Nathanaelle
Lucile Boiron pour VICE FR
Société

Ce qu’être queer a apporté à leur vie

En dépit des violences, des discriminations et des mille autres facettes de la domination, l’expérience minoritaire est aussi, pour les personnes LGBTI, parfois porteuse de bonnes surprises.
8.4.19

Vendredi 15 mars, un couple de jeunes femmes était agressé à Lyon et l’une d’elles blessée au visage à coups de cutter. Le même mois, un homme de la région parisienne, piégé via une appli de rencontres gay, a lui été tabassé, poignardé et laissé pour mort, un poumon perforé. Ces événements s’ajoutent à une longue liste d’agressions récentes, dont le meurtre de Vanesa Campos, femme trans péruvienne travailleuse du sexe, assassinée à Paris pas plus tard que l’été dernier. Être lesbienne, gay, bi, trans ou intersexe aujourd’hui en France, en plus des violences physiques, c’est également courir le risque d’être rejeté par sa famille mais aussi, liste non-exhaustive : des injures quasi-quotidiennes, engendrant un risque accru de suicide, de dépression et d'addictions ; des violences médicales, des discriminations en matière de logement et de travail ; des inégalités face aux institutions et au droit français, une invisibilisation culturelle et historique. Bref, une oppression qui se matérialise encore dans de nombreux aspects de l’existence.

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Mais malgré les multiples facettes de la domination, l’expérience minoritaire est également porteuse de richesses et de trésors insoupçonnés, car se construire en marge de la norme permet non seulement de la questionner mais aussi, dans certains cas, d’imaginer d’autres façons d’être au monde. Une fois la honte renversée, elle offre, comme l’a expliqué l’écrivaine lesbienne révolutionnaire Monique Wittig, un point de vue autre, à la fois critique et créatif. A contre-pied de cette actu pétrifiante, j’ai demandé à des personnes LGBTI ce qu’être queer avait apporté de positif et d'inattendu à leur vie.

Nathanaëlle, 31 ans : un big bang créatif

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« Lorsque tu transitionnes, les institutions te mettent vite à l’écart et comme beaucoup de trans, j’ai eu des problèmes avec ma banque et la CAF. À un moment, je ne savais plus si je devais me mettre à tuer des gens ou me renverser de l’essence dessus devant un tribunal. J’ai réalisé que je devais transformer ça en créativité positive et je me suis dit : “Si je ne fais pas ça, je vais devenir folle” », témoigne Nathanaëlle qui, alors en études d’art, a documenté sa transition hormonale, administrative et sociale dans le cadre de son master. Si elle décrit sa transition comme « une question de vie ou de mort » après de nombreuses phases de dépersonnalisation, cette musicienne désormais connue sous le nom de Ellah a. Thaun a tiré de cette expérience une grande partie de sa puissance créatrice… et a produit 18 albums en 5 ans.

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Mieux, le fait d’avoir été « mise au ban de la société » en tant que femme trans lui a aussi permis de s’affranchir de nombreuses contraintes, sociales comme artistiques : « Quand tu es cis et hétéro, il y a plein de choses que tu ne questionnes pas dans la vie » explique Nathanaëlle, à qui l’hétérosexualité performée fait maintenant l’effet « d’une grande farce hypocrite » voire « d’une vieille pièce de théâtre ringarde ». Comparant sa transition à un véritable « big bang » émotionnel, l’artiste conclut : « Le seul moyen que j’ai de comparer en terme d’expérience, même si c’est ambigu dit comme ça, ce sont les psychédéliques : ça joue un rôle dans la recherche du moi, de l’égo. Dans la musique et mon travail plastique, ça a été un maelström de matière : j’ai fait table rase de tout ce que j’avais avant et tout redessiné à travers ce que je vivais ».

Youssef, 22 ans : des utopies tangibles

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« Être queer, c’est faire de l’art à chaque geste, chaque moment de son quotidien. C’est un jeu avec le tissu de la réalité et de la société. Ça me permet d’accepter que je peux être n’importe qui à n’importe quel moment, et ça rend la douleur existentielle plus facile à supporter », confirme Youssef. Pour ce jeune marocain vivant à Saint-Denis et étudiant à Paris 8, le drag a été une révélation : « Longtemps, je me suis senti blessé physiquement et émotionnellement, illégitime à exister. Puis j’ai été le bon gay assimilé que les hétéros aiment bien, qui ne fait pas trop de bruit, ne prend pas trop de place, pas trop gay ou efféminé. Je me suis réellement épanoui à partir du moment où j'ai embrassé mon identité de queer, ce qui est passé par une certaine politisation ».

