Quantcast
Rene Ricard taking the sun, Boston, 1970. Photo (c) Gerard Malanga 

« Je suis peut-être un paria, mais je serai
 toujours une légende vivante »

Anna Topaloff

Icône du New-York des seventies, dilettante par conviction et révolté par nature, le poète Rene Ricard est enfin traduit en français. Extraits exclusifs.

Rene Ricard taking the sun, Boston, 1970. Photo (c) Gerard Malanga 

On n’a rarement mieux porté l’étiquette d’« icône de l’underground new-yorkais » que Rene Ricard. Artiste, poète et critique d’art, il a fréquenté dès les années 60 la Warhol Factory – et fait des apparitions dans des films comme Kitchen ou Chelsea Girl -, accompagné le succès des peintres Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring et vécu au mythique Chelsea Hôtel pendant plus de quatre décennies.

Cultes aux Etats-Unis, ses poèmes viennent, pour la première fois, d’être traduits en français, sous le titre Rene Ricard 1979-1980, aux Editions Lutanie. En exclusivité, Vice publie ici trois de ses plus belles créations.

Difficile de ne pas immédiatement tomber amoureux de ce looser magnifique, dilettante par conviction et révolté par nature. Qui préférait « mourir de faim » plutôt que de quémander un soutien financier aux « vampires » qui président aux destinées de l’art. Et qui s’honorait de n’avoir « jamais gagné un centime » avec son travail artistique. Fêtard mélancolique, jouisseur romantique, il était surtout, profondément désespéré.

Du fait d’être appelé un dilettante

Pourquoi me suis-je levé aujourd’hui ou hier ?
Il n’y a pas de capitonnage de beauté
Entre les rudes réalités de la vie.
Tout va d’une zone grise
À la suivante plus grise encore. Je fais partie
Des gens qui décident de perdre.
Pendant que les uns se rengorgent d’argent
D’influence et des amis qu’ils ont, je suis
Pauvre, ridicule, et n’en ai aucun.
Brice Marden m’a appelé un dilettante
L’autre soir. C’est bien fait pour moi.
Je ne fais pas grand cas de mes talents
Et suis si incertain de la qualité de
Mon travail que je ne le montre jamais à personne
Donc je suppose qu’ils croient que je ne fais rien.
Je n’ai jamais gagné un centime avec mon travail
Ce qui en un sens le rend sans valeur.
Quelqu’un m’a demandé l’autre jour ce que
Je faisais dans la vie et je ne savais tout simplement pas quoi dire.
Je suis figurant pour décorer les scènes de bars :
Voici le pauvre Rene – comme il a vieilli. Tant de
Promesses tant d’intelligence c’est vraiment dommage.
Quelqu’un devrait faire quelque chose pour lui. Il
Était si amusant autrefois mais l’amertume et l’échec
La maladie et le dédain l’ont rendu railleur et
Méchant. Je me demande comment il survit. Moi aussi.
Je me demande pourquoi je sors encore de chez moi. Mes vieux
Amis doivent se fatiguer rapidement de moi. Suis-je
Invité l’été dans leurs maisons de vacances ? Ils
Doivent en avoir assez d’attendre que je fasse quelque chose.
Je ne les surprendrai pas en connaissant soudain un grand succès
Car l’échec est ma façon de me venger, l’apitoiement sur mon sort
Mon affection la seule que je connaisse.
Je fais partie des gens qu’on invite à distraire l’assemblée après
Dîner comme un cure-dent. Et si je rencontre de nouvelles personnes
Au cours d’une bonne soirée, qui sont charmées et qui m’acceptent
Vite se fatiguent de moi elles aussi quand elles voient comment mes amis,
Les vrais objets de leur curiosité, me traitent.
Certaines personnes décident de perdre et trouvent le succès où
Les autres voient l’échec. Dans le peu d’estime des amis je
Trouve la confirmation de mon opinion du monde creux
Où j’ai choisi de vivre, une légère cause d’irritation
Et une leçon morale pour la jeunesse, pour tenir à un
Jeune âge les promesses que j’ai si totalement brisées.

