Azzan. Les deux militants visés ont été tués sur le coup.

Le fait que Saleh Al-Sunna se trouvait à seulement 15 mètres de l'explosion, ainsi que les blessures causées par des éclats sur cinq enfants se trouvant dans une zone peuplée remet en cause les règles d'engagement de la CIA. Des documents militaires américains livrés au journal The Intercept en 2015 ont montré que, parmi les conditions requises pour effectuer une frappe, la présence d'un risque « faible » de dommage collatéral est nécessaire. Ce risque est déterminé par une évaluation de l'environnement (CDE) menée en amont de la frappe.

D'après les règles américaines, un « CDE faible » signifie qu'aucun civil ne se trouve dans le « rayon mortel » de la frappe, qui va de 15 à 20 mètres autour du point de détonation dans le cas d'un missile Hellfire. Une frappe est alors considérée comme ayant un risque CDE faible si des civils se trouvent dans le « rayon blessant », la zone à l'intérieur de laquelle des blessures liées aux éclats sont à craindre. Alors que les cinq enfants se trouvaient dans le cercle le moins dangereux lors de la frappe, Saleh Al-Sunna se trouvait lui dans le rayon mortel, ce qui laisse penser que la CIA ne s'est pas conformée aux règles d'engagement américaines.

Schéma montrant le « rayon mortel » (en rouge) et le « rayon blessant » (en orange) de la frappe de drone du 30 mars 2012 dans la ville d'Azzan, située dans la partie sud du Yémen.

Cette attaque provoque également un débat au Royaume-Uni à propos de la légalité des échanges d'informations du SIS, qui ont été cruciaux lors de la phase de repérage et de ciblage dans l'assassinat de Saad. Les règles d'engagement britanniques requièrent une évaluation CDE et l'absence de risque de dommages collatéraux, que ce soit dans le rayon mortel ou dans le rayon blessant.

« Lorsque l'État britannique sait qu'un renseignement va mener à un assassinat, nous nous devons d'être sûrs que cela respecte nos propres règles et nos lignes directrices, et je parle ici de la loi », nous a déclaré le parlementaire David Davis.

Les SIS avaient partagé cette information de ciblage car le nom de Saad avait été ajouté à une kill list du président américain Barack Obama. À l'époque, cet ajout avait provoqué des débats dans les milieux du renseignement américain. D'après Daniel Klaidman, auteur du livre Kill or Capture portant sur les drones américains, plusieurs cadres de l'espionnage américain étaient sceptiques au sujet du rôle que jouait Saad dans le travail de l'artificier Al-Asiri. Certains craignaient aussi les implications liées au fait de cibler des docteurs.

Mais comme l'a indiqué à VICE News l'ancien responsable de la CIA en charge des opérations au Yémen, Al-Asiri figurait sans nul doute « parmi les menaces les plus dangereuses pour les nations occidentales ». Cela valait par extension pour ses acolytes et, une fois qu'Obama avait statué sur le destin de Saad, la CIA et le SIS avaient l'autorisation de frapper.

Le fait que ces agences aient fini par agir au coeur d'une ville peuplée a alarmé de nombreux habitants d'Azzan. Mohsen Hassan Salem, l'oncle d'Anim, qui avait conduit son neveu blessé pour qu'il soit traité dans la ville d'Al-Mukalla à plus de 200 kilomètres de là, a raconté à VICE News que « la famille a vraiment eu du mal » à réunir les 1 500 dollars nécessaires pour payer le traitement. « Ils auraient pu les frapper sur une route dégagée, loin de toute zone peuplée. Pourquoi n'ont-ils pas fait ça ? »

Près d'un an après la frappe, la CIA a fait en sorte que 50 000 dollars fraîchement sortis des presses soient versés à la famille de Saleh Al-Sunna par l'intermédiaire du NSB. Mais l'agence américaine n'a jamais versé de compensation pour les enfants. Il s'agit seulement là du deuxième cas connu de réparations financières versées par la CIA.