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Puisant notamment son inspiration dans la culture populaire et traditionnelle marocaine ainsi que dans les esthétiques érotiques médiévales arabes, Youssef rêve aujourd’hui de voir émerger un drag « militant, queer, décolonial et pour la classe populaire ». Il devrait faire sa première apparition lors de la première pride des banlieues, le 9 juin à Saint-Denis, pour laquelle il travaille beaucoup au sein de l’asso Saint-Denis Ville au Coeur : « Le but, c’est de créer un espace de représentation pour les personnes souffrant de LGBTphobies mais aussi de discriminations de classe, de race ou de validité… pour les personnes marginalisées qui ne se sentent pas de venir à la pride parisienne. Il est temps pour nous marginaux de sortir du silence et de l’invisibilité ! » Au-delà d’une remise en cause de la binarité du genre, le queer représenterait pour Youssef un projet de société idéale, sans laissés-pour-compte et épanouissante pour tous : « Ça a développé un certain nihilisme chez moi. C’est souvent connoté péjorativement mais dans un contexte militant politique, ça laisse plus de place à l’imagination pour concevoir des projets de société aussi utopiques que tangibles », conclut l’étudiant.

Elodie, 34 ans : la liberté sextuelle

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Pour la « poète et auteure gouine » Elodie Petit, se comprendre lesbienne a été synonyme de bonheur : « Ce moment où tu rencontres une meuf qui s’affirme lesbienne et où toi-même tu peux t’identifier, pour moi ça n’a été que de la joie, une explosion de sincérité, de connivence et d’amour de l’autre : c’est comme asseoir quelque chose ». Passionnée de micro-édition et de DIY, la fondatrice des Éditions Douteuses et membre du collectif RER Q a trouvé dans la culture queer une liberté par rapport au sexe qui nourrit énormément son travail. « J’ai toujours pratiqué une sorte d’écriture sexuelle, or dans la culture queer, il y a une vraie place pour la sexualité : c’est un sujet qui n’est pas relégué mais entre en considération dans à peu près tout » analyse l’auteure, qui poursuit : « Le queer te permet aussi d’opérer un déplacement : comme tu n’es pas dans cette lignée hétéronormative, tu es déjà hors-norme, et à partir de ce moment tu déplaces tout. La sexualité faisant partie de ta vie, tu vas dépasser certaines choses et en expérimenter d’autres ».

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Pour cette poète venant d’une culture littéraire « très pédée puis très gouine », cette liberté se traduit également dans son rapport à la littérature et l’écriture. « Avec Genêt, j’ai compris comment tu transformes la honte en orgueil, comme tu glorifies les marges pour en faire quelque chose » explique Elodie, citant aussi Eribon, Wittig et Preciado parmis ses inspirations. « Je suis aussi absolument fan de Kathy Acker, écrivaine américaine post-Beat Generation. Elle remet en question la forme du récit ou de la fiction, va foutre le trouble dans les identités : chaque voix de narrateur/narratrice passe d’un genre à l’autre. C’est quelque chose que je fais beaucoup » conclut la poète, dont le récent texte « Stupre », publié dans Libération, est signé « Arthur Rimbaud la gouine ».

Gabe, 23 ans : une famille en héritage

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Évoquant également ce sentiment d’appartenance, Gabe parle lui même de « seconde famille » pour évoquer sa bande d’amis… bien qu’il ait déjà cinq frères et soeurs. « Ce sont des amitiés tellement plus fortes que d’autres que j’ai pu avoir » explique ce jeune queer non-binaire originaire de Brest, pour qui l’expérience minoritaire commune est un socle puissant : « Même si on a pu pas mal souffrir chacun de notre côté, on ne se sent pas toujours obligés de le partager, on sait que l’autre comprend ». Et si des affinités de ce type sont « sans doute communes à d’autres communautés », celles-ci peuvent en effet prendre, chez les personnes LGBT, une place toute particulière : « Si on ne vit pas forcément le rejet de sa famille, on l’envisage et on en a peur, alors on investit dans d’autres relations. Ton coming out, c’est le jour où tu as accepté de perdre ta famille ».

En plus de sa communauté, c’est aussi un héritage culturel que Gabe affectionne : « Ces rituels, ces termes, ces mots, ces couleurs, ce sont des trésors » explique-t-il. Évoquant comment la découverte de toute une histoire de luttes lui aurait « ouvert les yeux sur comment fonctionne le monde », Gabe, qui travaille aujourd’hui en com’ dans le secteur de la santé, conclut : « J’avais déjà eu des discussions autour du sida mais un truc que je ne soupçonnais pas, c’est de découvrir la force de tous ces gens qui s’étaient battus et de s’en nourrir. Réaliser que plein de gens avant nous avaient existé et que si eux avaient réussi, ça irait pour nous aussi : quand on se sent seul, ça donne de la force ».

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