Manifeste de la Fête

En un sens je me suis placé au-dessus des prix du marché.
Rene Ricard, célèbre à vingt ans. Et je m’attends toujours
À ce qu’on se tourne vers moi, à entrer sans payer à plusieurs.
Donc si je dois payer je ne sors pas. C’est sûr, je rate
Pas mal de choses, mais il fut un temps où pour tous les portiers
De la ville, où que je sois, je faisais partie du paysage.
Bien que je ne sois plus sur la liste des VIP et que je ne sois même
Pas invité aux fêtes semi-mondaines, on me traite bien
Dans les quartiers où le fait d’avoir été une star du cinéma
Underground continue de peser un peu. Je peux encore user
De mon charme et trouver une audience réduite mais enthousiaste
Là où un style désuet plus élégant et plus sérieux
Est encore apprécié çà et là par les chercheurs de fossiles.
Je ne suis plus prisé par la crème des hôtesses. À vrai dire
Ça n’a plus vraiment d’importance. Je les ai vus aller et venir.
Les adresses changent mais la liste des invités reste la même.
Les riches sont les pires et les très riches pires encore.
Ils ne veulent que les lauréats du prix Nobel les lauréats
Des Oscars et sont comme des enfants quand ils rencontrent
Quelqu’un de célèbre ou quelqu’un d’encore plus riche qu’eux, parce que les rêves
Des pauvres sont seulement exagérés jusqu’au grotesque par les riches.
Oui, ces grandes hôtesses qui prétendent être des dompteuses de lion
Ne sont en fait que des chasseuses de tête, on rit d’elles dans
Leur dos. Mais de qui ne rit-on pas. Ouais, c’est une course vulgaire
À laquelle doivent se livrer célébrités et jeunes premiers pour les nourrir. Tous
Ces beaux jeunes gens jetés aux vampires. Certains
Disparaissent et les plus chanceux deviennent vampires à leur tour. Moi
Pas, voilà tout. On peut en rire
Mais mon estomac se retourne quand je dois faire la queue
Devant un club branché et que je vois mes pauvres amis
Qui partent comme des remorqueurs entraînant un
Sac à main ivre-mort dans sa limousine. Qu’est-ce que ça
Va leur apporter, quelques milliers de dollars pathétiques pour un projet artistique
pathétique. L’animal domestique de l’année. La coqueluche de la société.
Pensez-vous seulement qu’ils me saluent ou qu’ils essaient de me faire entrer ?
Mais c’est Le Monde, Chéri. Vous savez qui vous êtes
Vous tous, flatteurs, décrocheurs de bourses.
Je ne chasserai plus jamais le riche. Qu’on me laisse mourir de faim.
Je ne déposerai jamais ma candidature pour une bourse. Qu’on me laisse mourir de faim.
Je dois prendre soin de ma biographie. Après tout,
Je suis peut-être un paria mais je suis encore et serai
Toujours une légende vivante. J’aime mieux mourir de faim.

Je suis jaloux de tout

Je suis jaloux de tout
Je suis jaloux de mes amis qui travaillent et qui sont payés
Je suis jaloux de mes jeunes amis et de leurs parents riches
Jaloux du succès des gens que je n’aime pas
Et de mes amis les plus proches
Je suis jaloux des expériences heureuses qu’ils ont pu vivre et dont
Je n’ai pas connaissance. Celles qu’on me raconte me rendent jaloux aussi :
Les vacances qui se sont bien passées. Je suis jaloux de tous ceux qui portent
Un costume sombre.
Quand je vois un couple se tenir par la main je deviens vert de jalousie
Et je fais d’affreuses plaisanteries qu’ils ne pourront
manquer d’entendre. Chaque fois que je vois un homme qui porte
Une alliance je le séduis et la dérobe pour qu’il soit forcé
de me revoir. Je suis fourbe et paresseux
Je n’ai jamais travaillé plus d’une semaine d’affilée
Aucun amant n’a jamais su l’endroit précis où me trouver et
S’il leur prenait l’envie de me foutre à la porte je les faisais chanter
jusqu’à ce qu’ils me laissent rester ou à défaut détruisais tout
Dans l’appartement.
Je suis prêt à sucer tous ceux qui la sortiraient.
Tous ceux qui m’ont battu sont morts d’une mort atroce peu
Après sans que j’aie à lever le petit doigt.
Je suis abominable avec les enfants et je leur dis des choses
Qui les perturbent et les mettent en danger.
J’ai élaboré et mené à bien des plans de vengeance sophistiqués
Une fois pendant plusieurs années j’ai semé une série
De mensonges per des pour éloigner quelqu’un d’un amant qui
m’avait un jour demandé de payer la moitié de l’addition.
J’ai conseillé à des gens de se faire des coupes de cheveux qui leur donneraient
Un air épouvantable et j’ai ri derrière leur dos.
J’ai convaincu des écrivains de détruire leurs meilleures œuvres.
J’ai mis des gens à la porte de leurs propres appartements
J’ai sous-loué et jamais payé le loyer.
J’ai escroqué des jeunes filles pour qu’elles me donnent leurs biens à mettre en gage
Je tourmente les gens qui bégaient. J’aime être vulgaire devant
Les vieilles dames.
J’ai convaincu des nouveaux riches de me laisser organiser
une fête puis j’ai invité des épaves dans leurs maisons
Les laissant dévastées. J’ai donné un faux témoignage
Pour envoyer en prison un type parce que son attitude me déplaisait.
J’ai contracté une hépatite exprès pour infecter tout ceux
Qui me léchaient l’anus.
J’inflige des douleurs pendant l’acte sexuel. Je donne toujours
un faux nom et un faux numéro de téléphone.
J’ai inventé une bonne part de tout ça mais il y a beaucoup de vrai

Rene Ricard 1979 – 1980, Rene Ricard, éditions Lutanie.
Traduit de l’anglais (américain) par Manon Lutanie et Rachel Valinsky