« Même si nous ne commenterons pas sur des cas spécifiques, si des [individus] non-combattants étaient tués ou blessés lors d'une frappe américaine, des réparations et d'autres compensations seraient disponibles pour les blessés et les familles de ceux qui ont été tués », a indiqué à VICE News un porte-parole du Conseil de sécurité nationale de la Maison-Blanche.

Il semble toutefois que le geste de la CIA ait été un peu trop tardif. Le temps que la compensation soit versée, AQPA avait eu le temps de rendre deux fois visite aux enfants pour leur verser 50 000 riyals à chaque occasion et leur promettre de les venger. La livraison du paiement en liquide de la CIA n'était accompagnée d'aucune reconnaissance de son erreur ni d'aucune excuse. Le responsable du NSB qui avait remis la somme au représentant de la famille Al-Sunna a laissé entendre mais jamais confirmé que l'argent venait « des Américains ».

Al-Haddad, qui avait été autorisé à représenter la famille, a déclaré qu'en échange de l'argent liquide, l'agent du NSB lui avait demandé d'amener une déclaration signée de la famille stipulant qu'ils renonceraient à toute poursuite judiciaire. La rencontre avec le NSB avait été froide, a-t-il indiqué. « C'était comme si un mouton avait été massacré, rien de plus. »

Le gouvernement yéménite a longtemps lutté pour maintenir une présence forte en dehors de sa capitale Sanaa, et de telles interactions ont engendré de l'hostilité chez les populations locales, les dissuadant de partager des informations à propos d'Al-Qaïda, et les poussant même à sympathiser avec la cause djihadiste. Depuis 2011, Azzan a été régulièrement occupée par des militants d'AQPA, qui ont repris la ville une nouvelle fois en février dernier.

La professeure Jillian Schwedler de l'Université de New York (CUNY) a récemment écrit qu'historiquement, les islamistes du Yémen n'avaient jamais accordé aucun rôle aux djihadistes dans la politique du pays. Mais la guerre secrète au Yémen, qui fait rage depuis 15 ans désormais, avait contribué à changer cela. « Pour Al-Qaïda, le programme de drones est un cadeau tombé du ciel. Ses discours pour recruter exploitent le cliché répandu de la toute-puissance américaine, offrant un chemin alternatif vers la justice et la prise de pouvoir », a-t-elle souligné.

De jeunes garçons yéménites face à leurs maisons, endommagées lors d'une campagne des drones américains contre Al-Qaïda dans la ville de Zinjibar, au sud du pays, en février 2013. (Photo par Yahya Arhab/EPA)

Le gouvernement britannique n'a jamais publiquement admis le rôle des États-Unis dans la guerre discrète au Yémen. De plus, en 2013, l'ambassadeur britannique au Yémen Jane Marriot avait catégoriquement déclaré : « Nous ne soutenons aucune forme d'exécution extra-judiciaire ». Mais, comme l'a révélé une enquête de VICE News, des agents du SIS britannique, appuyés par du personnel militaire, ont fourni un soutien systématique et prolongé aux frappes de la CIA au Yémen. Et dans le cas de Saad, les renseignements britanniques ont joué un rôle central dans son assassinat.

Nous avons soumis ces résultats d'enquête à la CIA, au GCHQ, et à l'Office britannique des affaires étrangères et du Commonwealth — qui représente le SIS —, mais tous ont refusé de commenter.

D'après Letta Tayler, en charge des recherches sur le contre-terrorisme pour l'ONG Human Rights Watch, « Lorsqu'AQPA fait du meilleur boulot que le gouvernement américain en fournissant des réparations pour les pertes civiles causées par des frappes de drones américains au Yémen, l'administration Obama devrait réaliser qu'elle a un sérieux problème. »

« Ces allégations soulèvent de nombreuses questions à propos du rôle que joue le Royaume-Uni dans le programme de drone de Washington, qui est légalement discutable. Le Royaume-Uni devrait immédiatement rendre public toute implication dans les frappes de drones américains au Yémen, et expliquer le bien-fondé de ces implications face au droit international. »


Mohyeddin al-Shawtari a participé à cette enquête.

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Cet article est d'abord paru sur la version anglophone de VICE News.


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