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Il faut sauver le Sud-Soudan

Guerre civile au Sud-Soudan (10/13) : Un prophète

En février dernier, Robert Young Pelton et Tim Freccia ont traversé le plus jeune pays du monde, alors en pleine guerre civile, à la recherche du chef des rebelles Riek Machar.
29 mai 2014, 1:50pm
Les membres de l'Armée blanche portent tous un bandeau rouge sur le front. Celui-ci leur permet de ne pas se tirer dessus lors des combats. Photos par Tim Freccia

Riek Machar peut, sous certains aspects, passer pour un Occidental éduqué: il parle un anglais parfait, partage des valeurs chrétiennes et rejette les superstitions, les théories du complot et tout ce qui ne pourrait être expliqué par les lois de la logique et des faits. Mais en cette période de troubles, Machar doit compter sur l'Armée blanche pour espérer revenir au pouvoir. Et ils ne se mettront à son service que si un prophète les y invite.

Les premières références aux groupes tribaux qui se feront par la suite connaître sous le nom d'Armée blanche datent du début du XXe siècle, lorsque les Nuers étendirent leur territoire aux dépens des éleveurs dinkas.

Machar eut recours pour la première fois à l'Armée blanche lorsqu'il forma sa faction dissidente de l'APLS avec sa femme Emma McCune, en novembre 1991. Sous les ordres d'un prophète du nom de Wurnyang, des troupes d'hommes armés quittèrent leur bétail pour attaquer les Dinkas. Meurtres, viols et pillages se multiplièrent autour de Bor, et firent près de 3 000 morts. Ensuite, l'Armée blanche disparut à nouveau dans la brousse - et tout le monde se demanda où ils étaient passés. Machar refusa d'en assumer la responsabilité dix années durant.

Une armée classique est entraînée à mesurer le risque, la force de l'ennemi, et les conséquences d'une attaque. L'Armée blanche étant guidée par des raisons divines, elle ne connaît pas la peur et se passe de toute considération tactique. Son mode opératoire consiste à organiser des attaques éclair à l'aide de lances, de matraques et de machettes, avec la certitude qu'elles aboutiront à la victoire. Leur absence de retenue absolue suffit généralement à provoquer la fuite des forces adverses.

L'Armée blanche se bat en petits groupes, qui ensemble forment une structure disparate permettant d'étouffer ses adversaires. Si en plus on met à leur disposition des armes, des objectifs et des cibles - ce que Machar leur a fourni, peut-être avec le soutien de Khartoum - elle se transforme en véritable machine de guerre.

Ses troupes se déplacent à pied pour éviter de se rendre vulnérables aux tirs d'artillerie. C'est aussi pour cette raison que les Ougandais ont eu recours à des bombes à fragmentation : l'objectif était de décimer les groupes très espacés qui menaçaient Bor.

La puissance de Ngunden Bong et de ses prophéties nuers a fait de l'Armée blanche un élément politique et militaire très important. Quand les Britanniques se mirent d'accord avec Bong pour lui rendre son bâton ou sceptre divin, Machar conserva le bâton magique dans sa résidence. Les discussions entre Machar et le prophète sont secrètes et se tiennent toujours loin des caméras et des micros.

Assis à l'ombre des arbres, Amos m'explique l'étrange fonctionnement de l'Armée blanche. « Dans la culture nuer, nous considérons tous les hommes comme égaux ; mais en même temps, nous partons du principe que les Nuers ont une responsabilité vis-à-vis des autres. Les Nuers font preuve de patience, ils sont prêts à accepter beaucoup de choses. »

"Depuis 2005, les Dinkas occupent les meilleures positions sociales. Mais nous n'avons jamais engagé de combat : ce sont eux qui ont tenté de désarmer les Nuers de la garde présidentielle - c'est pourquoi l'Armée blanche se prépare."

Machar possède un autre moyen de faire pencher la balance en sa faveur : en plus de la violence de masse, il a la religion. Bong a prédit que le pays allait être dirigé par un Nuer gaucher ne portant aucune marque tribale. Machar est très heureux de correspondre à ce profil.

Mais tandis que nous parlons, nous voyons l'ancien ennemi juré de Machar, le général Peter Gadet, s'approcher.

Gadet est à l'origine de la quasi-destruction du Sud-Soudan avant même que celui-ci n'existe : au printemps 2011, il avait fait défection et s'était battu dans une division rebelle pendant six mois avant de réintégrer l'armée à la tête de la 8e division. Avant cela, il s'était opposé à Machar pour le partage des réserves de pétrole. En décembre, il avait de nouveau fait défection contre Machar, attaqué Bor avec l'Armée blanche et menacé d'assiéger Djouba. Les Ougandais avaient réussi à l'en dissuader. Il siège désormais au conseil de guerre de Machar et l'aide à planifier leurs prochaines opérations. Leur stratégie n'a rien de spirituel : ils prévoient d'attaquer le Nord pour mettre la main sur le pétrole.

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