Société

Pourquoi les Irlandaises traversent encore la frontière pour avorter

Les activistes en faveur de l’avortement expliquent comment la pagaille créée par le Brexit rend la vie impossible aux femmes qui avortent.

par Henrietta Norton ; photos Dan Dennison
01 Août 2019, 7:32am

Anne Rossiter, founder of the Irish Women's Abortion Group. All photos by Dan Dennison

L’Irlande du Nord n’a plus de gouvernement depuis plus de 900 jours. Le pays est dans cet état depuis le 16 janvier 2017, date à laquelle le regretté chef du parti Sinn Féin, Martin McGuinness, a posé sa démission à la suite d’un scandale sur le chauffage renouvelable. Depuis cette histoire, les deux plus gros partis de l’Irlande du Nord — le DUP et le Sinn Féin — n’ont pas réussi à trouver un accord pour avancer et reprendre leur siège.

Au même moment, le Brexit menace la paix qui règne aujourd’hui sur l’île. Après des décennies de conflits — opposant les loyalistes qui voulaient maintenir l’Irlande du Nord dans le Royaume-Uni, aux républicains qui voulaient qu’elle rejoigne la République d’Irlande — les relations entre les deux états se sont apaisées grâce aux accords du Vendredi Saint de 1998, permettant entre autre, la libre circulation des personnes entre les deux territoires. Cette entente est donc mise à mal par le départ du Royaume-Uni de l’Union Européenne.

Tout récemment, Boris Johnson a été nommé Premier Ministre conservateur du Royaume-Uni et a promis de faire en sorte que le pays quitte l’Union Européenne le 31 octobre prochain. Sans surprise, il est difficile de savoir comment il compte s’y prendre et notamment sur le cas de la frontière irlandaise.

Au milieu de cette pagaille politique se trouve un groupe de personne qui sera touché directement par ce problème de frontière et qui n’a jusqu’à présent, pas encore été reconnu. Qu’est-ce qu’implique le Brexit pour les femmes Irlandaises qui voyage encore aujourd’hui jusqu’en Grande-Bretagne pour avorter ?

En Irlande, l’avortement est devenu accessible en 2018 après qu’un référendum ait été organisé en République d’Irlande. Les deux Irlande ne considéraient pas auparavant l’avortement comme une pratique légale. Même si depuis des décennies, l’IVG a été dépénalisé dans la majorité du Royaume-Uni, l’Irlande du Nord a été autorisé à maintenir cette pratique comme illégale aux yeux de la loi puisque la question relevait de la décision des parlements locaux.

Le mois dernier, les membres du Parlement de la Chambre des Communes du Royaume-Uni, dirigée par la députée travailliste Stella Creasy, ont voté pour la première fois sur l’égalité du mariage ainsi que sur les droits à l’avortement en Irlande du Nord. Cependant, le projet de loi ne peut être appliqué immédiatement à la loi — si l’Irlande du Nord n’est pas sortie de son impasse politique d’ici le 21 octobre prochaine, c’est le gouvernement britannique qui pourra commencer à légiférer sur le problème et l’avortement dans le pays pourrait être dépénalisé.

Compte tenu du contexte politique et juridique, les femmes ont dû, depuis des siècles, voyager jusqu’au Royaume-Uni pour avorter dans de bonnes conditions. Elles ont été soutenu par The Irish Women’s Abortion Group — un groupe de militant monté par Anne Rossiter — jusqu’en l’an 2000. Écrivaine, militante et auteure âgée d’une soixantaine d’années, elle m’a dit qu’elle a commencé à aider d’autres femmes après avoir subi un avortement clandestin dans les années 1970. « Les femmes se sont toujours soutenues entre elles », m’a t-elle expliqué.

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Anne Rossiter

Anne Rossiter ne voulait pas que d’autres femmes connaissent le traumatisme qu’elle avait vécu. Elle proposait même de loger les femmes durant leur séjour en Grande-Bretagne. Elle a dit qu’au fil des années, elle a vu défiler plus d’une centaine d'Irlandaises chez elle. Elles ont commencé à venir sur Londres par des vols low-cost dans les années 1990. Michael O’Leary, CEO de Ryanair, a été un héros pour beaucoup de militantes des droits à l’IVG car le vol du matin Dublin-Londres était souvent rempli de femmes qui se déplaçaient pour aller avorter. « Une fois qu’on le sait, on commence à les repérer », a-t-elle dit.

