Toutes les photos sont de l'auteure

Au cœur de la lutte pour la légalisation 
du chanvre au Malawi

Depuis deux ans, un homme se bat inlassablement pour relancer l'économie de son pays.

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26 Juillet 2017, 5:00am

Toutes les photos sont de l'auteure

Cet article est extrait du numéro « De l'autre côté du miroir »

Le 18 mai 2015, Boniface Kadzamira, un membre indépendant du Parlement, s'est présenté devant l'Assemblée nationale du Malawi pour plaider en faveur de la légalisation du chanvre industriel. « L'assemblée tout entière a éclaté de rire. Les gens m'ont dit que j'étais devenu fou », m'a raconté Boniface en octobre dernier. « Ma famille et mes amis étaient également loin d'être ravis. Ils m'ont demandé, "Pourquoi toi, un homme qui craint Dieu, parle ainsi du chamba ?" » m'a-t-il dit en riant. Le chamba est le terme local pour désigner la marijuana. « Même ma femme m'a dit "J'ai tellement honte. Les voisins parlent dans notre dos, ils disent que tu as parlé du chamba à l'Assemblée nationale !" »

Mais Kadzamira est un homme calme et incroyablement patient : il ne se laisse pas facilement intimider. Depuis deux ans, il est loin de se sentir honteux ou ridiculisé. Alors que les premières cultures expérimentales de chanvre industriel touchent à leur fin, on peut s'attendre à ce que le Malawi le légalise dès cet été. En plus de la campagne menée par Kadzamira et ses alliés, cette décision est également due au fait que le chanvre pourrait relancer l'économie du Malawi. Le pays est en difficulté à cause d'une forte sécheresse dans le Sud de l'Afrique et de la diminution de la consommation de tabac – qui constitue la culture marchande du pays – à travers le monde.

Le chanvre est une alternative attrayante, car il est possible d'en tirer des milliers de produits différents. Sa légalisation permettrait au pays de cultiver la plante, mais également d'établir de nouvelles industries liées à cette culture. Le Malawi est également à l'origine de « l'or du Malawi », une souche de cannabis considérée comme l'une des meilleures au monde. Malgré son illégalité, la marijuana serait le produit le plus exporté au Malawi : chaque année, environ 10 tonnes sont saisies par les autorités.

Comme les citoyens du Malawi consomment du cannabis en grande quantité, ceux qui militent pour la légalisation du chanvre ont dû faire une différence claire entre chamba et chanvre industriel. « Ici, le chamba est associé aux gens fous », m'a expliqué Kadzamira.

Lorsque j'étais à Lilongwe, la capitale du Malawi, j'ai rencontré Kulimbamtima Chiotcha, membre de l'ONG Drug Fight Malawi. Elle croit dur comme fer que de plus en plus de jeunes ont commencé à consommer du cannabis depuis que la question de la légalisation a été portée devant l'Assemblée nationale, car « beaucoup de gens issus de zones rurales ne connaissent pas la différence entre les plantes ».

L'entrepreneuse britannique Tanya Clarke est à la tête d'Invegrow, la première entreprise à faire campagne pour la légalisation du chanvre au Malawi ; ils ont fourni la première licence qui a permis de faire des cultures expérimentales en octobre 2015. « Chaque nouvelle culture ou graine qui arrive au Malawi doit être testée, pas seulement le chanvre », explique Clarke. Il leur a fallu étudier différentes variétés pour vérifier leurs taux de THC, avant d'observer les réactions en fonction des saisons et d'apprendre les besoins en eau de chaque plante. « Invegrow finance tout ça », ajoute-t-elle en riant. « Mais le gouvernement nous a offert des terrains et un chercheur, et nous avons leur bénédiction : cela compte déjà beaucoup. »

Pour en arriver là, ils ont dû faire face à de nombreux obstacles. « Au Malawi, le mot "chanvre" désigne traditionnellement le "chanvre indien" ou la marijuana – et non pas le chanvre industriel comme chez nous », poursuit Clarke. « La terminologie a donc été un des premiers problèmes, et nous essayons de nous réapproprier le mot "chanvre" pour en expliquer toutes les variétés industrielles. »

Il n'y a pas qu'au Malawi que le chanvre industriel pose problème. Le chanvre était la plante la plus cultivée dans le monde jusqu'au début du xix e siècle : elle était privilégiée en raison de son adaptabilité au climat, de son impact réduit sur les sols et de son besoin limité en eau, entre autres. Pourtant, au milieu de la vague de légalisation du cannabis thérapeutique et récréatif en Amérique, le chanvre est toujours étroitement surveillé aux États-Unis en raison des lois fédérales. Tout cela a empêché d'autres gouvernements africains de légaliser le chanvre, car « ils sont extrêmement dépendants des bourses et des prêts de la Banque mondiale, ainsi que des financements de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) », explique Tony Budden, militant pour la légalisation et cofondateur de la ligne de vêtements faits en chanvre Hemporium. « S'ils ont l'impression que cela peut leur nuire financièrement, ils n'accepteront jamais la légalisation. » Budden ajoute que si le pays a donné son feu vert pour légaliser le cannabis thérapeutique, la lutte pour la légalisation de son cousin plus faible en THC continue.

