environnement

Ce photographe nous montre la pollution qui nous est cachée

À 300 mètres au-dessus du sol, J. Henry Fair dévoile les catastrophes environnementales quotidiennes dont on ne soupçonne pas l’existence.

par Edoardo Liotta; traduit par Marina Mestchersky
03 Juin 2019, 8:10am

Photo : J Henry Fair

Des plages couvertes de détritus, des tortues asphyxiées par des pailles en plastique rose fluo, et d'épaisses nuées grises… Voilà le genre d’images que nous associons à la pollution mondiale. Mais qu’en est-il de la pollution que l’on nous cache ? C’est ce que J. Henry Fair, photographe activiste, a tenté de dévoiler.

Avec l’aide d’un pilote privé, Henry s’est envolé dans les airs pour réaliser sa série de photos Industrial Scars, qui a pour but de montrer la pollution industrielle résultant de notre consommation de masse. Il a capturé des sites d’exploitation de pétrole, des fabriques de papier, des fermes d’élevage, des mines de charbon et des usines de production de plastique, bref, tout ce qui a des conséquences épouvantables sur l’environnement. On s’est entretenu avec le photographe pour comprendre sa vision de la photographie et ses actions pro-environnementales.

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La fin de l'agriculture. Tuyau d'évacuation d'une retenue de déchets de phosphate. Lakeland, en Floride, aux États-Unis. Photo de J Henry Fair

VICE : Bonjour Henry. Pouvez-vous nous parler un peu de ce qui inspire vos photos ?
Henry : De nos jours, les gens se sont volontairement mis dans des chambres d’écho. Ces chambres d’écho sont créées par les algorithmes de nos réseaux sociaux, qui, à leur tour, nous nourrissent de ce que l’on pense déjà. C’est comme ça que j’essaye de rentrer dans le crâne des gens, ceux qui sont aux antipodes de la réalité, qui ne croient pas au changement climatique. Le but, c’est de lancer des débats. Bien sûr, je n’imagine pas qu’une seule de mes images sera suffisante pour leur faire complètement changer d’avis. Parfois, elles ne font qu’engager un processus de questionnement chez les gens. Certains jeunes viennent quand même me voir et me remercient car, grâce à mes images, ils sont devenus végétariens, et ça, j’adore.

Comment avez-vous trouvé ces endroits ?
J’ai des banques de données. Je piste, sur Internet, toutes ces données industrielles, tous ces lieux. C’est du cas par cas. Après avoir étudié ces données pendant des années, je sais plutôt bien ce qui se trame, et où. Je choisis également les endroits en fonction de ma volonté ou non d’influencer les lois.

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La fumée s'échappe des cheminées réfrigérantes de la centrale à charbon de Grevenbroich, en Allemagne. Photo de J Henry Fair.

Sur quelle problématique voulez-vous braquer les feux des projecteurs ?
Surtout sur le débat autour de l’exploitation allemande du charbon, qui reprend de la vitesse. Pour ma dernière exposition, j’ai mis l’accent sur l’exploitation du charbon brun d’Allemagne, parce que je voulais influencer le cours des débats. Les gens n’ont pas conscience des quantités qui sont brûlées. Une usine à charbon brûle l’équivalent d’un train entier de charbon par jour, et produit des quantités astronomiques de fumée lors de sa combustion. La plus grande cause de mortalité dans l’Union Européenne, c’est la pollution de l’air. Et si nous arrêtons de brûler des hydrocarbures, nous réglerons ce problème. Le changement climatique, c’est vraiment le problème le plus important, mais tous ces problèmes sont liés.

Donc, vous voulez montrer aux gens ce qui se passe, et avec un peu de chance, les pousser à agir ?
Oui. En ce moment, la forêt d’Hambach est un débat environnemental important en Allemagne. Des activistes y vivent depuis des années pour protester contre sa destruction et on les traite de fous, alors qu’ils sont en train de la sauver avant qu’elle ne soit détruite pour la production de charbon. Ce problème est symbolique et représente à la fois la situation européenne du climat, et la situation plus mondiale. Des dix plus grands émetteurs de gaz polluants en Europe, sept sont des exploitants majeurs de charbon. Donc, bien que cela représente un problème pour la forêt, qui abrite cinq espèces européennes, cela représente également bien la politique allemande d’exploitation du charbon, puisque l’Allemagne est le plus grand producteur de dioxyde de carbone en Europe.

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Bassins de traitement de déchets d'une usine de fabrique de papier. Photo de J Henry Fair. Photo publiée avec l'aimable autorisation de LightHawk

Parlez-nous de cette image qui illustre la pollution engendrée par la production de papier au Canada.
Ce qu’on voit ici, ce sont les déchets de la plus grande marque de fabricant de mouchoirs en papier et de papier toilette. Mais mon but n’est pas ici de donner le nom de la marque, mais bien de dire aux gens qu’il faut, à la place de ce papier, se servir de papier toilette fait de journaux. Si on fait ça, on aura sauvé une forêt, à notre époque, et on aura fait quelque chose de très grand pour lutter contre le changement climatique et la pollution des océans.