Les compagnies aériennes low-cost et le boom économique qu’a connu l’Irlande à la fin des années 1990 ont permis aux femmes de voyager plus facilement. Ainsi, The Irish Women’s Abortion Group a été dissous en 2000 mais la crise économique de 2008 a à nouveau fait augmenté le besoin de soutien de la part de beaucoup de femmes comme l’a remarqué l’activiste Mara Clarke, fondatrice de Abortion Support Network (ASN) en 2009.

La première fois que Mara Clarke a aidé une femme à avorter, elle vivait à New-York. Elle logeait dans son studio les gens qui avait besoin d’y passer la nuit. Lorsqu’elle s’est installée à Londres en 2005, elle a vu la même détresse chez les Irlandaises. Elle a donc commencé ASN pour offrir à ces femmes une aide financière et un logement pour être à l’abri.

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Mara Clarke

Le référendum de 2018 équivaut à une victoire historique pour les femmes du pays. C’est aussi surtout la remise en doute des autorités catholiques patriarcales qui ont joué un rôle décisif dans la construction de l’Irlande indépendante. Pour la première fois dans l’histoire du pays, l'interruption de la grossesse est devenue légale jusqu’à douze semaines.

Mara Clarke m’a expliqué que l’ASN a vu une légère baisse dans le nombre de prise de contact avec l’association depuis l’abrogation de l’interdiction. L’autre changement positif est que lorsque les femmes appellent la ligne d'assistance téléphonique, « elles s’excusent beaucoup moins de leur situation, sont plus confiantes et plus directes lorsqu’elles expriment leur besoin d’aide. » Cependant, si les appels sont en baisse, les besoins financiers eux requièrent toujours des sommes importantes. En 2018, l’association a donné plus de 90 000£ de subventions.

Selon le ministère de la Santé du Royaume-Uni, 4 633 femmes de différentes nationalités sont venues sur le territoire pour avorter en 2017. Parmi elles, 61 % venaient d’Irlande et 22 % d’Irlande du Nord. Depuis le référendum de l’an dernier, les chiffres ont légèrement changé. Comme l’indique le rapport, il y a 213 femmes de moins en provenance d’Irlande en 2018. D’un autre côté, comparé à l’année précédente, le rapport compte 192 femmes de plus en provenance d’Irlande du Nord.

La principale raison pour laquelle les femmes traversent encore la mer est une question de timing. En effet, la plupart des femmes ne savent parce qu’elles sont enceintes lors des premières semaines et lorsqu’elles en prennent connaissance, le processus irlandais peut prendre tellement de temps que le délai légal des douze semaines est dépassé lorsqu’elles obtiennent l’autorisation. En Grande-Bretagne, l’interruption volontaire de grossesse s’étend jusqu’à 24 semaines.

Mara Clarke m’a dit que les femmes qui contactent l’ASN sont plus âgées. Elles ont souvent déjà eu un enfant et ne se sentent pas capable d’en avoir un nouveau ; ou pensent qu’elles ont atteint la ménopause et découvrent trop tardivement qu’elles sont enceintes pour entamer le processus en Irlande.

Ces situations sont aussi communes pour les femmes qui vivent dans des relations de violence ou qui sont victimes de coercition reproductive. La plupart des mouvements de ces femmes sont scrutés et contrôlés jusque dans les moindres détails, ce qui rend leurs visites chez un médecin généraliste impossible. Dans ces cas-là, le travail de Mara Clarke consiste à les aider à trouver des stratégies pour qu’elles puissent s’échapper et se rendre en Angleterre sans être repérées, avorter et revenir dans le pays sans que personne n’ait remarqué leur départ.

De nombreux clients de la fondatrice d’ASN proviennent aussi des centres d’approvisionnement direct — une réponse du gouvernement irlandais à la hausse des demandes d’asile en 1999. Ces « centres d’hébergements » accueillent les demandeurs d’asiles en attente de traitement de procédures — qui peuvent parfois durer des années. L’ASN les soutient tout comme elle soutient les femmes sans papiers en Irlande.

La fondatrice a expliqué que dans ces situations, le processus est plus compliqué : les femmes n’ont pas seulement besoin d’un visa pour entrer et sortir d’Irlande, mais elles ont également besoin d’un visa qui puisse les faire entrer et sortir du Royaume-Uni. Depuis le référendum du Brexit, obtenir des visas est devenu plus difficile car les règles du ministère de l’Intérieur se sont durcies. Elle a stipulé que l’ASN n’est pas engagée politiquement et qu’elle ne participe pas à cette campagne mais elle a exprimé le fait que le retrait de l’Angleterre de l’Union Européenne pourrait impacter le sort de de femmes vulnérables.