« Au Malawi, nous prônons la légalisation du chanvre industriel », explique Kadzamira. « Mais certaines personnes prétendent que c'est la même chose que la marijuana, ce qui est faux. D'autres personnes nous disent qu'il faudrait légaliser la marijuana dans le même temps, car cela pourrait changer le statut économique de notre pays. » Il se déclare ouvert à l'idée de légaliser les deux plantes. Au Malawi, la question est souvent revenue en politique, notamment dans les années 1970, lorsque le premier président de la République, Hastings Kamuzu Banda, a lancé un débat public pour déterminer quelle plante serait la culture principale du pays : le tabac ou le cannabis. Mais en raison de la sensibilité des populations locales, Kadzamira reste pour l'instant méfiant quant à l'élargissement du débat pour y inclure la légalisation de la marijuana. « Dans le futur, il faudra y penser », estime-t-il. « Mais pour l'instant, le sujet est trop délicat. »

Boniface Kadzamira avec ses électeurs. Il est à l'origine du mouvement en faveur de la légalisation du chanvre au Malawi. À ses yeux, les ressources liées au chanvre peuvent relancer l'économie du pays.

Dans sa circonscription, une zone rurale appelée Ntchisi Nord, Kadzamira est une vraie star. Une petite foule nous a suivis alors que nous traversions un village, et il m'a présenté au chef du conseil de la région, Kelodon Chazama. Il m'a expliqué que des gens consommaient du cannabis de manière thérapeutique et récréative au sein de sa communauté. « Ici, les gens ne pensent pas que c'est illégal, car on l'utilise pour soigner nos bébés lorsqu'ils attrapent la rougeole », déclare Chazama. Le Dr Gama Bandawe, biologiste à l'Université des sciences et des technologies du Malawi, m'a éclairée sur le sujet : « Le cannabis a été longtemps utilisé pour soigner l'épilepsie, et il l'est encore de nos jours. » Il ajoute que, tout au long de l'histoire, les personnes âgées en fumaient régulièrement.

Mais malgré son utilisation traditionnelle bien connue, beaucoup de chefs de villages et de leaders religieux se sont opposés à la légalisation du cannabis sous toutes ses formes. Le Dr Bandawe décrit cette attitude comme « une gueule de bois coloniale », car elle fait suite à des décennies entières de prohibition imposée par les colonialistes européens, les missionnaires chrétiens et la guerre contre la drogue menée par les États-Unis.

Parmi les différents groupes qui défendent la légalisation, on trouve aussi les rastafariens. Lors d'un concert de reggae à Lilongwe, le prêtre rastafarien Ras Bongo Maseko m'a confié qu'il souhaitait que son pays légalise le chanvre industriel – et, dans l'absolu, le chamba. « Nous voulons montrer que la ganja a des propriétés médicales, et que l'on peut faire de l'huile à partir de ses graines. On peut même faire du lait de ganja, qui a une teneur élevée en calcium et en vitamines. » En tant que rastafarien, Ras Bongo Maseko m'explique que la légalisation de la marijuana ne changerait pas grand-chose pour lui ou sa communauté, sachant qu'ils en consomment déjà de manière régulière. Mais il espère pouvoir vanter les bienfaits de cette plante au reste du pays.

Accompagnée de Ras Bongo Maseko, je me suis rendue dans un district du Malawi perdu au milieu des montagnes, et connu pour abriter des champs de cannabis. Nous nous sommes entretenus avec quelques fermiers sur l'une des plantations illégales. « Je suis né dans une famille qui cultive le chamba, tout comme mon père et ma mère avant moi », explique l'un d'entre eux. « Je fais pousser autre chose, comme du manioc et du maïs, mais ce qui me fait vraiment gagner de l'argent, c'est le chamba. C'est grâce à ça que je peux nourrir ma famille. »

Malgré l'affirmation selon laquelle le cannabis est la marchandise la plus exportée au Malawi, les fermiers chez qui nous nous trouvons ne sont vraiment pas riches. La question se pose donc : qui récupère la part du lion ? Les fermiers ne le savent pas (ou ne veulent pas le dire), mais beaucoup de citoyens soupçonnent l'implication de quelques membres haut placés du gouvernement, malgré le fait que des plants soient souvent saisis par la police. Comment expliquer autrement que de telles quantités de marijuana puissent être cultivées dans ce petit pays avant d'être vendues ?

