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Roumanie

Les Roumains se soulèvent contre la corruption

Plus de 200 000 Roumains ont manifesté ce mercredi contre leur gouvernement qui souhaite assouplir la lutte contre la corruption — un fléau qui gangrène pourtant la sphère politique roumaine.

par Mathilde Martin
02 Février 2017, 6:30pm

Un manifestant à Bucarest le 1er février. (Inquam Photos/Octav Ganea via REUTERS)

Plus de 200 000 Roumains ont manifesté ce mercredi contre leur gouvernement qui souhaite assouplir la lutte contre la corruption — un fléau qui gangrène pourtant la sphère politique roumaine. Il s'agit d'une manifestation historique : jamais autant de Roumains n'avaient manifesté ensemble depuis la chute du dictateur communiste Nicolae Ceausescu en 1989.

À Bucarest ce mercredi soir, malgré les températures glaciales, les manifestants ont crié en coeur « Voleurs ! » en direction de ceux qui les dirigent. Ils se sont accrochés et ont secoué les grilles qui les séparaient du siège du gouvernement. Puis, des ultras du club de foot de la ville, le Dinamo Bucarest, sont arrivés et ont mis le feu à des kiosques à journaux, tout en lançant des projectiles sur les gendarmes et les policiers. La manifestation s'est terminée dans une mer de pétards et de fumigènes. Quatre personnes ont fini à l'hôpital et plusieurs journalistes qui filmaient avec leurs téléphones ont été appréhendés par la police.

Pourtant, manifester ne va pas de soi en Roumanie. « C'est même parfois la honte de manifester, » nous explique Flavin, un jeune militant roumain. « Les gens n'ont pas conscience qu'ils ont un impact sur la politique de leur pays. » Mais depuis deux semaines, les Roumains sont bien décidés à faire flancher leur gouvernement en multipliant les manifestations, dont les rangs grossissent jour après jour.

Ce mouvement contestataire a commencé à prendre forme il y a deux semaines, le 17 janvier dernier, quand le nouveau Premier ministre, Sorin Grindeanu, nommé en décembre 2016, a annoncé un projet de loi visant à modifier le Code pénal afin d'amnistier et gracier certains détenus. Les prisons roumaines sont surpeuplées et l'Union européenne menace le pays de lui infliger une amende de 800 millions d'euros s'ils ne désengorgent pas les prisons ou s'ils n'en construisent pas de nouvelles.

L'éventail prévu « d'amnistiés » est assez large. Sont concernés, les personnes âgées de plus de 60 ans, les pères de famille et surtout les personnes accusées de corruption pour un montant de moins de 200 000 lei, soit 45 000 euros. Le problème c'est qu'en Roumanie, la corruption touche gravement les politiques : en 2012, sur 588 parlementaires élus, 15 pour cent ont été condamnés ou poursuivis pour corruption.

Avec cette loi, l'opinion publique a immédiatement compris que de nombreux politiques et hommes d'affaires condamnés pour corruption pourront revenir sur le devant de la scène. Parce qu'en Roumanie, politique et corruption vont malheureusement souvent de pair. La corruption touche notamment le Parti social démocrate (PSD), qui est le parti roumain le plus puissant, mais aussi le plus controversé, et dont est issu l'actuel Premier ministre. Le parti est accusé d'être impliqué dans de très nombreuses affaires de corruption dont une avait causé l'incendie d'une boîte de nuit en 2014, faisant plus de 60 morts (ce qui a, en partie, conduit les Roumains à élire un président de droite, cette même année : Klaus Iohannis, membre du Parti national libéral, le PNL).

Le dirigeant actuel du PSD, Liviu Dragnea (qui a oeuvré pour placer Grindeanu au pouvoir et tire les ficelles en coulisses) n'est pas en reste. En mai 2015, il a été condamné pour fraude électorale lors d'un référendum tenu en 2012. Cette condamnation l'empêche officiellement d'exercer une quelconque activité politique. On dit que, dans le comté de Teleorman, d'où il est originaire, que les morts votent encore.

Un élan contestataire historique

Le dimanche 22 janvier, quatre jours après l'annonce controversée du Premier ministre Grindeanu, les Roumains ont décidé de faire entendre leur mécontentement. Plusieurs manifestations contre le projet d'amnistie ont eu lieu dans les grandes villes de Roumanie. À Bucarest, ils étaient plus de 30 000 ce soir-là à crier leur ras-le-bol d'un gouvernement qu'ils considéraient « pourris jusqu'à la moelle », selon des manifestants. Le président Iohannis — issu du parti opposé au PSD et qui a un pouvoir politique limité — s'était même déplacé pour l'occasion. Il a été applaudi par une grande majorité des manifestants.

Le lendemain, Liviu Dragnea a déclaré publiquement que la manifestation était illégale et qu'il s'agissait d'un coup monté du président Iohannis et qui s'apparentait à un « coup d'État ». Dragnea a ensuite profité de l'actualité pour justifier l'application du projet de loi du Premier ministre : le mardi 24 janvier, un homme d'affaires proche de Dragnea et emprisonné pour corruption meurt en prison.

Dans les jours qui ont suivi, sur les réseaux sociaux, la jeunesse roumaine a appelé à une cessation d'activité de deux chaînes de télévision, Antenna3 et RomaniaTV, connues pour être des outils de propagande du PSD et la cause d'une désinformation d'une catégorie plus âgée et reculée de la population. Ce qui expliquerait pour beaucoup le maintien du parti au pouvoir.

Une loi passée en catimini

Dimanche dernier, le 29 janvier, s'est tenue la deuxième grande manifestation nationale. La police a estimé à plus de 50 000 le nombre de manifestants à Bucarest, et 90 000 dans tout le pays. Les manifestants ont réclamé l'organisation d'un référendum sur le projet controversé d'amnistie, alors que le parquet anti-corruption, le DNA, osait enfin soutenir les manifestants.

Ce mardi, une réunion extraordinaire du Parlement s'est tenue pour discuter du « budget ». Mais en réalité, à 22 heures, heure locale, la loi sur l'amnistie est officiellement adoptée en urgence. Sur les réseaux sociaux, les Roumains ont alors appelé à une manifestation immédiate devant le gouvernement et qui a duré jusqu'au lendemain. On comptait ce soir-là plus de 10 000 personnes à Bucarest. Sur Facebook, le président Klaus Iohannis déclarait : « Aujourd'hui est un jour de deuil pour l'État de droit. »

En réaction, la Commission Européenne a alors proposé un débat sur la situation politique en Roumanie qu'elle juge « inquiétante ». Mais si certains membres veulent soutenir le pays dans son combat pour une démocratie à l'européenne, d'autres suggèrent au pays de se débrouiller seul, ayant toutes les institutions requises. La Roumanie se trouve pour l'instant dans une impasse et les manifestants déclarent déjà qu'ils ne baisseront pas les bras avant d'avoir obtenu gain de cause.


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