Après le référendum irlandais, il fallait s’attendre à ce que la plupart des femmes nord-Irlandaises n’aient plus qu’à conduire jusqu’en République d’Irlande pour avorter plutôt que de passer leur journée dans le bateau ou l’avion en direction de l’Angleterre. Pourtant, d’après les données du ministère de la Santé, ce n’a pas été le cas.

L’explication réside dans la complexité présente dans le processus d’IVG en République d’Irlande. Les femmes doivent se rendre à au moins deux rendez-vous chez le médecin, payer leurs visites, payer les médicaments ainsi que leurs déplacements. Avec tous ces frais, l'interruption de grossesse revient à peu près à 400 euros. Par conséquent, il est moins coûteux pour ces femmes de se rendre en Angleterre via une compagnie aérienne et d’obtenir un logement et des services de santé pris en charge par l’ASN. En plus du prix, elles économisent également du temps.

L’Angleterre reste aujourd’hui l’un des trois pays européens à accepter l’interruption de grossesse au-delà de quatorze semaines. La Suède monte jusqu’à 18 semaines tandis que les Pays-Bas montent à 22 semaines — mais ce dernier compterait seulement deux cliniques qui accepteraient d’effectuer la procédure sur des non-résidents. Ainsi, la Grande-Bretagne est le pays le plus important pour les femmes en Europe grâce à l’étendue de sa procédure. Quitter l’Union européenne représenterait des conséquence importantes pour les femmes irlandaises mais également pour toute les autres femmes d’Europe — particulièrement pour celles issues de milieux défavorisés ou celles qui ne possèdent pas de passeports européens.

Lors de la Journée Mondiale de la Femme cette année, des manifestants des deux côtés de la frontière se sont réunis à Belfast où ils ont défilé ensemble pour défendre les droits humains et la liberté de choix sur leurs propres corps. L’un d’eux était Siobhan Shiels. Elle peint des toiles des pour soutenir la campagne des droits à l’avortement. Elle a aussi dirigé un groupe de femmes de Donegal, en République d’Irlande, jusqu’à Belfast, en Irlande du Nord, pour sensibiliser et soutenir les activistes locaux qui luttent pour la légalisation de l’avortement.

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Siobhan Shiels

Siobhan Shiels m’a raconté ce que le Parti d’Alliance du Nord avait fait. Il s’était rendu dans le sud pour les soutenir durant la campagne avant le référendum et qu’aujourd’hui, c’était à leur tour d’aider les femmes en Irlande du Nord.

« Nous sommes en train de tirer l’Irlande du Nord de sa pensée archaïque, comme nous l’avons fait dans le sud — et nous allons le faire ensemble. Je ne vois aucune frontière infranchissable qui nous empêcherait de nous soutenir mutuellement », m’a-t-elle dit.

Lorsque je l’appelle pour connaître son avis sur le récent vote du Parlement sur la question de la légalité de l’avortement en Irlande du Nord, elle a l’air folle de joie. « C’est la seule façon qu’a l’Irlande du Nord de jouir de ses droits puisque le gouvernement a tenu tout le monde dans de sombres temps », me dit-elle.

Lorsque je prends contact avec Anne Rossiter à propos du récent vote du Parlement, elle me dit que jamais de savie, elle n’avait pensé voir le droit à l’avortement légalisé. Elle semblait également très inquiète des conséquences que le Brexit et la montée des nationalismes pourraient avoir sur les droits des femmes, en citant notamment l’exemple de l’interdiction d’avorter proclamée par l’état de Géorgie aux États-Unis ou encore le pouvoir qu’a obtenu le parti DUP à Westminster — parti anti-avortement — en échange d’une majorité conservatrice à la Chambres des Communes. Elle pense que la montée des partis extrémistes comme la Lega Nord en Italie ou VOX en Espagne pourraient être un danger pour les droits européens auxquels nous nous sommes habitués depuis la Seconde Guerre mondiale.

La liberté du mouvement est l’une des libertés les plus menacées — dont la fin est déjà fixée, pour le Royaume-Uni et l’Europe, par le Brexit soutenu par Boris Johnson. Comme les femmes d’Irlande et d’Irlande du Nord peuvent en témoigner, la liberté de mouvement est d’une importance vitale pour les femmes qui résident dans des pays aux politiques restrictives sur l’avortement. Comme cela devient de plus en plus évident, le Brexit risque d’avoir un impact important sur les nombreuses vies invisibles des citoyens les plus vulnérables du Royaume-Uni.

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