Ras Bongo Maseko ramasse une tige de cannabis qui a été arrachée du sol et traîne au soleil. « C'est la partie de la plante qui est gâchée, malgré le fait qu'elle produise des fibres », détaille-t-il en triturant la tige de la plante. Les fermiers n'en tiennent pas compte, car ils cultivent le cannabis uniquement pour ses bourgeons. « Si l'on peut apprendre aux fermiers à produire des fibres à partir de ces plantes, alors ils pourraient les vendre au gouvernement. »

En parallèle de la légalisation du cannabis ou du chanvre, les militants demandent surtout à ce que les ressources naturelles bénéficient aux Malawites. « Des experts en marijuana se sont emparés de nos variétés locales. Maintenant, l'or du Malawi peut être trouvé dans des coffee-shops à Amsterdam et au Canada, et il est même populaire en Jamaïque », raconte le Dr Bandawe. « Pourtant, aucun Malawite ne profite de ce commerce qui représente des millions de dollars. Nous avons autorisé l'exploitation la plus totale de nos ressources naturelles et de nos paysans. » Pour lui, la meilleure manière de contrer cela est de « comprendre la génétique et la biologie des variétés locales, afin de pouvoir générer de nouvelles propriétés intellectuelles. »

Ras Bongo Maseko (à droite) est un prêtre rastafarien. Le chamba – le nom qu'on donne à la marijuana au Malawi – et le chanvre font partie intégrante de la culture rasta.

Néanmoins, il n'est pas uniquement question de se réapproprier l'or du Malawi – il s'agit aussi de déterminer qui peut en récupérer les bénéfices. Ras Bongo Maseko pense que les rastafariens devraient être au centre de cette industrie en raison de leurs connaissances sur le sujet.

Mais les rastafariens ne sont pas bien acceptés dans la société malawite. Les enfants issus de familles rastas n'ont pas le droit d'entrer dans les écoles publiques s'ils ont des dreadlocks, et les adultes sont souvent persécutés par la police. Kadzamira explique que lorsqu'il a été photographié en compagnie de certains leaders rastafariens au Parlement, la réaction des autres politiciens et des médias a failli faire capoter toute leur campagne. Dans l'ensemble, les Malawites sont inquiets à l'idée que ces industries puissent connaître le même sort que les industries du secteur du tabac. J'ai discuté avec Seven O More, un jeune producteur de musique, dans un studio de Lilongwe où il finalisait une chanson sur les potentiels bénéfices de l'industrie du chanvre. Mais lui aussi est sceptique quant aux changements que la légalisation peut amener dans le pays. « Ils nous ont dit que le tabac allait relancer l'économie, mais au final, seuls certains privilégiés et des entreprises étrangères en ont profité. »

« Je ne veux pas que la même situation se reproduise », ajoute Kadzamira – qui a travaillé dans l'industrie du tabac avant de se lancer dans la politique. Dans les années 1990, la libéralisation économique a permis au marché du tabac de s'exporter à l'international ; depuis, les entreprises exploitent le pays et les paysans en les payant une misère. Mais Kadzamira espère que le Malawi aura plus de contrôle sur l'industrie et que les investissements « viendront du pays lui-même ». Quand la loi sera passée, le gouvernement compte délivrer des licences aux investisseurs et faire passer des directives à respecter pour ceux qui souhaitent cultiver du chanvre. Tanya Clarke d'Invegrow se dit prête à fabriquer des produits à base de chanvre qui seraient avantageux pour les Malawites – comme des bâtiments durables construits à partir de briques de chanvre ou de la nourriture (le chanvre étant riche en acides gras et en oméga-3 et 6). Elle espère que de grandes organisations, comme le Programme alimentaire mondial ou l'Unicef, seront intéressées.

Il est évident que les graines du pays et les connaissances locales doivent être au centre de ces industries si le Malawi souhaite se réapproprier son or vert. « Le Malawi est un pays dans lequel on trouve énormément de ressources naturelles. Il faut qu'on apprenne à en tirer profit », termine Kadzamira. « Je reste optimiste : je pense qu'il y a un futur au Malawi pour le Malawi. »