Société

J’ai quitté le christianisme pour une religion africaine antique

La religion yoruba m’a aidée à surmonter mon chagrin et m'a reliée à mes ancêtres.

par Nakia Brown; illustrations Theresa Chromati; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
08 Août 2017, 4:30am

J'ai arrêté de croire en Dieu après la mort de mon père. J'avais 15 ans, c'était en 2009. Il a succombé à une crise cardiaque sur le palier de notre maison. Ma famille a essayé de me consoler en m'assurant que « le Seigneur l'a rappelé à lui », mais ces mots ne m'étaient d'aucun réconfort. Je ressentais un immense vide et ne comprenais pas les projets de Dieu. Il me manquait tellement. J'appelais son répondeur juste pour entendre sa voix.

Avant de perdre mon père, je faisais partie de la vaste majorité d'Afro-Américains étasuniens à appartenir à la religion chrétienne. Mon père, qui a grandi à Hampton, en Virginie, était croyant. Notre maison était située à côté de l'église – des extraits de la bible étaient placardés aux murs et mon père passait du gospel tous les dimanches matin. Malheureusement, sa mort m'a laissée avec beaucoup de questions auxquelles le christianisme semblait incapable de répondre. Comment pouvais-je croire au Père après avoir perdu le mien ?

Pendant plus de cinq ans, il m'a été difficile de prier. Je ne voyais pas l'utilité de parler à un Dieu qui m'avait causé tant de douleur. Mais après plusieurs années de deuil, j'ai retrouvé Dieu par le biais d'une religion africaine antique. La croyance yoruba m'a fourni les réponses que je n'avais pas pu trouver par moi-même, m'a initiée à des pouvoirs plus grands que les miens, et m'a aidée à surmonter la douleur de perdre le premier homme que j'aie jamais aimé.

L'une des raisons pour lesquelles j'ai arrêté de me revendiquer chrétienne avait à voir avec les antécédents d'oppression raciale de cette religion, couplés à mes propres expériences de racisme. Il devenait de plus en plus difficile pour moi, une jeune femme noire, de chercher le salut dans une religion qui avait perpétué le mensonge d'un Jésus pâle aux yeux bleus. Plus tard, je me suis renseignée sur l'histoire du début du christianisme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord et me suis familiarisée avec de nombreuses leçons universelles du Christ. La religion ne semblait toutefois pas capable d'alléger mon chagrin.

Mais je savais instinctivement que si je voulais me remettre de la mort de mon père, j'avais besoin de me raccrocher à quelque chose. Au début, j'ai simplement commencé à explorer mon histoire en tant que personne noire. J'ai trouvé les fondements de mon exploration chez Everyone's Place, une librairie de Baltimore, présente dans la communauté noire depuis 31 ans. La boutique de deux étages sent souvent l'encens et la myrrhe, et réunit un flux constant de clients achetant tout et n'importe quoi, des colliers de cauris importés aux livres de Queen Afua.

Mon père a toujours été inflexible à propos de l'éducation, si bien qu'en adoptant une approche proactive quant à l'étude de l'histoire du peuple noir, j'ai eu l'impression d'effectuer le travail qu'il aurait voulu que j'effectue. Everyone's Place est l'endroit où j'ai commencé à m'immerger dans les idées de penseurs comme El-Hajj Malik El-Shabazz, Frances Cress Welsing ou Assata Shakur. J'ai lu ces auteurs pour me souvenir. Leurs réflexions et opinions faisaient partie d'un processus de guérison unique – un processus qui a mis un terme à ma haine de moi-même, m'a donné un sentiment d'être membre de la communauté noire ainsi que des idées concrètes sur la façon de naviguer dans ce monde en tant que femme noire forte, et ce, sans la protection ou la supervision de mon père. Mon père me manquait beaucoup et je me réveillais encore tôt les dimanches matin dans l'espoir d'entendre le son du gospel. Mais à mesure que ces rituels s'estompaient, d'autres venaient les remplacer.

Quand je suis tombée sur le programme d'études à l'étranger de l'université de Baltimore, j'étais plus que prête à répondre à l'appel de mes ancêtres et à me connecter à quelque chose de plus grand que moi. J'ai rapidement appris que la religion yoruba est un système spirituel qui a secrètement survécu à la violence, aux viols et à l'assujettissement de la traite négrière. Le peuple yoruba constituait l'un des plus vastes groupes ethniques ramenés contre leur gré dans le monde occidental. Venus d'Afrique de l'Ouest – dans ce qui serait considéré aujourd'hui comme le Bénin, le Togo et le sud-ouest du Nigeria – ils ont emmené leur Dieu au-delà des mers, à savoir la religion Ifa, souvent qualifiée de « religion yoruba » de nos jours.

Malgré les efforts des chrétiens blancs afin d'éradiquer la religion yoruba, ce système spirituel a perduré à travers les diasporas africaines et donné naissance à des systèmes locaux syncrétistes. Aujourd'hui, cette religion revêt différents noms et variations. Au Brésil, elle est appelée le Candomblé. En Trinité-et-Tobago, l'Obeah. En Haïti, il s'agit du Vodun. En Amérique de Sud, du Voodoo. Enfin, à Cuba, au Mexique et dans les communautés afro-latines d'Amérique du Nord, on parle de Santeria ou de Regla De Ocha.

Ce qui lie souvent ces différentes pratiques au sein des diasporas africaines est l'origine qu'elles puisent dans la religion yoruba, leur vénération pour leurs ancêtres et leurs rites de passage. Un initié est formé par ses aînés pendant plusieurs années avant de pouvoir devenir un « Babalawo », qui signifie « père des mystères », ou une « Iyalawo », une « mère des mystères ». Beaucoup d'initiés se rendent sur les terres natales de leur religion, au Nigeria, dans le cadre de leur initiation. Toutes les évolutions continuent également de reconnaître les orishas, des divinités qui reflètent l'une des manifestations du Dieu tout-puissant de la religion, Olodumare.