Qu’est-ce qui se passe avec la production de papier, et comment ça marche ?
Ça se passe au Canada, et ils sont en train de détruire les vieilles forêts boréales pour en produire. Les trucs qui bouillonnent, au milieu, ce sont des turbines. Elles brassent les rejets liquides pour accélérer l’évaporation des composés organiques volatiles (COV), et ils y injectent des microbes pour favoriser la destruction de la matière organique. Le brassage aide aussi à rendre ce processus plus rapide.

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Des vapeurs de fumée de déchets de bauxite s'échappent de l'usine de raffinerie d'aluminium de Burnside, en Louisiane, aux États-Unis. Photo de J Henry Fair.

Qu’est-ce que ces prises de vues ont changé en vous ?
Eh bien, j’ai seulement acheté un smartphone à Noël, parce que j’avais résisté à l’envie depuis des années, précisément parce que je ne voulais pas entrer dans cette chambre d’écho qu’étaient les réseaux sociaux. Et aussi parce que je connais les conséquences environnementales de ces smartphones. C’est vraiment l’un des changements majeurs que cette recherche a inspirés dans ma vie. Je ne mange pas beaucoup de viande, parce que je sais qu’encourager les élevages est l’une des choses les plus catastrophiques d’un point de vue environnemental.

La découverte majeure que j’ai faite, c’est que l’environnement, ça implique la Nature, et la Nature, ça veut dire nous, notre survie. Les Hommes sont la nature. Il ne faut pas l’oublier. La civilisation que nous avons bâtie nous laisse penser que nous ne sommes pas liés à la nature, et c’est la chose la plus dangereuse au monde.

Pouvez-vous me donner une idée de l’échelle des dimensions des terres que vous prenez en photo ?
Ça dépend des images, mais la plupart des photos sont prises à environ 300 mètres d’altitude. Là, on voit directement dans l’œil d’un lac géant de déchets toxiques. Ce sont des prises aériennes.

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Vue aérienne du réservoir de stockage d'huile à la raffinerie Pascagoula, dans le Mississippi, aux États-Unis. Photo de J Henry Fair. Photo publiée avec l'aimable autorisation de SouthWings.

Comment faites-vous pour atteindre ces altitudes et prendre ces photos ?
J’embauche des pilotes professionnels. Je prends des avions pour monter à 300 mètres, ce qui est généralement l’altitude légale minimum, pour les zones habitées. Parfois, j’arrive à faire qu’un pilote vole plus bas. Mais c’est l’un des points les plus compliqués de ma démarche ; en effet, dans beaucoup d’endroits, c’est très compliqué de trouver des pilotes et des avions. À Singapour, par exemple, c’est impossible. Ils ont beaucoup de plateformes pétrolières, donc j’espérais en photographier, mais personne ne voulait m’y emmener.

Avez-vous eu de mauvaises expériences en volant au-dessus de ce type d’environnements ?
Le FBI m’a interrogé, mais ils ont été plutôt polis. En général, depuis l’attentat du 11 septembre, les Américains se sont montrés particulièrement paranoïdes. La peur, c’est une émotion utile pour manipuler un peuple, et elle a poussé un de mes pilotes à me dénoncer aux autorités comme étant un terroriste. « Gardez les gens dans l’ignorance, gardez-les dans la peur », c’est vraiment la meilleure stratégie à adopter – qui a fonctionné à toutes les époques – pour mieux contrôler les citoyens.

Une autre fois, les employés d'une usine de raffinerie ont appelé la police, parce qu’ils nous avaient vu voler au-dessus d’eux. C’était un jour où il y avait beaucoup de vent, et j’avais vu quelque chose que je voulais prendre en photo. D’habitude, je me sers d’un téléobjectif pour obtenir ces images très intéressantes. Et à cause de la difficulté à prendre des photos à cette altitude et de la puissance des vents, le pilote a eu du mal à bien positionner l’appareil. Quelqu’un à terre nous a vus faire de nombreux cercles au-dessus de la zone et a prévenu le FBI.

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Des déchets sous forme de liquide vert, dans un champ de gypse dû à la production d'un engrais au phosphate à Huelva, en Espagne. Photo de J Henry Fair.

Peut-on sentir la pollution depuis cette hauteur ?
Oui, et c’est horrible. Voler au-dessus d’une centrale au charbon ou d'une raffinerie, c’est hyper toxique. On peut les sentir depuis l'avion.

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De la matière première à l'usine de peinture de Szczecin, en Pologne. Photo de J. Henry Fair.

Quel message souhaitez-vous transmettre en tant qu’activiste ?
C’est la crise. Notre temps est écoulé. C'est maintenant qu'il faut agir, ou personne ne le fera. Les gouvernements n’écoutent pas les citoyens, ils écoutent les propriétaires d’entreprises. Le modèle capitaliste, c’est l’exploitation, la consommation, puis la destruction. Les gens qui se font beaucoup d'argent sur ça ont aussi des enfants, mais ils se mentent en se disant que leur argent les protégera du chaos.

Les ours blancs, c’est déjà fini. Ne pleurez pas pour eux. Pareil pour les tigres. Il y a beaucoup d’espèces que nous avons déjà perdues, mais nous pouvons toujours en sauver plein d’autres. La seule façon de le faire, c’est de se rassembler dans les rues, de protester, et de dire « Non, nous ne voulons plus de ça ».

Vous pouvez retrouver le travail de J. Henry Fair sur Twitter et Instagram

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