Le fait que la religion yoruba est toujours pratiquée témoigne de sa puissante capacité de survie face à des traumatismes générationnels et des obstacles apparemment insurmontables. Beaucoup de jeunes gens d'aujourd'hui explorent et répandent la foi : le duo franco-cubain Ibeyi chante en langue yoruba et déclame des allégories aux orishas dans ses chansons ; Princess Nokia rappe régulièrement au sujet de ses autels orishas ; le groupe OSHUN tire son nom de l'orisha des eaux et des rivières et met en scène des divinités yorubas dans ses clips. Ces exemples notables soulignent une adoption plus large au sein des jeunes de couleur d'aujourd'hui. Quant à moi, dès l'instant où j'y ai été exposée, tout a pris du sens. La religion yoruba me ressemble – elle fait face à des défis et des pertes, mais reste inébranlable et trouve le pouvoir de continuer.

Iemanja, déesse des océans. Illustration de Theresa Chromati

Dans le cadre du programme d'études à l'étranger organisé par Diaspora Travel & Trade en 2016, j'ai passé deux semaines à Cuba afin d'étudier la religion yoruba. Cuba a été colonisée par l'Espagne dans les années 1490 et les premiers peuples yorubas sont arrivés dans les années 1500. À l'origine, chaque orisha possédait son propre groupe d'experts. Toutefois, à cause de la traite des esclaves, la connaissance de tous les orishas a dû être partagée entre les différents praticiens et unifiée pour soutenir la pratique. Peu d'orishas ont malgré tout survécu. Selon Andres Rodriguez Reyes, professeur d'études religieuses et sociales à l'université de Matanzas, sur les centaines d'orishas existants, moins de 100 sont connus à Cuba aujourd'hui.

Bien que beaucoup de choses aient été perdues avec l'esclavage, nous avons trouvé des moyens intelligents de préserver notre passé. Les Afro-Cubains ont syncrétisé leurs orishas avec les saints catholiques. Oshun, la déesse de la beauté, de la féminité, de l'amour et de la sensualité, a été assimilée à Notre-Dame de la Charité. Shangô, l'orisha du feu, de la foudre, de la guerre, du tambour et de la danse, a été syncrétisé avec Barbe la grande martyre. Aujourd'hui, la religion yoruba n'est plus une pratique clandestine. Elle est ancrée dans la vie quotidienne – des rues aux bars – faisant de Cuba l'endroit parfait pour approfondir la pratique et observer sa persévérance de près.


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J'ai été confrontée à la religion yoruba lors de mon premier jour à La Havane, à Cuba, lorsque j'ai visité la maison d'une famille dans le quartier de Santos Suárez. Là, j'ai rencontré une vieille femme cubaine aux longs cheveux gris ondulés et à la peau moka qui pratiquait l'« espiritismo cruzado ». L'espiritismo est le terme espagnol pour le spiritualisme et cruzado se réfère à la Santeria, le nom de la religion catholique dérivée de la religion yoruba à Cuba. Cette pratique de la médiumnité, à savoir le fait de communiquer avec les esprits, lui a été transmise par son père, et elle l'a pratiquée toute sa vie.

Bien que cette femme soit morte peu de temps après notre rencontre, le temps que nous avons passé ensemble a eu sur moi un impact incroyable : elle m'a invitée chez elle et m'a emmenée dans sa salle d'autels. L'intérieur était constitué de grandes vitrines remplies de vases, de poupées et de perles représentant chaque orisha. Un de ses autels était orné de photos de son père. Elle m'a lavé les mains avec de l'eau de rose bénite et m'a invitée à appeler le nom de mes ancêtres. J'ai donc prononcé le nom de mon père, Vernice. Elle m'a ensuite affirmé qu'un de mes ancêtres était à mes côtés.

Un concept important dans la religion yoruba veut que nos proches décédés ne soient pas partis – ils restent présents et nous guident. La religion yoruba nous apprend qu'il faut reconnaître, honorer et consulter les ancêtres. Cette approche de la compréhension de la vie et de la mort m'a aidée à gérer ma douleur. Les deux mondes étaient liés, et mon père était plus proche de moi que je ne le pensais.

C'est lors de ce voyage à Cuba que j'ai décidé d'aller au-delà de la simple étude académique de la religion yoruba. Après avoir passé deux semaines à visiter les maisons des santeros et des santeras, fait de longues promenades avec des initiés le long de la digue de La Havane, pris des cours sur la Santeria à l'université de Matanzas et entendu des histoires appelées patakis sur les orishas, j'ai pris la décision d'en faire un élément essentiel de ma vie. Je ne suis pas une prêtresse de la religion yoruba, mais je témoigne de son pouvoir. Tout cela m'a aidée à me sentir liée à mon père, et en harmonie avec des pouvoirs plus grands que moi après des années de douleur, de chagrin et d'isolement.

Cette religion est l'héritage de notre chère Afrique. La diffusion de la pratique démontre la résilience des Noirs face à la douleur. Sa survie est le symbole de notre salut. Pendant longtemps, j'ai eu l'impression d'avoir perdu Dieu après voir perdu mon père. Parfois, ça me travaille encore. Mais quand j'estime que je n'ai plus rien à donner, je fais des offrandes à mes ancêtres et aux orishas, et je crois fermement qu'un être supérieur écoute mon cœur.

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